CHAPITRE DEUXIÈME
CONVERSIOX MORALE
Si on devait en croire l'évêque d'Hippone, sa conversion intellect.nelle aurait vite abouti à une brusque et complète acceptation de lascétisme chrétien. Seulement les e:x:plications qu'il donne à ce sujet renferment plus d'une invraisemblance. Ses écrits antérieurs leur opposent, d'ailleurs^ sur divers points, de formels démentis.
D'après les Confessions, lorsqu 'Augustin eut lu les livres des Platoniciens et les Epîtres de Paul, il connaissait, d'une façon certaine, la (( vie éternelle » et la « \oie » qui y 'conduit ; il était, en d'autres termes, un Chrétien convaincu ; mais il s© demandait encore ce que pratiquement il devait faire pour affirmer ses convictions et pour viA^re selon le Christ. Il voyait l'Eglise remplie d'une foule de gens qui avaient des mœurs très dissemblables, dont certains menaient une existence assez mondaine, tandis que d'autres faisaient profession d'ascétisme, et il penchait tantôt vers les uns et tantôt vers les autres. Il ne tenait plus ni aux richesses, ni a,ux honneurs. Mais il ne croyait pas pouvoir se passer d'une femme. Il se voyait, par là même amené h compter avec les soucis du ménage et avec toutes les préoccupations matérielles dont il eût voulu, d'autre part, s'affranchir. La « voie étroite •)> de l'Evangile lui plaisait, mais il n'avait pas le courage de s'y engager (i).
(i^ Coiif.. VITI. -12.
Dans son embarras, il résolut d'aller demander conseil à un prêtre déjà âgé, du nom de Simplicicn, Chrétien de vieille date, qui avait été le maître d'Ambroise et sur l'expérience duquel il comptait beaucoup (i). Il lui fit donc connaître son passé, et il lui expliqua quel bouleversement venait de produire en son esprit la lecture de quelques écrits platoniciens, traduits du grec par l'ancien rhéteur Victorin, mort, lui avait-on dit, dans la foi de lEglise. Là-dessus, le vieillard le félicita d'être tombé sur une philosophie qui faisait constamment intervenir le Dieu suprême et le Verbe divin, plutôt que sur toute autre doctrine plus ou moins décevante, qui se serait arrêtée aux « éléments du monde ». Puis, il lui conta l'édifiante histoire du traducteur. Ce ^'i^lorin, ([ue lui-même avait connu très personnellement à Ptonii' éiail, eu son temps, un maître fort instiiiit. Il avait- étudié tous les arts libéraux, lu et approfondi beaucoup d'ouvrages philosophiques, formé à son école un grand nombre de nobles séiialcurs et obtenu la faveur insigne de se voir élever une statue sur le for uni romain. Longtemps il pratiqua le culte des idoles et celui des mystères qui jouissait alors d'une grande vogue, se prosternant devant l'aboyeur Anubis et d'autres monstres divinisés, qui avaient pris la place des anciens dieux nationaux, mettant sa grande éloquence à leur service et se rendant redoutable à tous les Catholiques qui voyaient en lui la « citadelle du diable ». Or l'élude de l'Ecriture et d'autres livres orthodoxes, à laquelle il se livrait avec le plus grand soin, l'amena peu à peu à modifier sa manière de voir. Un jour, il dit à Siiiq>li(ien : (c Sachez que maintenant je suis Chrétien ». A quelque temps de là, il se fit conduire par lui à l'Eglise et inscrire sur la liste des catéchumènes, sans craindre les critiques et les désagréments que lui attirerait sa volte-face ; puis, quand vint le jour de son baptême, il prononça sa profession de foi, non en secret, conmie on crut, par ménagement, devoir le lui
(0 Conj., VIII, I fin., 3 init. Ce Simplicien succéda en 897 à A.mbroise sur le siè^e épiscopal de Milan. Augustin, devenu, vers la même époqu<\ ovèquc d'ÏIippone, lui adressa, peu après, pour répondre à « diverses qiu'slions », deux livres importants, où sa doctrine de la grâce commence à se préciser (P. L., t. XL, c. 107-1/I7). La place importante qu'il lui donne dans le récit de sa conversion s'explique par ces cîr- ' onstanres nouvelles bien plus que par les rapports qu'il a eus autrefois «vec lui, car ceux-ci paraissent avoir été assez peu importants.
CONVERSION .>lOR.\LE ijH.'J
offrir, mais, selon l'usage, en présence de tout le peuple, chez qui sa seule apparition déchaîna des transports d "enthousiasme. Enfin, quand eut paru ledit de l'empereur Julien qui interdisait aux disciples du Christ d'enseigner la littérature et l'éloquence, il aima mieux abandonner son école que trahir sa foi (i).
Augustin fut très frappé par ce grand exemple, et il songea, tout de suite, à l'imiter. Mais il n'osait s'y décider encore. « Tout à l'heure, se disait-il, encore un peu de temps ! ». Et les iieures se succédaient et le temps passait sans qu'il s'arrêtât à une résolution bien ferme (2).
Plus décisiA^e devait être une conversation qu'il eut à quelque temps de là avec un haut employé de la cour impériale. Africain comme lui, du nom de Pontitien. Ce compatriote, étant ■un jour allé le voir pour une affaire, et l'ayant rencontré avec Alype devant une table sur laquelle se trouvait un manuscrit des Epîtrcs de Paul, le félicita très vivement de prendre goût à un tel livre. De là il vint bientôt à lui parler d'Antoine, le grand anachorète, dont le nom, célèbre dans toute la clirétienté, était encore inconnu au jeune rhéteur ainsi qu'à son ami (3). Comme l'un et l'autre ignoraient foiit de la vie monastique, il leur conta ce qu'il savait des Pères du désert (A). Il leur apprit qu'aux portes même de Milan de bons religieux s'appliquaient, sous la direction d'.\mbroise, à imiter ces sublimes modèles. Par la même occasion, il leur conta un fait dont il avait été témoin à Trêves, pendant qu'il se trouvait dans cette ville auprès de l'empereur. Un après-midi, il était allé se promener dans la
(1) Conf.. VIII, ,^-.'). Aupiistin ajouto dans la Cifé fie Dieu (\. 29, n. 2) : « ,T"ai snuvont oviï dire (solobamus aiidire) au s^aint NJcilIard SimpHcion, devenu dans la suite évoque de Milan, qu'un Platonicien (quidam Plafonii us) aurait voulu que le commencement de l'Evangile fjohannique) fût écrit en lettres d'or et mis en évidence suj- le faîte kIc toutes les Eglises ». Ce « Platonicien » n'est autre, selon toute apparence, que Victorin, dont les écrits c^irétiens (De (jeneratione divini Verbi, Adversiis Ariiim, De Homoousio recipiendn. P. L., t. Vlll, c. 999 et suiv.) développent particulièrement la doctrine du Verbe.
(2) Conf.. VIII. 10-12.
(3~) Conf., VIII, ifi. Pontitien doit avoir lu la Vie de saint Antoine /crite par Atlianase et traduite en latin par Evapre d'Antioclie (P. C, t XXVI, c. 835-976). Il en parle expressément dans la suite de .son récit.
(4) Conf., VIII, i/j. Pontitien pouvait les connaître déjà par ia Vie de sc-int .Antoine et aussi par la Vitn PauJi monachi. écrite par Jcrômc >ers 376 (P. L., t. XXIII, c. 53-6o).
campagne avec trois de ses amis. Bientôt, en compagnie de l'mi d'entre eux, il s'écarta des deux autres. Ceux-ci, allant à l'aventure, entrèrent dans une cabane habitée par plusieurs religieux, et ils y trouvèrent la Vie de saint Antoine. L'un en fit la lecture et il fut si émerveillé que bientôt, s 'arrêtant, il dit à son camarade : a Dis-moi, où voulons-nous en venir avec tous nos efforts ? Pouvons-nous, au Palais, rien souhaiter de mieux que l'amitié de l'empereur ? N'est-il pas plus désirable, plus sûr et plus aisé de devenir les amis de Dieu ? ». Puis, après avoir j^arcouru quelques nouvelles pages, il n'y tint plus" : « C'en est fait, s'écria-t-il. Je ne veux désormais travailler que pour Dieu, et j'entends commencer à cette heure, ici même ». Son compagnon se rangea à ?on avis et ils restèrent dans la cabane au lieu de rentrer au palais. Tous deux devaient se marier bientôt. Leurs fiancées, apprenant cette soudaine résolution, imitèrent leur exemple et optèrent aussi pour la vie religieuse (i). Pendant tout ce récit, Augustin « se rongeait intérieurement ». Il se rappelait avec amertume ses hésitations passées, et il se disait que, pour lui aussi, le temps était venu d'en finir, bien qu'il sentît d'autant mieux les difficultés d'un changiement de vie qu'il les voyait plus proches (2). Quand il fut seul avec Ahpe. ia crise qui depuis longtemps se préparait éclata soudain : « Qu'.vons-iiOus entendu ? dit-il, tout troublé, ù son ami. Les ignorants se lèvent et ravissent le ciel, ei nous, avec notre science morte, nous nous roulons dans la chair et le sang ! Est-ce parce qu'ils nous ont précédés que nous rougissons de les suivre ? Ne rougirons-nous point, plutôt, de n'avoir pas seulement la force de les suivre ? » Tout en parlant ainsi, il passa, en coirpagnie de son ami, dans un petit jardin attenant à son logement. Il était dans un « délire salutaire », tout frémissant (3). « Finissons-en tout de suite ! » se répétait-il, et, en effet, il faisait tffort pour en finir. Mais ses anciennes passions, comme
(i) LoTtj.. VIII, i4-io. Un fort courant d'ascétisme agitait. \ 1 - 'a même .époque, tout l'Occident chrétien. Nous le voyons parlicnlièremoiit. représenté en Espagne par Prisciîlien, en Gaule par Martin de Tours et en Italie par Jérôme comme il le sera bientôt en Afrique par Augustin. Grâce à la prédication d'Ambroise il était particulièrement sensible à Milan.
(2) Con/.. VIII, i5-i8.
(3) Conj., VIII, 10-20.