CONVERSION 'MORALE
de vieilles amies, le liraient par derrière et lui disaient : « Vas- Mi donc nous quitter ? », et Ihabitude lui criait : « Penses-tu pouvoir vivre san* elles ? » Mais ces voix allaient en perdant de leur force. La chasteté lui apparaissait au contraire, plus séduisante que jamais, et elle lui lançait des appels de plus en plus pressants : « Ne pourras-tu donc pas, lui disait-elle, ce qu'ont pu ceux-ci et ceux-là ? Comment tous l 'ont-ils pu, sinon grâce au Seigneur leur Dieu ? Réfugie-toi en lui et ne crains rie Cl. )) Bientôt une véritable tempête se déchaîna, suivie d'une pluie de larmes (i). Ne se sentant plus maître de lui, il s'était él'iignS d'Alype, qui le regardait avec stupeur, et il était allé se réfugier sous un figuier voisin, pour pleurer plus librement : « Jusques à quand. Seigneur, s'écriait-il, jusques à quand serezvous irrité contre moi ? Ne vous souvenez pas de mes iniquités passées. » Et il poussait des cris lamentables : « Jusques à quand ? Jusques à quand ? Demain et encore demain ? Pourquoi pas aujourd'hui ? Pourquoi ne pas mettre fin, sur l'heure, à ma misère (2) .^ ».
Or, lout à coup, il entendit, d'une maison voisine, une voix semblable à celle d'un jeune homme ou d'une jeune fille, qui chantait à diverses reprises : « Prends et lis ! Prends et lis ! » Comme il ne connaissaic a: . ■ ;) ij-rain semblable, il crut à un avertissement que lui donnait le ciel (3). Il venait d'apprendre qu'Antoine, entrant dans une Eglise, avait su ce que Dieu demandait de lui par une phrase de l'Evangile qui se lisait à ce moment-là même (4). Il se dit qu'une indication semblable pouvait lui être donnée par le moyen de l'Ecriture (5). Il se leva donc et revint à l'endroit où se trouvait Alype, pour y prendre le livre de l'Apôtre qu'il y avait laissé. L'ouvrant au hasard, il tomba sur ces mots : a Ne vivez pas dans les festins et dans l'ivresse, ni dans la débauche et dans l'impureté, ni dans les disputes et dans la jalousie, mais revotez-vous du Seigneur Jésus- Christ, et ne cherchez pas à contenter les désirs de la chair »
(i) Conf., VIII, 25-27.
(3) Conf.. Vin. 28.
(3) Conf., VIII, 2Ç) mit.
('\) Conf., VIII, 29. Cf. Vita Antonii, 2. P. G., t. XXVI, c. 8:îr.
(5) Conf., VIII, 29. Ce genre de divination s'accorde bien avec l'étaf d'âme d'Augustin et celui de son entourage (V. mpra, p. 45-47 et 366). ■
(Roîïi., Xlll, i3). 11 iiéprouva pas le besoin d'en lire davantage. Une lumière subite et bienfaisante venait de briller dans son esprit et d'en cliasser les ténèbres du doute. Il ferma le livre, après en avoir marqué l'endroit providentiel, et il conta ce qui venait d'arriver à Alype. Celui-ci voulut voir de ses yeux le texte révélateur, puis, poussant sa lecture plus loin que son ami, il lut la phrase suivante : « Piecevez celui qui est infirme dans la foi », et il se l'appliqua à lui-même. Tous deux étaient définitivement gagnés à Dieu, et ils se hâtèrent de porter la bonne nouvelle à Monique (i).
Ces faits se passaient vingt jours seulement avant les vacances d'automne (2). Tout de suite, Augustin fut résolu à quitter sa chaire dès que l'année scolaire aurait pris fin, afin de ne plus vendre des armes à des mondains qui ne voulaient s'en servir que pour leur perte (3). Il se serait même retiré sur le champ, tant son impatience était grande, s'il n'avait craint qu'une retraite si brusque, qui n'eût pas manqué d'être fort remarquée, ne fût attribuée à un besoin fâcheux d'attirer sur lui l'attention du public. 11 tenait à éviter tout éclat (/|). Une indisposition prolongée, dont il souffrait alors, lui en donna le moyen et lui fournit une excuse naturelle. Dans le courant de l'été, par suite d'un travail excessif, ses poumons s'étaient beaucoup fatigués. Il respirait difficilement, il éprouvait des douleurs de poitrine et ne pouvait parler à voix bien haute ni bien longtemps. Il en avait été daboid très affecté, à cause de la nécessité où il avait vu qu'il serait prochainement réduit de renoncer, au moins pour un certain temps, à son enseignement. Il s'en réjouit, tout au contraire, quand des motifs religieux l'eurent décidé à quitter définitivement sa chaire, parce qu'il vit dans ce malaise un excellent motif à mettre en avant pour faire accepter sa retraite (5). Seuls ses amis connaissaient à ce sujet ses véritables sentiments (6).
Parmi eux était un grammairien milanais, nommé Vérécun-
(1) Cnni.. VIII, 29-30.
(2) Conf.. IX. 2 cire. înît.
(3) Cnnf.. IX. 2.
(4) Conf., IX, 3.
(5) Conf.. IX, 4.
(6) Conf., IX, 2 fin.
CONVERSION MORALE IW.)
dus (i), qui, quelque temps aupaiaxiiuL, s'élail adjoixiL .Nébiide en qualité d'auxiliaire (2), et qui, sans être encore Chrétien, aspirait à vivre selon l'esprit de l'Evangile, mais en était empêché par sa femme, pourtant déjà croyante (3). Tout en regrettant vivement de voir s'éloigner le jeune rhéteur, il lui offrit la jouissance provisoire d'une maison de campagne qu'il possédait aux environs de Milan, à Cassiciacum (4)- Augustin, ayant accepté, s'y rendit dès qu'il fut libre, en compagnie de ses intimes (5) et il s'y prépara au baptême par l'étude des Ecritures et la prière. Dans sa retraite il lut et il médita notamment avec ijn grand profit les Psaumes de David. Plus il s'en pénétrait, plus il les admirait. Dans son enthousiasme, il aurait voulu les chanter au monde entier, et surtout aux Manichéens qu'il venait de quitter. Ceux-ci ne les admettaient point, mais il ne doutait pas que tous ne les eussent entonnés de bon cœur avec lui s'il eût pu seulement se faire entendre à eux (6). Il aimait particulièrement le Psaume quatrième : « Comme je l'invoquais, le Dieu juste m'a exaucé », et il en constata la vérité d'une façon particulièrement sensible. Souffrant, un jour, d'un violent mal de dents, qui ne lui permettait seulement pas de parler, il demanda à ses amis, par quelques mots écrits sur ime tablette, de vouloir bien prier avec lui pour sa guérison. Tous se mirent à
(i) Conf., IX, 5 (71(7.
(2) Conf.. VIII. i."^.
(3) Conf., IX, 5. Aiio-u?tin ajoute à ce sujet: Nec Chri.stianuiii cssp alio modo se velle diccbat quam illo quo non poterat. Ceci veut dire que Verecundus identifiait la pratique du vrai Christianisme avec celle de l'ascétisme, par là même avec celle de la continence conjugale. Le contexte et la perspective générale du récit des Confessions montrent qu'Augustin pensait de même. Ainsi s'explique la grande diflicnlté qu'il éprouva à se faire chrétien.
(4' Conf., IX, 5. La localité n'a pu être identifiée d'une façon précise. '( Si le jeune Licentius. dit L. Bertrand, n'a pas trop sacrifie à la métaphore dans ces vers où il rappelle à Augustin « les soleils révolus parmi les hautes montagnes ,de l'Italie », il est probable que le domaine de Vérécundus était situé siu^ les pn^mières ondulations montagneuses qui aboutissent à la chaîne de la Brianza. Aujourd'hui encore les riches Milanais ont. de ce eôté-là. leurs maisons de campagne » (Saint Augustin, p. 266).
(5) Conf., IX, 7. Il emmenait avec lui sa mère Monique, son fils Adéodat, son frère Navigius, ses cousins Lastidianus et Rusticus, ses élèves Lieentius et Trygetius, ainsi que son ami Alype. V. infra, p. ào'i.
(6) Conf., IX, 7, 8.
390 l'évolution intellectuelle de SALNT AUGUSTIN .
genoux et la douleur atroce qu'il éprouA'ait disparut sur le champ, avec une telle rapidité qu'il en fut stupéfait (i).
Après les vendanges, il se démit officiellement de sa chaire, en alléguant la résolution qu'il avait prise de se consacrer à "Dieu, ainsi que le mauvais état de sa santé (2). En même temps, il écrivit à l'évêque de Milan, pour lui dire son intention d'appartenir désormais à l'Eglise, et pour lui demander quels livres il pourrait lire afin de «e préparer à y entrer (3). Ambroise lui recommanda le recueil d'Isaïe, sans doute, suppose-t-il, à cause de la grande place qu'y tient la <( conversion des Gentils ». Alais les difficultés qu'il y rencontra dès la première leçon ne lui permirent pas d'en pousser plus avant la lecture (4)- Au moment voulu, c'est-à-dire entre l'Epiphanie et le commencement du Carême de 887 (5), il revdnt à Milan, pour s'y inscrire parmi les Catéchumènes qui désiraient recevoir le baptême à la fête de Pâques (6). Il était accompagné d'Alype, qui allait, dans son esprit de sacrifice, jusqu'à marcher nu-pieds sur la terre glacée, et d'Adéodat, qui, tout en n'étant encore âgé que de quinze ans, montrait une maturité étonnante et un génie « effrayant » (7). Enfin, il fut baptisé avec eux, et il en éprouva une joie ineffable, pendant que résonnaient à ses oreilles
(i) Conf., IX, 8 et 12. Augustin fait aUusion à un violent mal de dents dont il vient de souffrir, dans la première partie des Soliloques (I, 21), qui a dû être écrite à Cassiciacum on novembre 386 ÇV. infra, p. /io6-4o7).
(^' Conf., IX, i3 inlt.
(3) Conf., IX, i3.
{f\) Conf., IX, i3 fin.
(5) Ijbi tempus advenit quo me nomen dare oporteret... (Conf., IX, i/i). Ambroise constate, dans une homélie (Comment, in Luc, IV, 76), qu'à TEpiphanie il a invité les catéchumènes désireux de recevoir le baptême à donner tout de suite leur nom, et qu'aucun ne s'est encore présenté. Ohlman en a conclu (De dialogis Augustini in Cassiciaco scriptis, Strasbourg, 1897, in-8°, p. 26), qu'Augustin a dû quitter Cassiciacum à l'occasion de la même fête, par conséquent dès le début de janvier 387. Le fait est possible mais non certain. Le texte d 'Ambroise suppose que les registres restent encore ouverts après l'Epiphanie. Sans doute suffisait-il, à Milan comme ailleurs, de s'inscrire au début du Carême. En tout cas, d'après la suite du texte, le froid était encore très vif quand Augustin retourna à Milan.
(6) Sur cette immatriculation des candidats au baptême on peut lire le Dictionnaire de théologie catholique, art. Catéchuménat, t. II, c. 1.976.
(7) Conf., IX, i4.
thanuées li:? chants ecclésiastiques inUociuits depuis peu par Aiubroise (i).
Désormais, les vœux de sa mère étaient réalisés. Monique' pouvait sortir sans regret de ce monde. Partie, peu après, de Milan, avec Augustin et tout son entourage, pour retourner en Afrique, où la petite société devait se consacrer au service do Dieu (:i), elle arriva, très déprimée par les fatigues d"un long; voyage, au port d'Ostie, près duquel elle dut attendre une occasion proprice pour s'embarquer (3). Un soir, elle eut là avec le nouveau converti un entretien tout surnaturel, où son âme, s'élevant sans effort des choses visibles aux invisibles, semblait déjà s'échapper de ce monde (Z|). Cinq jours plus tard, elle était saisie par les « fièvres », et, après neuf jours de maladie, au cours desquels elle prodigua les témoignages de son affection au a fils de ses larmes », elle expira doucement avec le ferme espoir de le retrouver un jour dans la patrie céleste (5). Elle lui avait donné, après la Aie du ( orps, celle. I)i('n plus précieuse, de l'esprit. Elle avait l'ail de lui nu Catholique (6).
Tout le récit qu'on vient de lire esr fort beau el fort bien ordonné. Do plus, les faits qu'il rapporte sont trop circonstaoriés et dénotent une sincérité trop évidente pour n'être pas matériellement vrais. Il risque cependant de ne donner qu'un aspect de la vérité et de contenir plusieurs graves erreùi"S.
D'une manière générale, Augustin y présente sa conversion morale comme une simple acceptation de l'idéal chrétien. On aura déjà quelque peine à adopter son point de vue, si on se rap-
1 I Cniif.. IX, lii fin.
!■>.) Corif.. IX, 17. Ce retour s'explique suffisamment par l'amour du pays natal el par le souci des intérêts laissés en souffrance à Thagaste. Peut-èti-e. cependant, ful^il provoqué par l'approche des troupes de l'usurpateur Maxime, (jui. mms la fin d'août .^87. franchissaient les Alpes .et marchaient sur Milan.
(3) Conf.. IX. 23 init.
CO Cnrif.. IX, 2.3-06.
(,5^ Conf.. IX, 27-28, 3o.
(6) Conf., IX. 17.
pelle en quels termes il a parlé un peu plus haut de l'action que les écrits platoniciens ont exercée sur lui. Une étude attentive des textes ne fera que fortifier cette impression première.
Dans ce qu'il dit des propos qui lui furent tenus par Simplicien et par Pontitien, l'auteur des Conjessions cherche visiblement, comme évêque et comme moine, à se rattacher au successeur d'Ambroise et aux disciples d'Antoine. Mais cette seule remarque nous amène à nous demander, s'il n'a pas plus ou moins exagéré la portée des deux entretiens.
De fait, lui-même constate qu'auparavant déjà il éprouvait une glande aversion pour l'existence qu'il menait dans le monde. Il aimait la voie étroite de l'EA^angile, bien qu'il hésitât encore à la tuivre. Il n'avait pas le courage de se résoudre à pratiquer la chasteté, mais il savait que le Christ avait proposé à ses disciples l'exemple des eunuques (( qui se sont châtrés pour le royaume des cieux » (Matt., XIX, 12) (i). (]et idéal lui avait été proposé, depuis de longues années, par les Manichéens (2). II n'avait donc pas besoin d'en être instruit. On peut dire seulement que les exemples de Yictorin, ceux surtout d'Ambroise et de ses nombreux imitateurs l'aidèrent à s'en mieux pénétrer et lui donnèrent le stimulant moral dont il avait besoin.
Encore, dans la façon dont il établit ce dernier point, peut-on juger son témoignage fort sujet à caution. Sa description des cornbats qui, se livraient en lui lors du récit de Pontitien est l'œuvre d'un rhéteur qui vise constamment à l'effet. Des détails aussi évidemment fictifs que l'apparition des passions et celle de la chasteté donnent lieu de craindre que d'autres, en apparence plus naturels ne soient pas plus exacts (3). Toute la scène is'inspire des textes célèbres de Paul relatifs à la lutte de l'esprit et de la chair (Bom., VII, 32-23) (4). De plus, elle vise à établir contre les Manichéens qu'au lieu d'être nécessairement portés vers le bien ou vers le mal. nous restons toujours libres de faire l'un ou 1 autre (5). Elle est donc doublement tendancieuse.
(i) Con/.. VIII, 1-3. ,
(3) V. siipra, p. iSg-iAS.
(3) V. Conf., IX. 25-a8.
((4) Augustin y fait nettement îillusion dès le délîut de son récit (Conf., VI![, 1 1 init., 12 fin.).
(5) Augustin interrompt même quelque temps son récit pour mieux faij'e ressortir cette conclusion (Conf., VIII, 22-34).
Les [îiotHJS (jii'Auguslii) (It'i taie avoir tenus en roccurreiice sont fort précis. Mais on peut, s'étonner de leur précision même, si Ion songe qu'il était alors dans une sorte de « délire » (i) et qu'il ne les a mis p;rr écrit que quatorze ans plus tard. 11 y parle le langage des Psaumes (2). Or, avant d'aller à Cassiciacum, il ('tail Irop peu familiarisé avec eux pour les citer ainsi de mémoire vi loul s[»onlanément (3). 11 s'y montre fort pre^occupé par l'idée i\u [)aidoii di\in (4)- Mais un peu auparavant, et même daJis la suite, il élait, dil-il, encore plein d'orgueil (5). Tous ces traits dénotent un théologien désireux de montrer la misère de noire nature et le besoin que nous avons de Dieu plutôt qu'un liistorien soucieux d'exactitude.
Les incidents auxquels il attribue sa conversion finale sont sans doute plus réels, mais semblent irop insignifiants pour avoir eu sur lui rinriuence ciuisidi'iable qu'il leur accorde. Le refrain inconnu (ju'il a entendu d'une fenêtre voisine (6) constituait mi fort médiocre indice (rint(M\ention di\ine. Les jiaroles mênies de Paul Œoiu.. Mil, i,')-l'|1 qui l'ont si vivement affecté (7) lui convenaient l'orf peu. Klles se rattachaient, d'une manière générale, à 'une annonce <le l'inuninence du dernier jour, dont il n'avait alors aucun souci, ei. plus précisément, à une distincticm des <( ténèbres » et de la « linnière v, (jui, à d'autres moments, aurai! pu fortifier en lui la foi manichéenne, au lieu de l'attirer vers le (latliolicisme. Surtout, (^lli^s s'ouvraient par im conseil assez \ulgairt', (pii a Mé omis dans les Confessions, celui de « marcliei- honnêtement, comme en plein jour )\ et elles ne faisai(>nt que di'\e1opper re thème, en recommandant de fuir
II) ]ii>;inicii;iiii -liiliilnilor (Conf., VTTI, 19, cire. mai.). , {-i) Cf. Cnnf.. Vltl. '.'.S fin. et P.V.. VT. /| : LXXVIH, 5. 8.
(3) Après itxoir in le-; écrils des (( Plaloniciens n. Augustin ignorait encore la Bible (C.oiif.. VU. ofi, fin.). Il la'pareounit peu après, mais son attention se porta plntôl sur Ifs Epîtres de Paul (Conf., VIL :>■], inii.; «f. C.ôut. \c(iil.. il. ,") fin.). D'ailleurs, enfie celle li'cture et la scène i\\i Jaidiii Irop piu de temps -;"i'st éconlé ef sou enseignement lui a laisse trop peu de l(ii~;ii> ])our ipi'il ail i)icn [iu s'assimiler le texte mèm<' de ri-^eiilurr.
(il " Ne nieinor fiieri^ iniipillal inii iiosiranmi ani ifpiarinn » (Conf., VHT. 08 fin.).
(à» C<,nf.. VIL 06 et TX, 7.
(6) Coiij.. Vllî, 29.
17) Cou./.. \lfl. 29.
394 I."ÉVOLUTJO>' INTELLECTUELLE DE SAINT AUGUSTL>(
(c les l'eslins et liMesse, la luxure et rirnpudicité, la dispute et la jalousie », pour « revêtir le Christ )>. Or Augustin avait toujours évité les excès de table, il n'était point débauché, il ne voulait du mal à personne, et, en se faisant Chrétien il aspirait à un idéal beaucoup plus élevé que celui qui se présentait là. D'autre part, il était, sans nul doute, « infirme dans la foi », et la phrase suivante de Paul visait pUitôt les croyants éprouvés en les iii\itant à prendre soin des néophytes. Comment a-t-il pu être déterminé pai- d'aussi pauvres arguments à rompre définitivement a\ec le monde, sinon parce que l"idée d'une telle rupture siiTiposait déjà auparavant à lui ?
Encore a-t-ou le droil de se demander si, à cette occasion, il n'a point exagéré l'étendue de son renoncement. Est-ce bien uniquement pour obéir à sa conscience qu'il a -pris le parti d'abandonner sa chaire ;' On peut en douter, quand on lit qu'il eût dû, d'ailleurs, s'y résigner pour raison de santé (i). Si c'est le premier motif qui a prévalu, pourquoi n'a-t-il pas sacrifié loul de suite un enseignement (ju'il jugeait immoral i' Il explique, avec quelque embarras, qu'il ne voulait point provoquer d'importunes critiques (2). Mais il eût pu fort bien les éviter eu .ill(-giiant, comme il l'a !ail ensuite, la maladie de poitrine dont il souffrait. S'il n'a pas d'abord invoqué ce motif, c'est sans doute parce qu'il ne se sentait pas très pressé de renoncer à son enseignement. 11 y mettait si peu de hâte qu'au lieu de donner sa démission avant de quitter Milan, il l'n envoyée seulement de Cassiciacum à la fin des vacances (3). Une attente si ]jrolongée ne donne-t-elle pas lieu de penser qu'il a voulu se réserver jusqu'au dernier moment ?
Lui-même parlant du séjour prolongé qu'il a fait dans la villa de Yerecimdus. note en passajit qu'il a rédigé là des Dialogue!;, des Soîiloqnea et des Lettres a qui respirent encore l'orgueil de l'école )) (Zi). Cette seule remarque suffirait à montrer qu'en ce temps-là son état d'âme était fort différent de celui qu'il vient de nous décrire.
L'entretien engagé à Ostie entre lui et sa mère impose la
(i) Conf.. 1\. ^, rire. init.Cî. De ord.. I. 5.
(■i) Conf.. TX. p.
(.".) Conf.. IX, î3 init.
(1^ Conf.. IX, 7.
CONVERSION MORVLh: 3'.)0
îï\.vme coiiciu>iuii. Il porte la uiaïquc peisomieUe d"Auguslin beaucoup plus quo celle de Monique (i). Or il paraît beaucoup plus inspiré par le Néoplatonisme que par le Christianisme. Çà et là quelques expressions et même quelques phrases sont empruntées à la Bible ; mais elles cadrent assez peu avec le confextc et elles ne constituent que des gloses tardives (2). Le thème général rappelle plutôt la dialectique de Plotin, et plus précisément un passage important du premier livre de la cinquième Ennéade, destiné à montrer par quelle ascension graduelle l'âme s'élève jusqu'à Dieu (3). Ainsi Augustin dément sa propre thèse à tnive:^ l'ensemble du récit consacré à la faire valoir.
TTI
L'étudf' des écrits composés à Cassîciacum et de ceux qui les ont iuiTuédiatement suivis confirme et précise les résultats auxquels il critique interne des Confessions nous a conduits. Bien que les traits personnels y abondent, nous n'y voyons mentionner "ni l'enlretion de Simplicien, ni celui de Pontitien, ni la scène du jardin. Il ne tant certes pas en conclure que ces divers incidents n'ont pas vraiment eu lieu, mais on peut, sans nul doute, en déduire que leur portée a été asse^ restreinte. Nous y relevons, par ailleurs, divers détails qui renforcent cette impression première.
Déjà l'auteur du Contra Academicos raconte, en décrivant sa conversion récente, qu'une fois qu'il eut lu « les livres bien remplis )> de Plotin. et avant même qu'il leur eiit comparé les Épîires de Paul, aucune « attache de cette ^ie mortelle » ne pouvait plus le retenir (V'- H T-econnaît donc (fue c'est surtout sous l'influence du Néopvjatonisme et sans giands combats intérieurs qu'il s'est détaché du nii)nde.
fi> \!iyii-;tin hii-iiirriii' 1 "iii-^iiiuc. i-;ir il r(rii;in|iii' en Inminaiil : Di- Coii;ini hili;!. cl -i non i>;lo iihxIo l'I lii< Aorlii* iCoiif.. IX, 9.C>. init.K
(2) f,i' Icxlc (l'Aiiyu-itiii cili'; diins !ii noie pivti'dciilc donne m >nt^mlif r|nc l;i foinic <lii iv» il risque d'être înexacle.
C-V) Cf. Coni.. 1\. ■)5 el. Enn.. V, i. n. 9. T.a roncordanee (droite do (■(•«: deux lexles a déjà é|é remarquée par lîniiiliel, np. cit.. t. TII. p. Ti. uni. !. et p. 57(). iioi. 1.
(/i) CoiU. AcoiL. II. .">. "S'. s';/'/(/, p. 07Q-.S80.
39(1 l'iÎ%()LLTIO\ I.NTELLECTUELLE de saint AUGUSTIN
Il s'exprime d'une façon analogue au début du traité De la vie bienheureuse qu'il a écrit vers le même temps. Après y avoir expliqué comment il s'était longtemps égaré dans les eaux du j\Ianichéisme et laissé emporter à la dérive dans celles de la ?souvelle Académie, puis, comment il avait été ramené vers le port de la sagesse par les propos spiritualistes d'Ambroise et de Théodore, il ajoute, en s'adressant à ce dernier : « L'attrait Irojjipeur de la femme et des honneurs m'empêchait, je l'avoue, de voler promptement dans le sein de. la philosophie. Je voulais atteindre d "abord ce double but, pour m 'élancer ensuite à pleines voiles et à force de rames vers cet asile et me reposer là, ce qui na été accordé qu'à un petit nombre d'hommes privilégiés. Mais après avoir lu quelques livres de Plotin, à qui j'ai su que vous étiez très attaché, et après leur axoir comparé, aulant que je l'ai pu. les auteurs qui nous ont livré les saints mystères, je brûlai diitie telle ardeur que j'aurais voulu rompre toutes mes cliaînes. si je n'avais été retenu par la crainte de froisser certaines |)ersonnes (i) ». Ici encore Angu>lin donne assez à entendre que, pour son propre compte, il n'a point tardé, ni hésité, à accepter les conséquences pratiques de sa foi, qu'il a été simplemeut retenu tout d'abord par le respect humain.
Dans la suite du même texte, il umIc. d'autre part, que c'est la seule considération de sa mauvaise santé qui lui a fait abandonner- sa cliaire: (hi'est-ce qui pnn\ait encore me sanvei-, tandis qu(> je nialtafdais dans les choses vaines, demande-t-il, sinon une lenq)ète lâcheuse en apparence, qui vînt à mon secours ? Effectivement, je fus , saisi d'une si grande dnnleur de poitrine que ne pouvant supporter le fardeau de ma fjrofession. qui poti- Aait [)ousser- ma voile vers les Sirènes, je renonçai à tout, et je conduisis ma haïque ébranlée et entr 'ouverte à l'asile souhaité '■>.) )>.
Dans le début du Contra \ca<le}nico>i, il déclaïe de même en parlant des biens trompeurs du monde : (( Je les célébrais tous Jes jouis et j'aurais fini par en être l'esclave, si une douleur de poitrine ne m'eût contraint à abandonner une profession tout à l'ait vaine et à me réfugier dans le sein de la philosophie, qui me poutrit et m 'entrelient aujourd'hui dans ce repos Aiveraent
riY D<' /-f'o/. vil.. \.
(■n De h.-fil. r;l., \ ,
CONVTCRSION \K>]\\yr 397
déliré (0 n. Dans le traité De VOrdre, il dit bien qu'indépenilamment do rctte coutraiiite il se proposait « de fhercher un «( refuge » auprès de la sagesse, mais là aussi il déclare expressément que c'est le mauvais état de sa santé qui l'a forcé « à quitter l'école (2) ».
Qu'on no dise pas qu'une telle explication est parement officielle et ne répond point à sa pensée intime. Augustin n'a point l'habitude de parler contre sa conviction. Dans tous ces passages, d'ailleurs, il s'adresse à des amis très chers. Or lui-même observe, dans ses Honfessiom^, que déjà avant son départ de MilaTi, ses intimes connaissaient fort bien son état d'âme et ses projets (?>). L-e louté manière, on est donc obligé de conclure que, sur ce point, le rhéteur démissionnaire et l'évêque d'Hippone sont loin de s'accorder.
Tls ne s'entendent pas davantage au sujet du séjour de Cassiciacuni. \ lire les Confessions^, on se représenterait assez bien la villa de Verecundus comme une sorte de couvent improvisé, où le temps se partageait entre la pénitence, la prière et l'étudede la Bible. Dans ses premiers écrits, Vugustin la présente bien plutôt comme une maison de repos, habitée par des sages, oiï les divertissements matériels alternent avec ceux de l'esprit, et* où les sciences profanes tiennent bien plus de place que la Bible. ^'luis l'y voyons occupé, pendant une partie de ses journées, à surveiller les ouvriers, à tenir les comptes, à régler en bon agriculteiir les biens de son ami (^\). Le reste de son tenq'vs est donné ,! la culture intellectuelle. Le rhéteur de la veille a si peu l'énoncé à ses occupations professionnelles qu'il leur consacre encore de longues heures. Il explique un jour le premier livre des Géorgiques et, dans la semaine qui suit, les trois autres, dont chaque soii- il se fait lire une moitié (r>). Il reproche à Lirenti'i< qui é( r't un poème sur Pyrame et Thisbé, de trop ^'adonner à la poésie, mais c'est ]x>ur l'attirer vers la philosophie. « plus attrayante que Cupidon et que Vénus » (6). C'est v©ts
('t~, Cotil. irad. L .3.
(9.) De ord.. ] . Ty .