CHAPITRE rUEMIER
(( CONTRE LES V^C \PK NÎICIEXS ))
Avant de nous mettre en route vers le vrai, dit Augustin, il importe de bien voir que nous pouvons l'atteindre (i). Les Sceptiques soutiennent que nous devons le chercher toujours sans prétendre jamais l'avoir trouvé et ils invoquent en faveur de leur thèse soit l'impuissance de notre nature, soit le témoignage des philosophes. Mais, bien loin de ruiner le dogmatisme, cesdeux arguments se retournent contre eux (2).
Nous sommes fatalement voués à lignorance, disent tous le& disciples de Carnéade. En effet, selon un princif>e très juste énoncé par Zenon, nous ne devons admettre comme vrai que ce qui n'offre aucun des caractères du faux. Ornons ne percevons
(i) V. H. J^eder, Vnfen^uclvmgen iiber Augnstins Erkenntnisstheorie in ihren Beziehungen znr nniiken Skepsis, :u Plotin und zii Descartes. Marburg, 1901, in-8°.
(2) Prius pauca contra 00s disseram quibus videntur disputationes îllae adversari veritati. deinde ut mihi vidolur ostendam quae causa fuerit Academici? ooculfandae sententiae suae, dit \ugustin lui-même, au début
jamais rien de pareil. Dès lors, pour être sages, nous ne pouvons rien aifirmer d'une façon certaine (i).
Dans ce cas, est-on en droit de répondre avant même d'avoir discuté leur argument, il vous faudrait avoir le courage de conclure que nous ne saurions jamais posséder la sagesse. Une telle conséquence serait logique. 11 est, au contraire, absurde de penser que le sage ne connaît rien de sa destinée, de sa nature, de sa propre vie. Avouez simplement qu'un tel homme est tout à fait inconcevable (2). Vous vous gardez bien d'en convenir, car tout le monde vous fuirait. Bien mieux, vous ne cessez d'orienter vos disciples vers la philosophie. Seulement vous les découragez, tout en les stimulant' : « Venez, mortels, leur criez-vous, pour chercher la sagesse. Elle est attrayante autant qu "impénétrable. Etudiez-la sans relâche, mais sans prétendre la connaître jamais. » Y a-t-il rien de plus déraisonnable, et aussi de plus découiageant (3) ■'
Examinons de plus près votre raisonnement. Arrêtons-nous d'abord sui- ce fameux principe stoïcien, d'après lequel nous ne devons admettre comme vrai que ce (|iii ne présente aucun des caractères du faux. Le jugez-vous irréfutable ?. En ce cas, il coDstilue pour vous une première certitude. Estimez-vous qu'on pourrait le réfuter i* Rien ne vous empêche alors de vous prononcer sans le moindre embarras sur toutes sortes de sujets. — Nous ne savons, direz-vous, s'il est bien établi, mais nous le considérons comme probable et cela nous suffit. — Convenez, du moins, (]u'il doit être ou vrai ou faux et que ceci constitue déjà une base très ferme. Ou plutôt, reconnaissez qu'il est parfaitement vrai, autrement vous auriez le droit d'affirmer ce qui vous semble faux. 11 faut même que sa vérité soit bien évidente pour s'imposer à vous quand vous prétendez vous en servir pour tout l'évoquer en doute (li).
Vovons suttoiil In proposition suivante, d'après laquelle nous ne
(hi monologue final on il définit sn nonvolle nttitndc ort faco (h\ «repticlsinc (Cont. Acod.. III, i4).
(i) Cnnl. Arnd.. ITI. ,i8. Cf. supra, ji. 339-3'io.
("i) C.cinf. Acad., ITJ. iç). Cf. Arad. Prinr., T. 9. ^7. La même quoi^tion a déjà é!é lonpncmcnt agitée entre Augustin ef Alypc (Conl. Acod., UT, 5-io").
(3j Cont. Acrid., HT. 20. Cf. Arnd. Prior.. T, 18, 60.
<'i) Cnnf. Acdd.. HT, 21. Cf. Acad. Prior., I, g,' 28-29.
(( CONTUB LES ACADÉMICIENS » 417
porcexoiis jamais rien qui ne puisse être contesté. Oserez-vous dire que vous ne savez pas bien si vous êtes des hommes non des fourmis ? Carnéade a prévu et prévenu cette objection : « Mes doutes, expîique-t-il, portent particulièrement sur !a philosophie ». Comment cet habile logicien n'avl-il pas vu que le princi[)> tant invoqué par lui a été proclamé par un philosophe et se lit au seuil de tontes les écoles ? N'insistons pas davantage sur cette lemarque, déjà écrasante pour vous. Nous trouverons à travers les diverses parties de la philosophie bien d'autres vérités .aussi incontestables (i).
Considérons d'abord la physique. C'est surtout contre elle que sofit dirif>ées vos critiques. Or, sans être un sage, je puis porter sur ses problèmes les plus abstrus des jugements très fermes . Ou il n "existe qu'un monde, ou il y en a plusieurs. Ceux-ci sont en nombre fini ou infini. Celui dont nous faisons -partie a sa raison d'être soit en lui-même soit en un autre. Ou bien il a toujours existé ou bien il a commencé d'être. Ou bien il durera toujours ou bien il aura une fin. Je pouiTais longtemps continuer aijisi avec une entière assurance. — Mais prenez donc parti ! — Je m'en garderai bien, car ce serait lâcher ce que je sais pour courir après ce que j'ignore. — En attendant, votre affirmation reste en suspens. — Préfèreriez-vous qu'elle tombe ? Avouez, en tout cas, qu'elle se tient fort bien (2).
Vous allez répliquer que je ne puis seulement pas savoir s'il y a un monde, que je risque d'être, à chaque instant, la dupe de mes sens. Je sais fort bien, en tout cas, que je vois. "Vous même n'oseriez le nier. Vous dites que peut-être ma vision ne correspond pas à la réalité, mais vous ne contestez pas son existerice (S). Du reste, vous ne pourriez le faire sans supprimer du même coup l'objet même de la discussion. Pour que je sois exposé à me tromper il faut que je perçoive quelque chose. Or c'est cela que j'appelle le monde (/■«);
Un rêveur et un fou, objectez- vous encore, pourraient en dire autant. — Pourquoi pas P F.st-ce que vous voudriez les faire
'i^ Cont. Acad., III, ?■?.
(a) Cnnf. Acad., III, !?3.
('^) C(mt. Acad.. HT. '>'i. inlt.
f^l Conl. \ciid.. TTI. r^5. fin. Nous voyons s'ébaucher ici le célèbre arj^iiiii'nt : Si fallor sum, qui ne s'affirmem qu'un peu plus tard et li'niii' fnroii piouTcssivi'. V. iitfrd, p. '|53, not. 3.
418 l'évolution LXTELLECTUELLE de S.AJNT AUGUSTIN
disparaître ? Eux aussi saisissent tout au moins certaines apparences. Admettons que je vis dans un état semblable et que je' suis le jouet de continuelles illusions. Celles-ci n'en existent pas moins. Je me représente toujours un certain monde. Je puis même continuer de dire à son sujet, sans craindre le moindre démenti, qu'il , est un ou multiple, que six et an [ont sept. De telles propositions resteraient toujours vraies, quand même tout le genre human se serait mis à délirer ou à rêver (i). Le sommeil et la folie ne nous trompent vraiment que parce qu'ils nous font prendre les apparences pour la réalité. Mais l'erreur dont il s'agit ne s'impose pas à des gens éveillés et parfaitement sains (:'). On n'y tomberait point, remarquent fort à propos les Epicuriens, si oiï ne demandait aux sens plus qu'ils ne peuvent donner. Leurs indications sont toujours fort exactes pour qui sait s'y tenir. 11 est très vrai, par exemple, qu'un bâton plongé dans l'eau semble brisé, ou que dans une traversée les tours du rixage paraissent se mouvoir. Si les yeux disaient le contraire, c'est' justement alors qu'ils seraient dans l'erreur. Je sais très bien que telle chose plaît à mes sens et vous ne pourrez jamais me prouver le contraire. Vous me demandez si j'aime les feuilles de l'olivier dont le bouc est friand. Impudent que vous êtes' ! Le bouc lui-même se montre plus réservé. J'ignore ce qu'elles sont pour lui, mais je sais bien que je les trouve amères. — Peut-être d'autres s'en délectent. — Ai-je donc prétendu le contraire ? Je ne parle que pour moi mais je sens bien ce qui me plaît. — Peut-être ce plaisir n'existe-t-il qu'en rêve. — Cela le rend-il moins réel (3) ?
En somme, toutes ces objections sont extrêmement faibles et les Epicuriens y répondent fort bien. Notez d'ailleurs que les Platoniciens n'ont même pas à s'en occuper car ils ne font point appel au témoignage des sens mais à l'intelligence seule. Qui nous dit que- ce n'est point chez eux qu'habite la sagesse (4) ?
Passons maintenant à la morale. Que vaut ici encore votre critique des sensations ? Les philosophes qui identifient le bien suprême avec la volupté vous répondront, sans s'inquiéter des
(i) C.oiiL Irrtr/., III, 25.
(a) Conf. Ac.ad., III. 35, fin. Cf. Acad. Prior.. I. 7. 19; 17, 53-54.
(■.'V) Crml. Acad., ÏIl, 26.
(j) Cont. Acod.. III. 26. fin. Cf. Enn., I, i, 2; I, 8, i5.
« CONTRE LES ACADÉMICIENS » 4!î)
couleurs changeantes du cou de la colombe ou d'autres difficultés dujnême genre : « Nous savons ijarfaitement ce qui nous fait plaisir et ce qui nous déplaît ». Quant aux disciples de Platon, pour qui la lin dernière de l'homme ne peut être atteinte que par l'esprit, ils n'ont pas à s'inquiéter de cette discussion (i).
Vous demandez si la, vérité est avec les premiers ou avec les seconds. Sans me prononcer sur ce point, car seul le sage peut le faire, je sais, à n'en pas douter, qu'elle se trouve chez les uns ou chez les autres, ou chez tOTis à la fois, à moins qu'elle ne manqué également à tous. En d'autres termes, le souverain bien réside dans le coips, ou dans l'âme, ou dans les deux réunis, à moins qu'il ne se trouve nulle part (2).
En formulant ces diverses hypothèses, peut-être, dites- vous, je ne fais que rêver. — Dans ce cas, vos critiques sont fort déplacées. On ne discute pas avec des gens qui dorment. D'ailleurs, ne craignez pas ; si je me trompe, je m'apercevrai de mon erreur dès mon réveil. — Je dois craindre plutôt, insistez-vous, de perdre de vue la vérité au cours de mon sommeil. — Ainsi, on ne saurait garder la sagesse qu'à la condition de rester toujours éveillé ! Tl faut être- vraiment bien endormi poiu- former de tels rêves (3).
Les réflexions que vous faites sur la folie sont aussi peu raisonnables et appellent les mêmes réponses. Du reste, voici un dilemme que nul ne pourra contester : Ou bien celui qui est atteint de ce mal a perdu la sagesse, ou bien il la possède en une partie de son âme que n'atteignent point les désordres des sens. Ici encore, par conséquent, nous restons en possession de quelque certitude (4).
Reste la dialectique. Mais c'est elle, précisément, qui m'a appris toutes les vérités formulées au cours de cette discussion (5). Elle m'en a d'ailleurs enseigné beaucoup d'autres. Comptez-les, si vous pouvez : S'il n'y a que quatre é'iéments du monde, il n'y c-n a p^9^ cinq. S'il n'y a qu'un soleil, il n'en existe pas deux.
(1) Conf. Acad., III, 27, inît.
(2) font. Acad., III, 27.
(3) Cr.nt. Acad., III, 08, init.
(4) Cont. Acad., III, 28, fin.
(5) Cont. Acad., III. 29. init.
420 l'évolltion intellectuelle VE SAIÎNT augustln
L'àiiie lie ptut pas être à la fois mortelle et immortelle. Lliomnie ne saurait être simultanément heureux et malheureux. Quand le soleil brille en un endroit, il n'y fait pas nuit. Nous sommes ou éveillés ou endormis. Les choses que je crois voir sont ou bien corporelles ou bien spiritueles (i). Dans les propositions conjonctives, si l'antécédent est posé, la conséquence s'impose. Dans les disjonctives, ce qui ne se nie pas doit s'affirmer (2). Quand on est d'accord sur les choses, on aurait tort de se quereller sur les mots ; si quelqu'un le fait on n'a qu'à rompre avec lui ou bien à le reprendre, selon qu'il agit ainsi par malice ou par inadvertance (3). En ce qui concerne les arguments captieux et sophistiques, la marche qu'on doit suivre est très simple. S'ils résultent de quelques concession fautive, on reviendra sur ce qu'on a imprudemment accordé. S'ils tirent de prémisses incontestées des conséquence^ fausses, on maintiendra les premières en rejetant les secondes. Enfin, si on n'arrive pas. à voir clair dans le sujet, on se tiendra sur la réserve. Que de choses je sais, malgré son ignorance (/j) !
Vrrivons enfin à votre conclusion. Vous dites que le sage, ne Percevant rien de certain, doit toujour.^ suspendre son jugement. Aiais vous êtes. forcés de convenir qu'il connaît tout au moins la sagesse. Avouez donc qu'il peut se prononcer à son sujet sans le moindre embarras (5). Au lieu d'en convenir vous le montrez, en face d'elle, toujours irrésolu. Voilà certes, un étrange spectacle ; Le sage est aux prises avec la sagesse. Celle-ci se présente spontanément à lui. Mais lui refuse avec obstination de la reconnaître. Quelle sera l'issue de ce combat d'un nouveau genre ? Ou bien, c'est lui qui l'emportera et il ne devra plus se donner comme un sage, ou bien il se laissera vaincre et alors il sera
(i) Cont. Acad. IH. 29, cire. init.
(^1 Cont. Arnd., IIL 29, cire. ined. Aupriistin fera dans !es Irailé.s suivants, comme dans celui-ci, un grand usage de ces propositions.
(3) Cont: A'cad., IIL 29, cire. med. Cette règle est souvent rappelée dans les autres traités do la même période (De beat, vit., ."^i : De ord., II, i, 21; De quant, an., 10, fin., 11, init.: De Mus., I, i, à; VI, a/l. init., 55, fin.: De div. quaest. LXXXHI, q. xi.vi, i fin., etc.). D:ins une des discussions précédentes (Cont. Acad., II, 24), Alype a fait remarquer qu'Augustin la lient de Cicéron.
<i) Cont. Acad., III, 29, fin.
(5) Cent. Acad., III, 3o, 02. Cf. Acad. Prior., I, 8, 24.
({ COATRE LES ACADÉMICIENS )) V2.1
bien forcé de prendre parti pour elle. Dans les deux cas, votre thèse est donc inadmissible (i).
\oici une critique plus radicale et i'ort ancienne, appuyée sur des autorités très graves : u Le doute engendre l'inaction » (2). — Mais, à défaut de vérités certaines, nous avons des vraisemblances. — Comment saurez-vous qu'une chose est « vraisemblable », si vous ne possédez aucune connaissance du vrai ? C'est comme si quelqu'un, voyant Licenlius, disait cju il ressemble à son père, sans connaître le moins du monde ce dernier. Une telle remarque paraîtrait lort extravagante. Celle que vous nous opposez ne l'est pas moins (3). Cicéron l'a très bien senti, car, après avoir parlé aussi du (( vraisemblable », il donne à entendre qu'on pourrait s'exprimer dune façon meilleure. Est-ce que le grand écrivain ignorait la langue latine, pour eiiiploycr des expressions impropres ? S'il s'est servi do celle-ci, n'était-ce pas pour nous inviter à dépasser le scepticisme (4) ?
Mais, pour n'avoir pas l'air de raisonner sur les mots plutôt que sur les choses, substituons à la « vraisemblance » la « probabilité ». L'attitude adoptée par le probabiliste le plus réservé risque d'être plus décevante encore que celle du dogmatiste le plus ccuifiant. ^'oici, devant un carrefour, deux voyageurs qui vont an même endroit. L'un est très défiant et l'autre très crédule. Celui-ci demande son chemin au premier paysan venu, et il va sans défiance dans la direction qui lui est indiquée. Son compagnon, plus soupçonneux, se garde bien de l'imiter. Il reste là, fort hésitant et fort embarrassé, quand survient un cavalier de bonne mine et de riche équipage, qui n'est en réalité qu'un charlatan vulgaire et qui lui dit : « Allez donc par ici ; je connais le chemin ». u Le témoignage de cet homme, se dit-il, m'offre des garanties plus grandes, sans être tout à fait siir. ,Te n'y crois qu'à moitié, mais je puis le suivre sans imprudence. » Selon vous, il ne peut se tromper, car il suspend toujours son jugement. 11 n'en tourne pas moins le dos à l'endroit où il Aoulait aller, tandis que son premier compagnon y est déjà parvenu sans
(O Conf. Acad., III, 01.
(2) Conf. Acod., III, 33. Augustin fait, sans doute, allusion iri aux Académiques (v. Acad. Prior., T. 8, 25; 12, 89).
(3) Cnnt. Acad.. II. 16. /m-19 : 24-28. Cf. Acad. Prior., T, 11, 33-36. (.'1] Cont. Acad., II, 26, fin.
4ii2 l'évolution intellectuelle de saint AUGUSTIN
■encombre. Ainsi faites- vous constamment. Avec votre savant calcul des probabilités, vous vous éloignez de votre but, tandis que des gens très simples y arrivent par le plus court chemin. Une telle façon d'agir n'est-elle pas plaisante (i) ?
Au ridicule vous ajoutez l'odieux. En disant qu'on peut suivre une opinion probable, vous autorisez tous les crimes. Voici un jeune homme, formé à l'école de Cicéron, qui se dit que rien n'est certain. Il en conclut que rien ne l'empêche de faire ce qui lui plaît et il séduit une femme mariée. Lui direz-vous qu'il n'eût point dû agir ainsi ? Pour lui, c'est son avis qui compte et non le vôtre. Sinon, il faudrait dire que son maître n'eût point dû davantage administrer la république, car Epicure avait déjà soutenu qu'une telle occupation ne convient point au sage. Que ferait Cicéron, s'il était chargé de prendre sa défense ? Sans doute, il essaierait d'abord de se dérober, puis il contesterait le fait, finalement il serait réduit à l'excuser. « Ce jeune homme, expliquerait-il, n'a pas cru mal faire et n'a peut-être agi qu'en rêve ; c'est ce benêt de mari qui est cause de tout le mal, qui A^a tout bouleverser pour un déshonneur imaginaire. » Si les juges condamnaient son client, même sur de simples présomptions, il ne pourrait leur en faire un reproche, puisqu'il reconnaît qu'on peut se guider sur de simples « vraisemblances ». Mais, abandonnant le rôle d'avocat pour celui de philosophe, il se tournerait vers lui pour le consoler, et à un disciple si averti il n'aurait nulle peine à montrer que sa condamnation peut n'être qu'un mauvais songe. Ces réflexions ont tout l'air d'une plaisanterie. Au fond, elles sont fort sérieuses et fort attristantes (2). De plus, elles ne s'appliquent pas seulement à l'adultère mais à tous les crimes possibles. Si la doctrine de la probabilité était admise, il n'y en aurait aucun en faveur duquel on ne pût l'invoquer. Ce serait la ruine de la morale et de la société (3).
(i) Cont. Acnd.. ITI. 3/j. Augustin s'inspire peut-être' ici d'un exemple analogue donné par Cicéron (De invent., II, 4).
(2) Cont. Acad., III, 35.
(3) Cont. Acad., HT, 36. Cf. Acad. Prior., I, 9, 27; 12, 39. Dans le De beata vita (i4-i5) Augustin ajoute un nouvel argument: L'homme heureux doit posséder ce qu'il désire. Or les Académiciens désirent la vérité sans la posséder. Ils ne peuvent donc être heureux. La même thèse a été soutenue, mais d'une façon moins nette, par Trygetius, dans lo
<( COMKE LES ACADÉMICIENS ); 423
Dites liiaintenant, si vous le voulez, que T impuissance même . ù vous vous trouvez de répondre à ces divers griefs témoigne on Aotre laveur. Tous les artifices de la Grèce réunis ne feront pas qu'un vaincu soit vainqueur (i). Battus sur le terrain de la raison, vous ne pouvez plus compter que sur l'autorité des. î^agcs. Mfiis ce dernier abri est fort précaire.
.'V en croire Cicéjon, tous les philosophes donnent raison aux 'Vcadémiciens, car, bien que tous s'attribuent à eux-mêmes la première place, ils ne nianquent pas d'accorder la seconde à •etix qui sans prendre parti pour eux, ne s'inscrivent pas parmi leurs adversaires (2). Ceci n'est pas bien sûr. Prenons un disflplc (le Carnéade, qui se sera présenté chez tous les maîtres de la sagesse sans qu'aucun soit parvenu à lui communiquer ses propres convictions. Est-ce que tous ne seront pas d'accord pour îe tourner en ridicule ? Chacun se dira que, si certains riva^ix r:e possèdent pas la vraie science, celui-ci n'est pas même c-apable de l'acquérir. Ils le chasseront donc de toutes leurs écoles, non i'as avec des férules, ce qui lui ferait plus de honte que de mal, mais avec les massues des Cyniques, car ces derniers intri-viendront volontiers contre cette commune peste a^ec l'arn^ie d'Hercule (3). Mais admettons qu'on le glorifie plutôt de son ignorance. Il n'a certes pas lieu d'en être fier. On ferait la même chose pour le premier venu qui déclarerait aussi ne rien ■savoir. A ce compte, bien que je sois un novice en philosophie, je pourrais me rendre tout de suite l'égal du sage Carnéade en faisant comme lui un aveu d'ignorance (/î). Je lui deviendrais même supérieur. En effet, rendu jaloux par ce premier succès, comme il convient à quelqu'un qui ne possède pas encore la .sagesse, je dirais à mes juges : (f Je ne sais pas plus que cet
T.remier livre du Contvn Arniletnicns. qui e^t tout entier consacra à cette question.
(1) Cont. Acad., III, 3o.
(2) Cont. Acad., III, i5. fin.-iG. Cf. snpro, p. SSf).
(3) Vont. Acad., III. 17, init.
(^) Cnnf. A-n'i.. TIT, 17, cire. med.
42 i l'évolution intellectuelle de SALNT AUGUSTIN
homme ({ui de vous est dans le Trai ; mats c'est seulement parce que j'ignore qui de vous mérite le nom de sage; lui soutient, au contraire, que nul de vous n'y peut prétendre. » N'est-ce pas à moi que reviendrait la palme (i) ?
En fait, objectez-vous, tous les grands philosophes ont été des sceptiques et l'ancienne Académie a sur ce point, donné très nettement l'exemple à la nouvelle. — On pourrait soutenir bien plutôt que celte dernière ;i été très dogmatique, et qu'elle est, en cela, restée parfaitement fidèle h son illustre devancière et à la tradition des sages (2). Il importe d'insister sur ce poîm.
Fil un temps où la spéculation philosophique était presqiie nulle ou du moins très obscure, Pylhagore fut amené par les diçcussions d'un rorlain Phérécyde de Syrie à admettre l'immcrtalité de lâmo, et il se mit ensuite à voyager en tout sens pour compléter sa formation. Il acquit ainsi la connaissance des choses naturelles vct divines qui fait Tobjet de la physique (3). Plus îard, Socrate disserta aA'ec beaucoup d'esprit et de finesse sur la morale (J\). Enfin parut Platon, l'homme le plus sage et le plus cultivé de son époque ,qui a parlé de telle sorte quô tout ce qu'il disait devenait grand et qui a exprimé des pensées telles que la façon de les dire ne pouvait les amoindrir. Il s'initia d'abord ;'i la doctrine socratique, puis à celle des Pythagoriciens, et il y ajouta la dialectique, qui seule permet d'en bien juger et d'en faire une science, qui est, par conséquent, sin.^n la sagesse même, du moins la condition indispensable pour y parvenir. Tl donna ainsi à la philosophie sa forme dernière et définitive (5). Aux termes de son enseignement, il v a deux
(O Conf. Arntl., ill, 17. iin.
(3) Cont. Acnd.. III. .^7. init. Augustin présente la lhè?e générale expo.sôe dans la suite comme une livpothèse qui lui paraît fort vraisemblable (Audile... non quid sciem. sed quid oxislimem). Il la tient, selon sa propre remarque (Cont. Acad., III, 43), de Cicéron, sans doute des Académiques. Il la propose encore en divers autres écrits (Epist., I, 3; Conf., V. 19 et ?.5; Epist., CXVIII, 20).
(3) Cont. Acad.. III. 3?, cire, mit.; De cons. Evang., I, 15: De Civ. Dei, VIH, .4 et XVIII, 37. Cf. TuscuL, I, 16, 38.
(4) Cont. Acad., III. 07, cire. med. ; De cons. Evang., I. 12; De niv. Dd, VIII, fi et XVIII. 37. Cf. Acad. Poster., J, 4, i5.
(5) Cent. Acad.. III, 37, cire, med.; De Civ. Dei, VIII, 4 et XVIII, 37. Cf. Acad. Fosier.. I, 5, 19. Augustin s'inspire visiblement de Cicéron. Il s'écarte au contraire d'Apulée, d'après qui Platon emprunta la
« CONTRK LES ACAliEMlClKNS )) 4:iÔ
liu/iuk.-- lrt'> eli^liu(•l^, l'un iulrlligibk' dii icsicle a Nriilc, l'auira sensible, l'ail à l'image du précédent cl coiislitué par- de ^inlpie& vraisen Itiaiiees. L'ànie cpii se (oiiiiaît s'»'lr\e jusqu'au pr'cuiier ; celle (jui s'ignore lesle conQuéc dans le second. Lune contemple les idées pures; l'autre les enircxoil |i(''nil)leMU'nl à tia\ei-s des opinion-- mnlli|ili<. (.elle-ci sr home à [iratifpier les vertuis « civiles )> ou iulérieures : crilc-là K'alisc la Maie moralité réservée à l'élite des sages (i).
Une doclriuf si haute ne })eut être c(jui[)rise (pic par des liommes tout à l'ail juir--, (pii >( --oui lenlemeiiL corrig(''s (](• leurs vices. l'Jle dépasse le commun nixeau de l'iiumanilé. ( )n aurait toi'l, par cons(''(pienl . de \ouloir en insiruire le premier \eMu. Aussi les tiisciples de l'Ialon, loul en la conseivant de leur mieux, la iinrenl-ils soigueusenient cachée aux pi-ot'anes (3). L'un d'enlre t'iix, Polémoji, (|ul Fut le maîlie de Zi'non, ne ciiil pas pouvoii' inilier ce dernier aux m\slères donl il a\ail la gai'de a\aiil île le \oir (h'harrassé de diverses ei'reiirs (pie d'aulres lui a\aieiil iiu ul([U('e>. Sa ii'>er\e ''lail l'ondée, car, (piand il l'ut moil, I elè\e sus[)ecl, lenani loujouis à ses propres ich'es, se nul à enseigner- (pie l'àme esl mortelle, (jiie loul dans le monde est coi-|)or-el, (pie Dieu lui-même est igné (3).
Arcésilas, (jui axait pris sur ces enfr'efaites la direction de l'école, vovani cond:>ien ces fausses doctrines tendaient à se répandre, jugea opportun de l'aire pr-ovisoirenient le silence sur celles de Plalon. (.oinnie la loiile >e morilrait naturellement portée vers rerr-cm- cl disposée à loul se figurer sous foiiiie corporelle, il ciiil piudeTil de lui fomriir- des raisons de doutei-, au lieu de lui exposer la \('ritable science. (Vest ainsi (pie fut fondée la nouvelle Académie. Elle devait hitlei- (-onlre le faux dogmatisme des Sto'iciens et couserxer en secrci la docirine du Maître (/4).
Or les idées de Zenon j>ersistèrent.^ Elles prirent même une consistance plus grande avec r,hr-\si()pe. (pii mit à l(Mir- service
pliysiipie à iji'iiiclilc, la jo^iique à Pytliacroi-i- et la mni'iilc à SocimIc [De tUnl. l'hil.. 1. rirr. inU.).
(i) Cnl. Ici,/., tll, d,- . fin. CI. Eiin.. I. -. 7.
(•>) Cj^nl. \,;j,I.. m, ,-^8. inif.
(H) (:../(/. Ara,!., lït. .■^8, . ■(•/•,•. mrd.
(A) Conl. Acuil., ni, ôS, Jin.
MC) l'évolution intellectuelle de saint AUGUSTIN
son gland talent n ,x>nlribua beaucoup à les' répandre (i). Carnéade les combattit alors avec plus de vigueur €t d'assurance que tous ses d^evanciers. Aussi peut-on s'étonner quïl n'ait pas réussi à les détruire. 11 défendit Arcésilas contre le grand reproche qu'on lui faisait de n'avoir tout critiqué que par ostentation. 1! s'attaqua aux Stoïciens et surtout à Cbrysippe. Enfin, comme on l'accusait de supprimer toute action en interdisant tout jugement , il répliqua, avec une habileté remarquable, que ses adversiiircs eux-mêmes se déterminaient souvent d'après de simples (( vraisemblances ». 11 montrait bien qu'il connaissait le (( vrai » par la façon dont il parlait de ce qui hii est « semblable >>. Seulement il refusait de le faire connaître à ses contemporains parc(> qu'il voyait ceux-ci trop mal préparés à l'accepter. 11 se rontentait de kv tenir en réserve pour des temps meilleurs, de le signaler discrètement à l'attention des esprits avisés et de résister à la dialectique des Sto'iciens. De là vient qu'on le regarde comme le fondateur et le chef dé la troisième Académie h).
In de ses disciples, Métrodore, voyant que les adversaires battaient en retraite, se mit à rouvrir les f)ortes de son école et à professer publiquement les théories et les préceptes de Platon. Le premier, dit-on, il donna à entendre qu'Arcésilas et Carnéadc n'avaient pas voidu combattre tout dogmatisme mais seulement celui des Sto'iciens (3). Philon de Larisse qui semble avoir été un espril fort avisé, s'exprima dans le même sens d'une façon encore plus précise (li). Antiochus suivit ses leçons ainsi que celles du Stoïcien Mnésarque. Il entra en associé et en ami dans le sanctuaire du Platonisme, où nul gardien n'était plus en éveil et il le viola indignement en y apportant de mauvais restes du Stoïcisme (5). Philon, alors, i-eprit les armes dont s'étaient serN'is ses devanciers, et il combattit jusqu'à la mort ce disciple infidèle, dont il ruina le dogmatisme (6).
Formé à SOT) érnlo. Ciréron continua ^•^'^' .piivr^^ ■:(^ . ■... r»loin
(i) Cont. ArMiL, III, Sg, init.
(a) Cont. Acad.. III. 3ç>, fin.-^o.
(.^) Cont. Acad, III, Ai.
(4) Cont. Acad., III, /ii.
(5) Cont. Acad.. III, 4i.
(0)1 Cnnt. Acad., III, ^i.
« CONTRE LES ACADÉMICIENS )> i27
succès. Pur lui, i «ncifiiitr Hctioii ôv .n. cpliciMuc, ii's^uscilce mais languissante, passa dans la littérature latine. Elle n'y fut pas sans danger. Rien en effet uVsl plus vain qu'un exposé copieux et élégant d'idées qu'où a'aduiet point, dépendant tout ce vent de la rhétorique cicéronienne servit à disperser les mauvaises herbes de la doctiine d'Antiochus <j, . Les Epicuriens en profitèrent^ aussitôt pour ouvrir auv gens voluptueux 'leurs bergeries riantes {■2).
M.tis, quelque temps après, la ligure de Platon, qui esl l)i('n, en plrilosopliie, la plus pure el la plus radieuse, apparut de nouveau en la personne de plusieurs sages. Elle se montra notamment en Plotin dune façon si nette qu'on pouruiil ( loire que le maît?'e et le disciple se confondenl. mi l)i('fi (pic I un a revécu dans l'autre (3).
Depuis lors,- l'accord s'est i'ciit (■iilr(^ Ir^ philosophes. On ne voit plus parmi eux que des Cly niques, des Péripatéticiens et des Platoniciens ('{). Or les premiers ne se distinguent des autres que par leur horreur de toute convention cl de toute contrainte '')'. Par ailleurs, d'excellents maîtres on! nionlrc qu'au point de \ue doctrinal Platon et Aristote ne s'opposent point, .comme l'imaginent les ignorants (6). Ainsi, après beaucoup de temps et de disputes, tous les penseurs ont fini par s'entendre.
Bien mieux, cette sagesse qu'enseignent les écoles au nom de la raison est identique avec celle que professe l'Eglise d'après la foi chrétienne. Sans doute l'Ecriture nous met en garde contre la philosophie de ce monde (Col., Il, 8). Mais elle ne condamne }X)int les doctrines plus hautes qui nous conduisent par delà les apparences sensibles jusqu'aux réalités intelligibles.. Elle n'affimie rien ({ui ne s'accorde avec le Platonisme (7). Seu-
( ' 'iil. Acad., HT,' 4r. iidl.
(•<) Coiit. Acod.. lîl, 4i. :irr. iitit.
(.■^) Conl. \c<td.; ITI. ./,j. f!i<.
(4) Coiil. Arad., Ilf. '|p. ,„;■/.
(5) Coiil. Acad... HT. ^3, >^ir,\ inif.
(6) Cont. Acad., III, /12. cire. med. Cf. Acad. Poster., I, 5, 17-18; 6, 22; De fin. hon. et nud.. TV, •^.. 5. .\ufni<lin pense sans doute particulièrcmiint. à Plofin. qui affirmait souvent l'identité du Platonisme et de l'Aristotélisine, ainsi qu'à Porpliyre qui avait écrit tout mi trnifé *ur ce J5uj<'t (Kusèbe, Prép. Evang., XV, 4-9)-
(7) Cent. \,;ul.. 11!. '.o. fin. Cf. De ord., I, 32.
428 l/É\OLLTrON INTELLECTUELLE DE SAINT AUGUSTIN
It'jiionl (Ile i)résente une forme plus simple, mieux adaptée aux besoins de la masse. Jamais la dialectique, avec toutes ses subtilités, n'eût réussi à délivrer les âmes de leurs erreurs et de leurs souillures, si le Dieu souverain n'avait bien voulu unir son intelligence à un corps humain, pour leur apprendre, par s<'S exemples comme par ses préceptes, à rentrer en elles-mêmes et à se retourner vers leur patrie. \ ro point de vue le Christ possède une puissance supérieure à toute autre. Par lui la sagesse, jadis léservée à une élite très restreiuie, est devenue accessible à la foule (i).
Vins! le scepticisme a coiilrc lui les autorités les plus graves en rnèine temps que les raisons les plus solides. Nous n'avons plus dès lors à taiie le moindre cas de ses criti([ues. T.a routo doiil il nous barrait l'entrée se trouve libre et nous ]X>uvom5^ nou< \ engager n\oc une entière confiance (2).
(I) Cont. {nul., iri. ','. /("n.-iS. Cf. n,- <.rl.. fl. iti. -^7 : Df qaoesL aiiim.. 12.
{■>.) F. pi si., 1.3. fin.