‹ L'évolution intellectuelle de saint AugustinChapitre 47 sur 88 · IV · texte numérisé non relu

IV

(2) De imtti. un., 25, 'mit.

(,>) De imm. an., 20, init. Cette idée de la liiérarcliie des êtres vu inspirer désormais tous les traités philosophiques d'Auf/uslin. Elle est essentiellement néoplatonicienne (V. Enn., IV. S, G; V, ■>., 1-2, etc.).

(4) De imm. an., 25, fin. Cf. Epiai., CLWF. '\. La nu-me argi mentafion se lit en termes presque identiques chez Plotin (Enn., IV, 2, I et 2 : IV, 7, 5 et 7).

(5) Le dernier chapitre du De immorlalilah' aniniue relie ce traité au D*' (juanlilale animae, qui a été écrit aus-;il(M après el (]ui le suit logiquement.

(6) V. siipro. p. 457, not. G.

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ne présente rien de pareil. Telle est la grande thèse dont nous devons maintenant nous convaincre (i).

Remarquons d'abord que son exposé n'a rien qui répugne. Voici un arbre. Il n'est assurément pas un pur néant, puisque nous le voyons. Mais la justice vaut, sans nul doute, bien daA'antage. Elle n'est cependant ni longue, ni large, ni profonde. Il y a donc des objets bien réels qui n'ont aucune dimension (2).

L'âme doit être de ce nombre. Si elle se trouvait contenue dans certaines limites, elle ne pourrait avoir que celles du corps auquel elle est unie. Elle serait comme un vont très léger qui souffle dans l'intérieur de l'organisme pour lui communiquer la vie et à sa surface pour le faire .sentir (3). Mais ime telle conception est tout à fait fautive.

La mémoire apartient incontestablement à l'âme. Or elle nous permet de nous représenter très exactement les objets les plus vastes et les plus éloignés.. Par elle je revois d'une façon précise et fort ressemblante la ville de Milan, sa configuration, la distance qui la sépare de Rome (4). D'autre part les images reflétées par un corps diminuent de volume avec lui. On n'a, pour s'en convaincre, qu'à se regarder dans un petit miroir, ou dans la prunelle de T'œil (5). Si l'âme était' coi;Dorelle, elle serait donc

(i) Le De quiiniitalc unlinae disciiU- cinq autres (jiu'stions poséos pnr Evodc. Mais celle-ci. qui vient simplement en troisième lien, remplit piesquc tout le lunlr. C'est d'elle seule qu'Augustin se pré / cupe pour rinstanl. Il a appris, par les entretiens dAmbroisc et !;• Tliéndc". même avant d'avoir lu les écrits de Plolin, à reo-arder l'âme comme spirituelle (De. beat, vil., /[). Cependant il n'avait point encore, .sur ce sujet, de certitude raisonnée, quand il s'est mis à réfléchir sur sa destinée (Solil., If, I. cirr. init.), De là vient qu'il n'a point établi l'immortalité de l'âme, au moins d'une façon directe, par sa spiritualité. C'est en étudiant la ])remière qu'il est arrivé à se convaincre de la seconde.

(2) De <ju(uil. <in.. 5. Cf. Platon. Pliédon. fia, I).

(3) De quant, an., (I-7. Telle est la conception initiale d'Evode avec qui s'entretient Augustin. Lui-même l'a adoptée jadis an temps de sa foi manichéenne et même durant ses années de scepticisme. (Co?(^ , IV. 2/i ; V, 20).

(/i) De tiiianl. an.. 8. Souvent encore dans la suite Augustin insistcj'a sur l'étendue de la mémoire (Conf., X. i3-io: De Tiin.. XI, 12; De an. et ejus orig., IV, 9-10). Le même argument est donné déj.à par Cicéron (TiiacuL, I, 2/1, 57 et suiv.), qui invoque à ce sujet le Mrn<>n de Platon.

(r>) De qunnl. «/).. 9. Cf. Ep/.v/., ITI. 3.

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absolunieiit incapable de reproduire en giaiuleur nalurelle d.rs surfaces si vastes (i).

Comment le pourait-elle, objecte-t-ou, si elle n'avait aucune dimension (2) ? — • La science même de l'étendue nous aide à le comprendre. Une ligne géométrique possède bien une certaine longueur, mais ele n'a ni largeur ni épaisseur. Elle 11 '(mi produit }>as moins d'innombrables figures ejui peuvent se dessiner soit sur un plan soit dans r.espace (3). Ces constructions linéaires sont d'autant plus parfaites que leurs parties montrent une plus grande symétrie. Le plus régulier des triangles, celui dont tous les côtés et tous les angles sont ég/\ux, ne vaut point un carré, ([ui, à son tour, ne saurait soutenir la comparaison avec un 'Cercle (/|)- D'autre part, la circonférence se subordonne entièrement au centre, c'est-à-dire à un point. Celui-ci est absolument indivisible. C'est de là que lui Aient sa supériorité. Et pourtant il engendre la ligne. 11 en ,est, à la fois le principe et le terme. 11 domine l'étendue sans y participer (5). Or l'àme peut, sans nul doute, autant que lui, puisqu'elle est aussi indivisible (G). Des faits très significatifs confirment cette argumentation. La pupille visuelle est comme un point, cependant elle embrasse l'immensité du ciel. De même, le principe de la pensée peut foit bien se représenter toutes sortes de grand.eurs sans en avoir aucune (7). La connaissance dépend si peu de l'étendue qu'un éléphan'. est, à ce point de vue, bien inférieur à l'homme, un âne même à une abeille. L'aigle a un' œil plus petit que l.(^ notre. Or, des hauteurs du ciel, 011 nous l'apercevons à peine, il découvre un levreau blotti dans un taillis ou un poisson caché sous Les eaux. Qu'on nous dise, après cela, que l'àme ne saurait rien \oir ou concevoir si elle n'avait aucune dimension (8) !

Les considérations précédentes ne répondent pas seulement à cette difficulté, elles apportent encore un nouvel argument en

I r~) De eiuiiiil. (in.. 9. ("f. l'.ini.. IV, 7, (i. {:>.) De ijuont. an.. Ç), fin.

('^) De (luanf. an., th-ti, 1.'^.

('0 De quant an.. 11-17.

(5) T)r ijiiiinL an.. iS-:»;). Cf. Euu.. \\. • . n. :. r'rr. incil. VI, 5. 0-

(Cl) Dr ijiianl. an.. ■•?>.

17) Dr (jiKiiil. an.. ■<'\. inil.

(S) Dr <] liant, an.. ■:>.'{.

faveur de notre thèse initiale. En effet, nous ne trouvons dans la nature ni point isolé, ni longueur sans largeur, ni surface sans profondeur. Toutes les réalités dont s'occupent les géomètres sont absolument incorporelles. Mais il doit y avoir une certaine parenté entre le sujet pensant et l'objet de la pensée, comme entre les sens et le monde sensible. L'âme se trouve donc radicalem.ent distincte de l'organisme (i). Elle l'emporte même sur lui, comme les choses intelligibles dont s'occupe la science sur celles qui s'offrent à la vue (2). Bien mieux, elle est supérieure au point .et à la ligne. L'un et l'autre ne servent qu'à former l'étendue. Or elle est appelée plutôt à la régir (3). On peut la définir « une substance raisonnable destinée à gouverner le corps » (A).

Mais ici des difficultés nouvelles se présentent. Si l'âme est un pur esprit, d'oij vient qu'elle croît avec l'âge ? D'où vient aussi qu'elle s'étend à travers tous nos membres.^ Ces deux objections sont capitales et méritent un examen sérieux (5).

La première se fonde sur un fait évident mais mal interprété. Si l'âme d'un adulte se montre plus parfaite que celle d'un enfant, c'est simpleirLcnt parce qu'elle est meilleure, en d'autres termes, plus vertueuse (6). Qu'est-ce donc que la vertu, sinon une certaine égalité morale réglée par la raison ? Le cercle ne l'emporte sur les autres figures que par sa symétrie. Or, l'homme fait en qui réside la sagesse, est, selon une heureuse expression d'Horace, « tout ramassé en lui-même et tout rond » (Sat. , 1. IL s. VI, V 85). C'est donc seulement la régularilé de sa vie qui fait sa supériorité. Cette harmonie intime est bien supérieure à celle des figures géométricfues, car son absence choque bien davantage. Elle est donc encore moins subordonnée aux dimen-

(1) De quant, an., 22-23. inif.: Dr inunorl. an.. 17, supra, p. ^5q. Cf. Enn., lY. 7, S. cirr. init.

(2) De quant, an., 23, 20. Dans une des premières lettres adressées 1 Nél)iido, Augustin attaclie à cette eonsidéralion une grande impor- 'ancc (Epist., IV, 2).

(3) De quant, an.. 23.

(4) Dé quant, an., 22, fin. Cf. Enn., VI, 7, 5.

(5) De qmmt. an., 2!). Omnino ea qnaeris qnac me quoqiic snep.movcninl, n'iioiul Aiii^n-lin à la (pi'ilion iri'soilc

(<); De <juanl. an.. •.>- . inil.. ■>><. init.

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sions du corps (i). De fait, les hommes les meilleurs ne sont pas toujours les plus grands. Il ne faut donc pas dire que l'âme croît, mais simplement qu'elle progresse (2).

Ses progrès, répliquera-t-on, n'en dépendent [>as moins directement du temps. — Ceci n'est point exact. Ils ne se mesurent l>as plus à l'âge qu'à la taille. Le développement du corps ne correspond pas nécessairement au nombre des années. Celui de lame le fait encore moins. Les vieillards restent souvent plus petits, souvent aussi plus ignorants et plus vicieux que certains jeunes gens (2).

En tv'Ut cas, l'.enfant l'appiend à parler qu'en grandissant.

Mais il ne parle point pane qu'il grandit. L'expérience

montre que, s'il n'entend jamais aucune langue, il restera toujouis muet. 11 s'exprimera uniquement par signes. Encore n'emploiera-t-il que ceux qu'on lui aura enseignés. L'intelligence n'augmente donc pas avec l'âge (Zi).

On parle bien, pourtant, de sa croissance. — Oui, mais comme Virgile a parlé d'une a méchante » montagne et d'une ten-e (( très juste » (En., XII, 687: Géorg., 11. '160). c'est-à-dire, en un sens purement métaphorique. L'âme croît, si on veut, mais en acquérant un savoir plus grand (0). Encore devons-nous faire, à ce sujet, d'importantes réserves. Tous les accroissements du corps n'ont pas une même valeur. Celui (fui s'opère eu un membre normalement constitué mais encore incomplet est utile o[. désirable. Celui qui aux cinq doiirts de la main en ajoute un sixième semble iimtile, non dangeieux. Celui (|ui .entraîne une tumeur maligne se montre francliement nuisible. Les connaissances que l'âme p.eut acquérir donnet lieu aux mêmes distinctions. Celles qui mènent à la sagesse sont fort avantageuses. Celles qui apprennent, par exemple, à jouer de la flûte offrent plus d'agrément que de profit. Celles enfin qui pernu^tteut à un gourmet de reconnaître ^nature d'une sauce à son odeur, la provenance d'un poisson à sa saveur, le crû d'un vin à son fumef sont tout à fait blâmables (6).

(i) De quant, an.. •?.-. CÂ. F.nn.. VI. i). n.

(2) De (iiiant. an.. :>8, //;(. CI'. /•,'/(/).. I\ . 7. ."> r[ 8.

(3) De quant, an., 29.

(Il) De (jnunl. an., 3i-32.

fo) De (iiiunl. an., 3o. 33. //(//. Cf. Knji.. HT. fi, t. (in.

(6) /)(' (jiianl. an., 3.3. Cf. !><' nlil. cn-d.. •'."). i-iii-. inil.

4f,6 l'évolution intellectuelle de saint AUGUSTIN

Quoi qu'il en soit, soutiendra-t-on encore, la force physique croît bien avec le corps. Mais elle se confond, justement, avec l'âme, car les êtres inanimés en sont tous dépourvus (i). — La première de ces deux propositions est déjà contestable. Un enfant Habitué à faire la chasse aux oiseaux marchera phis longtemps sans fatigue qu'un adulte qui mène une vie sédentaire. L'essentiel pour un lutteur n'.est pas tant d'avoir de longs bras que de se sentir des muscles solides et surtout de savoir s'en servir. Souvent on a vu des hommes de petite taille terrasser des géants. Un vainqueur des jeux olympiques qui renverserait d'un doigt un marchand forain se fatiguera bien plus vite à la course. L'entraînement joue ici un si grand rôle que, selon un dicton célèbre, qui s'habitue à soulever journellement un veau réussira un jour à porter un taureau. La force physique ne se mesure donc pas forcément à la . croissance de l'organisme (2). D'autre part, elle ne saurait se confondre avec l'àme. Le corps a déjà un certain poids proportionné à sa masse, cnr la terre et l'eau tendent vers le bas, comme l'air et le feu vers le hau;. L'esprit qui l'anime se borne à lui imprimer une certaine direction. Encore ne peut-il le mouvoir qu'au moyen des nerfs. Ceux-ci sont comme des câbles d/^stinés à soulever et à déplacer la matière. Ils ne fonctionnent d'une façon normale qu'à la condition d'être bien constitués et convenablement tendus. Le sommeil léthargique, qui est froid et humide, les relâche oiitre mesure, tandis que la fièvre de la frénésie, à la fois chaude et desséchante, leur donne une résistance .exceptionnelle. On comprend, dès lors, pourquoi un homme fait se montre généralement plus fort qu'un enfant. C'est parce que son corps est plus lourd, plus développé et surtout plus exercé. L'âme ressemble à un archer, qui lance ses flèches a\oc plus ou moins de succès selon que son arc se montre plus ou moins souple (3). D'ailleurs, si elle croissait d'abord au cours de la jeunesse, elle devrait décroître ensuite dans la vieillesse. Cependant c'.est surtout alors qu'elle fait paraître sa vigueur. Elle ne s'affirme jamais mi.'^ux que dans l'acte de la pensée, qui ne dépend aucunement du corps et qui sert plutôt à le mouvoir. Or ce sont

(i) De tjuiinl . un. . ?to.

(•>) De, fjiKiiil. <m., 36.

(?>) Dé quant, an., 37-39.

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