CHAPITRE TROISIÈML
CONTRE LES MANICHEENS
Des conceptions psychologiques et théologiques qui viennent d'être exposées se dégage pour Augustin une critique nouvelle et plus profonde du Manichéisme. Celui-ci en effet leur est diamétralement opposé. Les théories qu'il formule sur Dieu et sur l'âme se trouvent en contradiction complète avec la philosophie de Platon et celle de Plotin (i).
Les Manichéens, dit l'ancien Auditeur, commencent par affirmer que de toute éternité ont existé deux natures contraires, dont lune osl souverainement honne et l'autre absolument mauvaise. Mais ils ne peuvent seulement énoncer cette première thèse sans aller contT'e 1rs leçon? rie la sagesse la plus élémentaire (2).
T>e Bien suf/iènir ne saiwail se tr(m\(>r que dans un Etre plei-
m) L<' f>r lilu-rn arliilrio \isail déjà les Manichéens sans les nommer (llctr., T. 9, n. 2). Le De. vera religione et le De moribiis sont exprcsséiinnl fliiiïrs ooiiliT rux (\ . supra, p. go et '271). Ils esquissenf, en divers endroits, les critiques rationnelles qui seront ensuite exposées tout au lonj^ dans le De nntura botil r{ le De duabus animabus. Ces deux derniers ouvrages, quoique plus le.rdifs. ont donc ici leur place naturelle fV. supra, p. fjcj-oi). >,
(a) Cette question (fiii fail l'objet du De naiarn boni est déjà disculée très longuement dans le Contra epistolam Mnnidiaei (36-/19) <"* même dans le De woribuf; Manichacorum (1-18) ainsi que dans un fragment du De Ubero nrhilrio (III, 30-/|fi) qui doit être contemporain de ce dernier écrit.
nement réalisé, à qui rien ne manque jamais. Un tel Etre n'a, par définition, d'autre contraire que le néant. Le Mal absolu ne peut donc exister (i). Les Manichéens nous demandent d'où vient alors celui qui s'offre dans le monde. Demandons-leur plutôt en quoi ils If font consister, car nous n'aurons à l'expliquer que du nionici't où nous serons amenés à bien le concevoir (a).
Oui ne \oil, discul-lls, qu'on doit le définir : (( ce qui se trouve contraire à la nature d'un tHre » ? — En ce cas, pouvonsnous leur répond le, la nature se montre toujours foncièrement bonne. Elle provir-nt, (lar conséquent, du Bien Suprême. Remarquez, d'ailleurs, ([u'oile se confond avec ce qu'on appelle aujourd'hui :i l'essence » ou la (( substance ». Votre propre définition, faisant du mal son opposé, amène à le considérer comme un simple marque (l'(Mre, comme un pui- néant (3).
Peut-être faut-il \oir plul»')t en lui un u élément nuisible ». (Comment nuirait-il à (pielqu'un sinon en le privant de quelque bien ? Mais pareille privation ne se conçoit ni en un Dieu souverainement bon qui no saurait rien perdre, ni en un être radicalement niau\ai< (pii n'aurait rien à perdre. Si tout vient de ces deux natures opi^osées. jamais le nu! ne pourra se produire. Il ne deviendra possible (pie si le Bien suprême crée d'autres substances, (pii. au lieu d'èirc cniuiui' hii essentiellement l)onnes. léseront seulement daTi'^ la inesuic où elles se trouveront apf)elées j)ar lui à l'existence (j/i).
Dirons-nous cpie le mal consiste dans la corruption ? Celle-ci ne se conçoit qu'en une nature douée de certaines qualités et constanunent exposée à les peidie. Elle ne |)eut exister ni en un démon tout à fait vicieux, ni en un Dieu absolument parfait, mais seulement en des créatures d'une perfection limitée, qui sont bonnes dans la mesure où elles procèdent du Bien suprême et (\u\ cessent de l'être en s'écarlant de lui (5).
Les Manichéens |)roposent (EnT-dinaire une explication beau-
(I) /)(* nuir. Mon., i : Dr ilir. qiuicsil . LXXXIII. <\. \i: Dr ninln: q. \xj : Vtriun Dpiis micinr niali non slt. La mi^me dortrino est ion.ijnenifiit exposéi- piir Ploliii. Enn.. T. *>. ?i-5: TII. 6. Ci.
(a) De ninr. Mnit.. :i. inil,. Cf. Enn.. T. S, i. inif.
(?.) De mor. Moi,.. :<.-3 : De Uh. arb.. Ifî. 38. Cf. Eim.. T. 8, t.
(4) De wor. Ifon.. 5-fi : De lib. nrh., III, 39- h : Cf. Enn., lïl. •>., 5.
(.^) De, mor. Mail., 7-0; De lib. nrb.. ÎII. 36. Cf. Enn... HT. ->. g,.
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coup moins raffinée. Pour eux le mal réside dans le feu, le poison, les bêtes malfaisantes et autres agents de désordres. Prenons donc un animal venimeux, par exemple un scorpion. Son \euin n est pas mauvais pour lui mais seulement pour nous. Il se trouve nécessaire à sa vie, tandis (ju'au contraire il nous ferait mourir. Le poison produit aussi des effets fort divers. Une Athéiiiimiie s'était accoutumée à en prendif^ des doses progressives. Condamnée à absorber un breuvage mortel, elle l'avala sans le moindre embarras (i). L'huile, funeste à beaucoup d'animaux, est pour nous salutaire. L'ellébore peut nous tuer mais aussi nous guérir. Le sel pris en trop grande (juantité serait fort dangereux : il constitue pourtant un condiniont précieux. Pour nous l'eau i|i^ nier n'est poini putalile : rcpeiulaut elle alimente les pfMssoiis Le pain étouffe réper\ir!-, niais il représente la principale nourriture de l'homme. La hiiuc a une odeur et une saveur fort déplaisantes ; elle n'en est pas moins utile contre la chaleur de l'été et contre les blessures causées par le feu. Qu'y a-t-il de plus vil que le fumier ? Or les rgrirulleurs en font un tel usage que sou inventeur, Stercutius, a reçu des Romains les honneurs divins (:/,i. Itemonlons jusqu'aux [îniniers éléments. Nous vivons dans l'air et nous mourrions d nis l'eau ou sous la terre. Pour \)n grand non^bre d'animaux, <'(>st le contraire qui se produit. Le fei) p,onriaif tiiiner noire organisme ; eiviployé à propos, il le r('.i)auffe ou le gui'rit. f.e soLmI fortifie les yeux de l'aigle, tandis qu'il aiïail)lil ou oh-currit les nôtres. En somme, le monde n'offre pas une reule substance qui, à côté de quelques défauts, ne possède certaines qualités. Son dualisme n'est qu'apparent et cache, quoi (ju'ou en ait dii, une iinilé profonde (3). La mémo remarque s'applique encore mieux à Ihomme.
\ v.n ( roire les disciples de Manichée, chacun de nous se liouve formé de rleux âmes, dont l'une, essentiellement bonne,
(i) Di'. mor. ^îai}.. 12.
(2^ Di' mor. Mail., rr?: Episl.. WU. ■•. Augustin s'inspire san? doute ici de Varron oui sera plus tord s.i principale sourcf pour tout Cl' qui concorno la rclijrion romane et dont il =" *frt ^nuvf-nt dan? ««^^ u'i'micrs écrits. ^'. sn[irii. p. aSo, noi. f\.
(3) /)(• ?/)('/-. Mfin.. ii-i.î. Cf. Eiiti., IL 3. /i-.S.
510 l'évolution intellectuelle de saint AirCUSTTN
constitue comme un lambeau divin, tandis que l'autre, absoluluent mauvaise, vient du démon (i).
En réalité, la seconde de ces substances ne peut pas même se concevoir. Par définition, elle serait vivante, comme toute âme. Dès lors elle devrait dériver de l'Etre souverainement parfait, qui seui possède la vie véritable et toujours subsistante (a). C'est de ce bon principe que les Manichéens font venir le soleil et la lune, ou, pour mieux dire, tous les corps lumineux. Or le premier des êtres matériels ne A'aut pas le dernier des esprits. L'un est perçu seulement par les sens et l'autre par l'intelligence. Comme l'intelligence l'emporte, sans aucun doute, sur les sens, son objet doit surpasser aussi celui qui lui est propre (3). — A ce compte, l'âme d'une mouche a plus de prix que la lumière du jour ? — - Oui, car elle est vivante. Si petit que soit le corps auquel elle est unie, elle le fait vivre, elle met ses membres en mouvement, elle agite ses ailes avec une harmonie merveillense, qui ne peut èfrc saisie que par l'esprit (4)- — L'âme d'un criminel l'emporte donc aussi sur le soleil ? — Incontestablement. Il est bien vrai que l'astre du jour ne nous paraît pas également blâmable. Mais une chose qui prête à la critique peut fort bien se montrer supérieure à une autre qui n'y donne point lieu. Je réprouve l'or et je loue, au contraire, un plomb très pur, à qui j'attribue une valeur bien moindre. Je me moque d'un jurisconsulte qui ne connaît pas les lois, mais non d'un cordonnier qui sait bien son métier, bien qu'il s^ montre, dans l'ensemble, beaucoup plus ignorant. De même, tout en méprisant l'âme du criminel, je puis fort la juger supérieure à celle du soleil, pour laquelle je n'ai que de l'estime. Mes appréciations ne se contredisent point. Elles procèdent de points de vue très différents (.5). — Avec Aoiro façon de raisoimer, vous direz que le A'ice. malgré son horreur, est préférable h la pure lumière. — Cela serait M-ai. si, roriinie l'àme qui s'y livre, il se laissait atteindre par
fT) î„n irfiihitioii de ci-ltr llit'Sc, qui f;nf i'obji't du Dr Juf/f)U.t nvi-
initbiig ^1' \irm\f «It'ià iiniioïKi'i' diin-^ 1<^ De vrra rfUçiione, i6 c\ 17.
l 'i) Di- iliKih. (iiiim.. 1 cf r>, fin.: De vor<i rr}., 21.
('3) Th: (hifiJi. niiim.. r>-.S et ]. fin. : De ver. rrl.. 52-5.H. Cf. Enn.. T. -, 2.
1 41 D<- iltidli. nnini.. 'i : De Hi). nrii., HT. t6. init.
'^) De (lii)ih. (inini., 5. Cf. De lib. nrb., III, i2-t6.
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l'esprit. Seulement, à vrai dire, il nest l'objet d'aucune perception. On ne voit pas les ténèbres, mais simplement la lumière, qui va en s affaiblissant dune manière progressive. De même on ne pense pas le mal, mais seulement le bien, qui est sujet à une décroissance de tout point identique. Pour ne point épiloguer sur les mots, on peut, malgré tout, laisser dire que l'obscurité est visible (I le mal intelligible. Mais on ne doit jamais oublier que l'un cl I .nilie consiilueiit de sinq)l(^s défauts et non de vraies substances, (h- les défauts sont d'autant plus graves que les réalités auxquelles ils s'opposent ont plus de prix. Comme l'âme vaut plus que les richesses les plus précieuses, le vice est forcéme.nt ce qu'il v a de plus vil (i).
(( D'où vient alors un état si fâcheux ? », demandent triomphalement tous les Manichéens. De notre volonté. Si on fait écrire à quelqu'un des propos inconvenants à son insu et pendant son sommeil, ou malgré lui et par pure violence, personne n'osera l'en blâmer, parce qu'en aucun de ces cas, il n'a voulu le mal. Au contraire, s'il s'est endormi ou s'il a demandé qu'on lui liât les mains, en prévoyant ce qui allait arriver, pour dégager sa responsabilité, nul n'hésitera à le jUiget coupable, parce qu'alors son acte a été volontaire. Cette dernière remarque suffit à ruiner fout le système de Manichée. Elle mérite d'être mise en relief, car elle se montre plus accessible à la moyenne des esprits (pie celles qui ont été tirées des rapports du sensible et de l'intelligible (2).
Considéron-^ d'abord la volonté en elle-même. En quoi consistc-t-elle ? V.n un niou\ement de l'àme. exempt de toute contrainte, (]iii .1 pouT- l)ut de conserver quelque objet ou bien encore de l'arqut'rii'. Qu'est-ce, maintenant, que le péché ? L'acte par lequel on Atiil conserver ou acquéii/' un objet défendu alors qu'on peut s'en abstenir. Ces deux définitions ne font que traduire en termes précis ce que tout homme sait naturellement. \ul n'iL.Miore, en effet, que la volonté et la contrainte s'excluent et que sans la première aucune faute n'est possible (3). Dès lors on peut opposer aux Manichéens un argument très simple et pouitanl acc.iblanf . Si les ànies mauvaises dont ils nous parlent
(t) De (hiah. aiiii}}.. Ti-S et lo.
[■ï) De ilaiih. arxii».. m, io-i.> et iH. Cf. Knn., III. •>, m, rire. med.
(;<) De duah. anim., i\-ih. Cf. Enn., 'VI, 8. i-5-
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sont incapables de vouloir, elles le sont tout autant de pécher. Pourquoi donc les jugerions-nous mauvaises ? Si, au contraire, elles possèdent une certaine volonté, elles se portent vers quelque objet, et elles ne peuvent le rechercher que parce qu'elles le tiouvent bon. Mais une telle tendance constitue déjà un bien réel. D'ailleurs, elles ne tendent vers un but qu'à condition de le connaître, el la connaissance reste bonne par nature (i). En fait, la s:'conde hypothèse est la seule admissible. Les âmes ne sont mauvaises qu'autant qu'elles se livrent au péché, et elles ne sauraient s'y livrer si elles ne se trouvaient capables de vouloir. Toutes, par conséquent, ont une nature foncièrement bonne. Cependant, aucune ne s'identifie avec le Bien suprême, puisqu'elles peuvent toujours se porter vers le mal (3).
Les Manichéens se rabattent sur la délibération qui précède nos actes volontaires et au cours de laquelle nous hésitons souvent entre le vice et la vertu. Mais, dans le cas allégué, je me sens parfaitement un en présence de deux partis opposés. La contrariété que je constate ne vient pas de moi. Elle procède plutôt des objets qui s'offrent à moi dans le même moment et dont les uns sont sensibles, les autres inldligibles (3). Admettons, cependant, (ju'à ces deux sortes de réalités correspondent deux Ames, fl ne s'en suivrait point que l'une soit radicalement mauvaise et l'autre absolument parfaite. La première peut se trouver simplement viciée par suite d'une déchéance librement consentie à la(]uelle son exemple lisque toujours d'entraîner la seconde. Kien n'empêche même de penser que toutes ses tendances sont bonnes et légitimes, mais que l'àme supérieure qui l'accompagne ne saurait les suivre sans déchoir. La démarclie du cheval est belle, assurément, et pourtant, si un homme se mettait à l'iuiilcr, il ne mériterait seulement pas de manger du foin. Le crieur public a raison de donner sa pleine voix ; un sénateur qui prendrait modèle sur lui passerait, à juste titre, pour un fou. La lune .1 un charme (jui lui est propre ; admettrions-nous que le soleil vouliit lui ressembler, si par hasard il h |'ouv;)it ? Tir' même, l'amour des choses sensibles convient à une àme sirupleirient capable de sentii- : il répugne en un esprit
(i) Dp diinh. anim.. 16.
(2) /)(' (liiiih. anim.. 17-18.
(^) Ijc fliuih. tinlm., iQ.