CONCLUSION
On le voil, Augustin a aussi peu innové dans sa conception du scepticisme que dans celle qu'il s'est forniée des dogmes de Mani. Là encore il suit une certaine tradition, qui, d'après lui, remonterait très haut. Un examen approfondi montrera que celleci s'est présentée à lui sous une forme très atténuée, que luimême a formulé, en l'acceptant, d'importantes réserves, que, cependant, il n'a jamais pu s'en bien accommoder .
L'ancien élève des grammairiens de Madaure avait, à leur école, trop peu appris le grec pour pouvoir lire couramment un ouvrage quelconque écrit en cette langue (i). Aussi n'a-t-il sans doute pas ouvert un seul livre écrit par un Hellène sur les doctrines de la Nouvelle Académie. En fait, rien ne montre qu'il soit jamais entré en contact direct avec les représentants officiels de cette école. I^ plupart des renseignements qu'il donne sur eux se lisent dans les fragments des Académiques qui nous sont parvenus, et on est dès lors bien en droit de penser que les autres ont la même origine. C'est à peu près uniquement dans cet ouvrage qu'il a d'à puiser tout ce qu'il sait au sujet des sceptiques.
Cicéron lui-même n'a pas connu directement Arcésilas, ni
(l'i V. suprn. p. 89, 2i5. , •(2^ V. supra, p. 17-18.
même Carnéade (i). Mais, d'un disciple de celui-ci, du Cartha» ginois Clitomaque, qui fut à Athènes le maître de Philon, il a lu d'abord un ouvrage considérable, intitulé : (( De la suspension des jugements », dont il analyse le premier livre (2), et ensuite un autre traité, dédié au poète C. Lucilius, dont il expos© aussi longuement la doctrine (3). Surtout, il a entendu Pliilon de Larisse, le dernier des grands représentants de l'école (4) et il a eu entre les mains plusieurs de ses écrits dont la lecture, dit-il, indigna Aiitiochus et provoqua sa rupture (5). Il en faisait soutenir les principales thèses dans le premier livre des Academica priora, par Catulus, un de ses interlocuteurs (6). Peutêtre aussi leur empruntait-il l'histoire des doctrines de la Nouvelle Académie que lui-même nous donne dans la suite du même ouvrage (7), ainsi que celle qu'il exposait dans le premier livre des Secondes Académiques et dont nous n'aAons que le début (8).
Or Clitomaque professait, en s'appuyant sur la tradition de Carnéade, un scepticisme très prudent, qui, malgré ses négations, n'avait rien d'absolu. Il disait que le sage ne doit, théoriquement, se prononcer sur rien, et il expliquait, pour l'établir, que l'erreur peut toujours prendre les apparences de la vérité, que nous sommes donc réduits à de simples vraisemblances dont nous ne saurions jamais exactement apprécier la valeur. Mais il ajoutait qu'au point de vue pratique beaucoup de représentations présentent une probabilité assez grande pour nous
(i) Les sources dos Académiques ont été particulièrement étudiées par C. Thiaucourt, Essai sur les traités philosophiques de Cicéron et leurs sources grecques, Paris, i885, in-8°, p. 5o-66.
(2) Prior. Acad., II. 3i, 98 suiv.
(3) Prior. Acad., II. 32, 102 suiv.
{^) Poster. Acad., I, 4, i3.
(5) Poster. Acad., I, 4, i3.
(6) Prior. Acad., II, 4, 11: Isti libri duo Philonis. de quibus heri dictum a Catulo est... L'exposé de Càtulus s'est perdu avec le premier livre des Prennères Académiques.
(",) Prior. Acnd., II, aS, 72 suiv. V. Thiaucourt, op. cit.. p. 59-62.
(8) Poster. .Acad., I, 12, 43-4tJ. Thiaucourt {op. cit., p. 56) fait la même conjecture, iniiiis il se demande également si l'exposé ne Aient pas d'Antiochus. Cette seconde hypothèse est, pour le moins, étrange. Le dogmatiste Antiochus n'aurait jamais admis les propos sceptiques tenus ici par Cicéron.
N.VTUiiE DU SCEPTICISME D AUGUSTIN 331
permettre d'agir très raisonnablement et même de bien justifier notre conduite, que le sage doit donc les accepter et se régler sm- elles (i). Plus mitigée encore fut la doctrine adoptée par Philon de Larisse. D'après Clitomaque, Carnéade avait condamné toute affirmation théorique, de quelque nature qu'elle pût être. Mais un autre de ses disciples, Métrodore de Stratonice, qui passait pour bien connaître sa doctrine (2), soutenait plutôt qu'il avait défendu de formuler aucun jugement catégorique, non d'émettre une simple opinion (3). Quoique formé à l'école de Clitomaque, Philon prit parti pour Métrodore. Il admit qu'en toute matière sans arriver jamais à une certitude véritable, on peut formuler des conjectures plus ou moins fondées qui s'en approchent et qui provisoirement en tiennent lieu- Il engagea même ^es disciples à le faire avec lui. Par là il ouvrait, quoique discrètement, la porte au dogmatisme (4).
En ce qui concerne l'enseignement de Carnéade, Ci^éron déclare, on un endroit, préférer l'interprétation de Clitomaque à celle de Métrodore (5). Mais, dans le cours du même ouvrage, il a déjà adopté celle-ci sans doute parce qu'il puisait alors à une source différente (6). Sur le fond du sujet il manifeste un flottement analogue. Il affirme quelque part que le sage ne doit approuver jamais aucune fausseté, ni porter aucun jugement, ni rien conjecturer ; mais il ajoute aussitôt après qu'il ne prétend pas posséder la sagesse et qu'il n'est en réalité qu'un « grand faiseur de conjectures » (7). En fait il s'accorde donc moins avec Clitomaque qu'avec Philon.
(i) Prlor. Acad.. II. 3i. qS-Sa, io5. (a) Prior. Acm].. II. 6. 16.
(3) Prior. Acad.. II, ai, 78.
(4) l^rior. Acad., II. ai.- 78. M. V. Brochanl, qui a t'tudié d'une façon si pénétrante les sceptiques grecs, ne paraît pas avoir assez insisté sur ce point, ni sur la distinction de la connaissance pure et de l'action, formulée par Clitomaque, qui aide à le comprendre. Poin- lui, Philon se serait contenté d'expliquer ijuc la vérité existe, mais non la certitude. (Les Sceptiques grecs. Paris, 1887, in-8°. p. lo'i et suiv."). Le passage de Cicéron cité ici dit plus que cela et amène à concevoii l';iltitude de Pliiîon d'une façon tout autre et bien plu> naturelle.
(5) Prior. Acad., II. a'i. 78.
(6) Prinr. Acad., II. ai, 67: Carneades illud dabat, adsentiri aliqunndo. Ita sequebatur opinari.
(7) Prior. Acud.. II. 20, 65.
352 l'évolution intellectuelle de saint AUGUSTIλ)
Il dépasse même considérablement ce dernier dans la voie qui mène au dogmatisme. Tout en défendant sa théorie de la connaissance, il prend parti, sur d'autres points, pour son rival Antiûclius, qui en a fait une critique pénétrante. Celui-ci soutenait que la Nouvelle Académie s'était mise, dès le début, en désaccord avec lAncienne, et que déjà Arcésilas avait abandonné la Maie tradition de Platon (i). Pour lui, le Platonisme, comme d'ailleurs r.\ristotélisme, était plut»3t identique avec le Stoïcisme (2). Cicéron lui-même, qui l'a entendu (3), le regarde, non comme un Académicien, mais comme un disciple assagi de Zenon (Zi). Or il ne se contente pas de faire longuement exposer, dans les Académiques, par Lucullus et par Varron, toute sa critique du scepticisme (5), il lui emprunte encore, dans le cinquième livre du Dr Jiîiihus, sa propre conception du souverain bit'ii. (|i.ii allie la recherche de la vertu à celle du bonlieuf tlj. Dune manière générale, en tout ce qui touche aux questions morales et sociales, il s'inspire de lui bien plus que de Pliiloji (-). Juscjue dans les problèmes de métaphysique qui on! (iiiekpie importance pour la ^ie, il évite de prendre trop nettement parti pour les disciples de Carnéade. Jamais il n'ose contester en termes bien fonncls l'existence des dieux, bien qu'il soulève, au sujet de leur nature, des critiques très graves. Il ne discute l'immortalité de l'àme qu'avec la plus grande réserve, et il se montre beaucoup plus disposé à l'admettre qu'à la nier, (liiez Ini. l'avocat se contenterait volontiers de simples vraisemblances, mais l'Iionirne d'Etat, qui ne s'efface jamais complètement, a toujours besoin de certitudes. Son doute est, en somme, ()ltis spéculaliC que pratique, et il aboutit finalement à un éclectisme assez inconsistant.
Le scepticisme qu'a connu Augustin se trouvait donc, déjà fort miligi'. Celui qu'il ;i lui-même professé ne l'est pas moins.
(i> nri"r. 1r,.-/.. 11. •,•,. ^o. Cf. Poxier. Arn<}., T. 12, '|3 : Tla qnnp ah Arrr-;ihi novjitii siinl. Diiiis ce fjprnier passage. Varron est le porieparolo d'Anfiochn?.
(3> l-nor. I.w/., TT. .'). r.^. Cf. Po<!frr. Arnfl., T. /,. 17-1S; ir, /|2 fin.
C3> Prinr. Acad., II. 35, ii."^.
(i) Prinr. Acad.. II, 43, iSa.
(5) Prior. Acad.. II. 4. 10; Poster. Acad.. I. i, ïI\. V. Thinucourt, <>p. cit.. p. 53-69.
(6) V. Thiauroiirt, op. cit., p. 109-110. (■;) De leg., I, i3, 19.
L'auteur des Confessions affirme expressément que, dans les jours qui suivirent la perte de sa foi manichéenne, il s'abstenait « de tout assentiment », qu'en ce temps-là il hésitait « sur toutes choses » et flottait « à tout nent (i) ». Dans le Contra Academicos, où il lutte encore contre ces hésitations et ces fluctuations, il déclare que les arguments des Académiciens ne lui permettent de formuler (( rien de certain », que, sous l'action dissolvante de leur prohabilisme, il est devenu « paresseux et tout à fait indolent (3) ». Dans le De heata vita, écrit vers le même temps, il explique de même que sa barque a été louÊTtemps ballotée en tout sens <( au miheu des flots (3) ». De ces divers témoignages, il ressort nettement que son doute a été universel et absolu.
En d'autres endroits, il s'exprime pourtant avec plus de réserve. Il note, d'abord, qu'à aucun moment il n'a été assez insensé pour ne pas admettre d'une façon très ferme que trois et sept font dix. Il ajoute qu'il aurait, au contraire, voulu acquérir la même certitude au sujet de toutes les choses dont il ne pouvait avoir une vision directe, et que son embarras venait précisément do l'impossibilité oii il se trouvait d'y parvenir f'i). Dans son esprit, ceci ne contredit en aucune manière ses affirmations précédentes. Les Mathématiques constituaient pour lui une science très sûre, mais vide de tout contenu. Par leur nioyen il n'atteignait que de simples concepts. Or c'est à (omiilie le monde réel que visaient ses efforts. Il pouvait donc (' douter de tout » sans contester aucune de leurs affirmations. Logiquement une telle attitude n'en impliquait pas moins un certain dogriK'tisme.
(1) Cfinf., V. ?5.
(3^ Cont. Acad.. IL o.3.
(.T) De beat. vit., i.
i!i) Omj.. VL 6.
Plus importante encore est une autre restriction qu'il fait ailleurs au sujet de ses doutes passés : « Aucune opposition de questions insidieuses, à travers les témoignages si nombreux que j'avais lus sur les dissentiments des philosophes, dit-il en s'adressant à Dieu, ne put jamais m'arracher la foi que j'avais en votre existence... et en votre providence qui gouverne les choses humaines... J'ai toujours cru et que vous existez et que vous prenez soin de nous, tout en ignorant quelle idée je devais me faire de votre nature et quelle Aoie pouvait conduire ou ramener vers vous (i) ». Cette déclaration ne doit pas être prise trop à la lettre, car il ajoute à ce même propos : « Mais je croyais cela tantôt plus fortement, tantôt plus faiblement (2) ». Les termes, cependant, en sont trop précis et trop catégoriques pour qu'on ne lui accorde pas une grande valeur.
Il dit, de même, à Dieu, en parlant de la vie d'outre-tombe : « Jamais, à travers la diversité de mes opinions, la crainte de la mort et de votre futur jugement n'est sortie de mon cœur (3) ». Ceci ne prouve assurément pas qu'il ait toujours cru à l'immortalité de l'àme. Lui-même atteste qu'il en douta longtemps ■ « Cette vie est misérable, se disait-il. D'autre part, la mort est incertaine. Si elle surgissait brusquement, en quel état sortirais-je d'ici ? Où apprendrais-je ce que j'aurais négligé ici ? Est-ce que je n'aurais pas plutôt à supporter la peine de cette négligence ? Qui sait si la mort ne supprimera pas toutes ces inquiétudes comme tout sentiment ? (A) ». Mais la manière même dont il s'exprime montre qu'il penchait bien moins vers cette dernière opinion que vers la précédente.
Le problème de la vie future ne l'inquiétait si vivement qu'à cause des conséquences pratiques qu'il devait en tirer. Les questions morales primaient pour lui toutes les autres, et c'est surtout à leur sujet qu'il était dans le doute (5) : « Je discutais, dit-il, avec mes amis Alype et Nébride, sur les « fins des biens et des maux », et je disais qu'Epicure l'aurait emporté en mon
(i) Conf.. VT, 7 fin.. 8 init.
(a) Conf.. VT, 8 inii.
(3) Coni.. VT. ofi.
(^) Conf . VI, 19.
(5) O majrni viri Academici, niliil ad agcndam vitam ccrtî compre- TirFidi polost (Conf., VI, 18).
NATURE DU SCEPTIGÏSiME D 'AUGUSTIN IJ55
€sprit, si je n'avais point cru qu'après la ruort l'àriic continue de vivre et reçoit sa récompense, ce qu'Epicure n'a point voulu croire. Pourquoi, leur demandais-je, ne serions-nous pas heureux, SI nous étions immortels, en vivant dans une perpétuelle volupté du corps, sans avoir à en redouter la perte ? Qu'aurionsnpus à désirer de plus (i) ? ». Sur ce point encore, cependant, son scepticisme n'était point très radical. Malgré l'attrait qu'il avait pour les plaisirs des sens, il entendait rester foncièrement honnête. A l'époque même de ses doutes, son élève Alype tenait beaucou}) à lui parce qu'il le regardait comme un « homme de bien » doublé d'un savant (2). De son côté, il était très attaché AU jeune étudiant « à cause du naturel très vertueux » qu'il voyait se dessiner en lui (3). Il gardait quelque chose de l'état d'inie etoïcien auquel il s'était habitué à l'époque de sa foi manichéenne (4).
Mais il ne voulait pas séparer la pratique du devoir de la recherche du bonheur : « Le monde présent, se disait-il, a bien son charme. Il offre de grands agréments dont on ne doit pas détacher facilement son cœur, car il serait honteux d'y revenir ensuite. Quel grand effort ai-je maintenant à faire pour obtenir une situation honorable ? Qu'aurai-je, après cela, à désirer encore ? J'ai un grand nombre d'amis puissants, de sorte que, si rien d'autre ne sur\ient et en me hâtant, je puis obtenir une présidence de tribunal. Je prendrai une femme qui ait quelque argent, pour ne pas augmenter mes charges, et je bornerai là mes désirs (5) »/ « Je recherchais a^ddement les honneurs, les richesses, le mariage », explique-t-il ailleurs en parlant de cette même époque (6). Il inclinait donc fortement, en dépit de ses doutes, vers un « eudémonisme » très accusé.
S'il pouvait manifester de telles préférences tout en affirmant ne rien savoir, c'est parce qu'il faisait un grand usage de la théorie du probabilisme que les Académiciens avaient mise en
fi) Coaf.. VI, 26.
(2) Conf., VI. II.
(3) Conf., VI. II.
(4) V. supra, p. 220 et 204. Des traces très nettes et même très nombreuses de son stoïcisme antérieur apparaîtront encore dans ses premiers «'crits.
(5) Conf., VI. 19.
(6) Conf., VI, 9.
350 l'évolution intellectuelle de SALNT AUGUSTIN
avant. Lui-même dit qu'à cette époque il comparait constamment les doctrines rivales pour calculer leur valeur respective (i). Le dogmatiste impénitent reparaissait ainsi à tout moment sous le sceptique. Désespérant d'atteindre le vrai il se dédommageait par la recherche du vraisemblable. Comme son maître préféré, il i)ouvait se dire « un grand faiseur de conjectures » (2).
En somme, Augustin n'est pas allé plus loin que Cicéron dans la voie du scepticisme. Encore s'y est-il engagé d'un oœur moins léger et a-t-il vite éprouvé le besoin d'en sortir-
L'auteur des Académiques parle toujours du doute a\ec une très grande sérénité, et il songe moins à s'en plaindre qu'à en faire ressortir la sagesse. Augustin, au contraire, en a beaucoup souffert. Son naturel ardent s'accommodait malaisément d'un aveu d'ignorance toujours renouvelé. Le besoin de croire, qu'il avait contracté chez les Catholiques et surtout chez les Manichéens, lui rendait, d'ailleurs, un tel agnosticisme encore plus pénible.
Un incident, en apparence insignifiant, mais dans son insignifiance même très suggestif, montre combien son incertitude lui pesait : <( Un jour, raconte-t-il, comme je me préparais à prononcer un panégyrique de l'empereur, pour y débiter divers mensonges et me faire applaudir par des gens qui n'en seraient point dupes, ayant le cœur agité par ce souci et brûlé par la fièvre de mes pensées malignes, je passai par un quartier de Milan, et je remarquai un pauvre mendiant déjà ivre, me semble-t-il, qui s'amusait et se divertissait. Là-dessus je me mis à gémir et je dis aux amis dont j'étais accompagné que nous nous rendions, par notre folie, bien malheureux, que, dans tous nos efforts, nous lie cherchions qu'à arriver jusqu'à cette joie sûre où ce mendiant était parvenu aA'ant nous et où peut-être nous n'atteindrions jamais. De fait, cet homme-là avait obtenu, avec quelques misérables pièces de monnaie dont on lui avait fait
(il Conf.. V. 2^. Dcfonsionis part<>s arquabantiir : VI. 26: Multa piolinhiliora plno-qnr sen.sisse pliilosophos... iudicabam. (2) Prior. Acad., II, 20, 66.
iNAÏUKE DU SCEPTICISMK U AUGUSllN 'S61
raumônc, ce que je poursuivais par des délilés et des détours si pénibles, savoir la joie d'une félicité temporaire. Sans doute il n'avait pas un vrai bonheur ; mais je cherchais, dans mon ambition, quelque chose de bien plus faux encore- Lui, en effet, se réjouissait, et moi je restais anxieux ; lui était tranquille et moi inquiet. A qui ni 'eut demandé si je préférais la joie ou la crainte, j'aurais répondu : la joie. Qu'on m'eût demandé casuile si j'aimais mieux lui ressembler ou être ce que j'étais je me serais préféré moi-même, malgré la nmltitude de mes soucis et de mes craintes ; mais c'eût été par amour du mal plutôt peut-être que de la vérité. En effet, je ne devais pas me préférer à lui à cause de mon instruction ; celle-ci ne me procurail ainiiu plaisir et je ne cherchais par elle qu'à plaire aux hommes... Lui trouvait sa joie dans le vin ; je voulais trouver la mienne dans la gloire... Mais si cette joie n'était pas véritable, cette gloire ne l'élait pas davantage, et elle bouleversait plus profondément mon àme. Tandis que lui allait dans la nuit suivante dissiper son ivresse, je dormirais et je me lèverais longtemi)s peut-être, comme j'avais doinii et comme je m'étais levé, avec la mienne.. Il était plus heureux, non seulement parce qu'il débordait d'allégresse, tandis que je me rongeais de soucis, mais encore parce qu'il avait acquis son vin en faisant de bons souhaits, tandis que je cherchais à nourrir mon orgueil par le mensonge. .Te fis, à cette occasion, beaucoup d'autres remarques du même genre à mes amis, et, revenant souvent sur mon état, je le trouvais mauvais, je m'en affligeais et je redoublais par là mon propre mal (i) ».
L'inquiétude intellectuelle d'Augustin était si prenante qu'elle gagna très vite son entourage. Alype, qui l'avait accompagné de Rome à Milan poin- jouir encore de son amitié et continuer de mettre à profit ses lerojis, s'était de bonne heure associé à ses
(t^ C.onf.. V. Ç), lo. Les ivfloxions (l(M-oui;ir'i''t\« du rtiéteiir de Milan se sont transformées, sous la plume de l'i'vèqnc d'Hipporio. f-n un véritable sermon. Rien ne pernid . jinmlanl. ifrii contesU^r l'exactitude générale, si on fait abstiaition de leur forme oratoire et de certains détails manifestement ajoutés par le narratein-, qui n'ont pas été reproduits ici. Elles sont dans leur ensemble en parfait accord avec ce que nous savons du scepticisme d'Augustin. Avant lui. les .\cadémiciens avaient insisté sur les illusions de l'ivresse, comme sur celles du rêve et de la folie (Prior. Acnd.. IL 53: Utimur exemplis somnianlium, furiosorum, ebriosorum).
doutes et hésitait comme lui sur le genre de vie qu'il devait embrasser (i). Nébride, qui lavait aussi rejoint dans sa nouvelle résidence pour y vivre avec lui « dans l'ardente recherche de la sagesse et de la vérité », prenait une égale part à ses incertitudes et à ses flottements (2). Or l'un et l'autre souffraient comme lui d'un tel étal, et c'est avec une véritable fièvre qu'ils dissertaient entre eux sur le but de l'existence : « Nous étions là, racontent les Confessions, trois misérables qui se faisaient mutuellement part de leur misère... Au milieu des amertumes qui accompagnaient notre vie mondaine, nous cherchions le but de ces souffrances et nous ne trouvions que ténèbres. Nous nous détournions alors en gémissant, et nous disions : « Jusques à quand cela durera-t-il i' », et nous le répétions souvent. Mais, malgré ces propos, nous en restions là, parce que nous n'apercevions rien de certain que nous pussions saisir après avoir abandonné le reste (3) »., Le bon Romanien lui-même, venu à Milan pour affaires, avant repris contact avec son ancien protégé (Z|). ne tarda pas à être pris du même mal. En commençant, il restait encore très attaché aux ^^anichéens, et il s'indignait souvent contre les Académiciens, avec d'autant plus de vivacité, lisons-nous, qu'il les connaissait moins (5). Mais bientôt ses convictions premières firent place « à la recherche et au doute » (6), puis il finit par devenir « anxieux et hésitant » comme son jeune ami (7).
Un état d'âme si maladif ne pouvait durer bien longtemps. Il était trop pénible pour ne pas appeler un remède pressant. Aussi devait-il disparaître bientôt et faire place à un nouveau •dogmatisme aussi absolu que celui de Mani.
(1) Conf., VI, 16 fin.
(2) Conf.. VI, 17.
(3) Conf., VI, 17.
(4) Cr,nf., VI, 24; cf. Coni. Acad., II, 2.
(5) Cont. Acad., II, 8.
(6) Cont. Acad., II, 8: Qiiamvis a nobis iam quaerens dubitansque discesseris. Ces derniers mots donnent à entendre qu'en arrivant à Milan Romanien n'avait encore pas de doutes.
(7) Hic fin philosopliia) est quidquid te anxium saepe atque dubilantem solcl movere. Cont. Acad.. II. 3 init.