L-RïOLL'TION INTELLECTCELLE
I eiïet, aux débuts de la vie, do la coDscIence proprement dite, c'est'
dire de ce seDliment de aous-méme qui nous pcrmel de juger dfl I noire existence. On peut dire de l'enfant comme de l'animal : Kiwi et at vitr imcitis ipie tuit.
Mais s'il n'y a pas encore conscience du moi, il y a certainement dès les premiers jours, des impressions vaguement ressenties, et pa
l conséquent conscientes d'elles-mêmes (1). Si l'on nous demandai quel est le premier Tait de la conscience ainsi entendue, nous n'hési tenons pas à répondre que c'est un fait de souffrance, de douleu
L physique. <> L'enfant se sent souffrir, dit M. Dauriac, donc il se si souffrir; » la conclusion est fausse et dépasse la prémisse; mais t
f prémisse est vraie, si l'on veut dire simplement qu'il y a de petit* souffrances immédiatement éprouvées, ne seraîenl-ce que celles qi
I rêsulteol des froissements du sens du toucher, le seul qui entr tout de suite en exercice.
Il n'est pas douteux que, dans les premières semaines de I Jes sensations douloureuses ne l'emportent sur les impression agréables. Et si l'on en voulait une preuve péremptoire, elle pour rait èlre tirée de ce fait que la mortalité des nouveau-nés est blement supérieure k la mortalité moyenne. Que d'enfants succom bent presque tout de suite dans la lutte que leur frêle organisme doi engager contre la nature I Pour combien d'entre eux le premier et I dernier soupir ne sonl-ils séparés que par quelques mois, par quel ques joues d'intervalle? Dans la première année, la proportion de 11 raortalité est du quart des enfants qui naissent; de un à six ans, i est encore de 15 à 16 p. iOO; dans la période suivante, de six ; quatorze ans, elle tombe & 3 ou 3 p. 100 (2). Je sais bien que lei parents, par leur incurie ou par leur ignorance, sont en grande p tie les auteurs responsables du mal. Il faut s'en prendre plutl^t à un éducation maladroite qu'à une nature imprévoyante et mauvaise
lËye cette théorie de l'in/u^'on des Ames dans les corps, à uno i^poquc qn'on h détenniae pas d'ailleurs et qu'an laisse dans le vague, que font valoir les n I plaloniciens, comme Jean Rejuiiud, pour autoriser leurs rêveries sur 11 I tenee des âmes, sur leurs migrations de planète en planète, de corps
(I) C'est pour essayer de rendre compte de la diversiti! des faits ^ compris sous le même mol de « conscience ", que certains écrivains ont ri! le barbarisme de ta « conscioslté u, laquelle serait â la conscience ce que la lÉitâest à la volonté.
(2] D-" D'Aauon, op. cit., p. 343,
LE ^OUVEAU-^'e.
qai n'appellerait les enfants à l'existence que pour les vouer aussitôt à la mort. Mais il n'en est pas moins \rai que !a prise de possession de la vie et le travail d'appropriation aux circonstance!! extérieures coDstilucnt par eux-mêmes une période de crise où les assauts de la maladie sont particulièrement nombreux et redoutables. « Que de portes ouvertes aux troubles fonctionnels el, pour ainsi dire, quelle opportunité morbide, écrit un médecîû! (t) « Les plus délicats, les moins bien soignés, meurent des atteintes du mal physique : mais tous, même les plus sains, les mieux nourris, en sont frappés; tous plus ou moins, dans le premier essai qu'ils font de leurs organes, ont k souffrir du chaud et du froid, des difficultés de L'alimentation, des rudesses du milieu, enGn de. l'adaptation de leurs nerl's et de leurs muscles aux conditions de la vie.
Aussi fist-ce le tableau des souffrances de l'enfant que la plupart des observateurs se sont plu à dérouler. Depuis Pline l'Ancien ou Lucrèce jusqu'à nos jours, on répète :
■ Pureil au naufragé vomi du sein de l'oade, L'eufiuil, tuoud la. Nature aux livagcs du mon. Le dt|ioa8, arraché d'un ventre oadûlori, Git sur la terre, nu, sajis armes, aana ahrî, Sans parole; et. du seuil de cette vie obscure,
D vagissement lu^uhrcil inaugure Le long cercle de maui, que lui pioinet le sDr
B^l de même ce sont les ci*ités douloureux que les écrivains modernes ont de préférence considérés chez le nouveau-né. « La douleur, dit Mme N'ccker de Saussure, introduit l'homme dans ce monde... Une foule de sensations tumultueuses assaillent l'âme k son début. L'air, comme un torrent rapide, lorce l'entrée des poumons de l'enl'anl et les irrite. La lumière éblouit ses yeux à travers les voiles transparents qui les recouvrent... Souffrance, étourdissement, vertige, voilà ce qu'apporte à l'fLme le moment mystérieux qui le plonge dans le tourbillon de la vie... »
11 y a, dans ces sombres peintui-es, quelque exagération et un pessimisme de parti pris (3). Sans parler des plaisirs qui compensent
Wj>' LoH«lM, article Ages, dans le Dictionnaire de médecine du D' Jacoucd.
".^CKËca, de Satura reruui, 1. V, S!3. TradoctiDD André Lefèvre. P'L'âpinïan générale semble bien èlre que le petit enfant soutTre sans co sntion : u Au inoineul de la naissance, le nouveim-në est manifesteuicnt s ' ci^i)tibte d'iiDi>n:a3iiiii3<laulouri!Uses " (LsTotutNEAL-, op. cit., p. ^36], et l'iiuteur
M L-£^*0L(rnO?l LSTELLECTl'ELLt
ea partie poar IVofaDl \^^ douleurs du premier &ge, il convient di' ne poini prendre au trafique ces doulears elles-mêmes. Elles soni modérées et vagues: et l'état de demî-cooscience. de demi-seusibilîté, où est encore plongé le nouTeau-né. s'il lui inlerdil les perceptions nettes et les plaisirs vifs, loi épargne aos^ les souffrances trop cuisantes. Tie nous en rapportons pas à ses cris : le signe espressi[ chez l'enfant est toujours disproportionné à la chose signifiée. Les premières impressions de la sensibilité enfanline n'ont pas la rudesse bnitale qu'où prétend. C'est par des transitions graduelles, et avec des ménagements infinis, que la nature conduit à la possession complète de la vue et de l'ouie l'être aveugle et sourd qui vient du nattre. Et s'il plaît aux poètes, dans leurs fictions convenues, de nous représenter, pour la maudire, une puissance aveugle et mauvaise qui jetterait l'enrant nu sur la terre nue, la réalité nous montfë tout au contraire un nature prévoyante, partout présente et agissante, qui a préparé à renfant, pour qu'il s'y repose, pour qu'il s'y nourrisse, le doux oreOler du sein maternel, avec sa tiède chaleur et ses moelleux contacts.
a Durant les premiers mois de la vie, dit le D' Sikorski, les sentiments positifs ou agréables, ayant pour etTel le contentement et la bonne humeur, sont soutenus par un grand nombre de sensations : Taction de téter, les bains lîèdes, un lit chaud, une lumière modérée, des sons doux, un travail musculaire modéré... Ëtant donné que ces jouissances sont eu profusion, l'enfant offre ordinairement l'aspect de la sérénité ; il est tranquille, patient, gai; il fait beaucoup de mouvements; sa figure a une expression agréable: il a les yeux largement ouverts et les joues jouftlues (I). i> Il serait difficile de voir dans ce tableau l'image d'un être souffrant et malheureux, condamné par la nature à une vie de douleur.
Heûs nous ne pourrions pousser plus loin ces études préliminaires. sans empiéter sur les analyses détaillées que nous consacrons, dans la suite de cet ouvrage, & chacune des formes de l'activité mentale. Bornons-nous à rappeler que l'enfanl, pris â la naissance, n'a d'un être formé que les apparences. Même an point de vue physique, il n'est encore qu'une ébauche : « Ses muscles, ses nerfs, ses organes sont de lait, pour ainsi dire ». Ses membres n'ont pas seuledit pas qu'il y ait manî restations d'iiupreaïïons agréables. — "Le nouveau-oé me parall exprimer par toutes ses attitudes la peur de Tivre. " (Daurmc, loc. cil.] (1) Reoae phîloiop/iigur, t. XIX, p. !4t. Le développement piyMque de l'ertfaitt.
LE NOUVEAU-NÉ. U
ment à grandir : la consistance et la solidité leur manquent. Dans sa toute petite taille, avec son poids si léger, il n'est encore qu'un raccourci d'homme, un raccourci dont les lignes sont simplement esquissées et vaguement dessinées. Chose remarquable d'ailleurs, il y aura un rapport entre sa croissance physique et son évolution intellectuelle. On a souvent constaté le nanisme des idiots. Une mère dont la fille, à partir de cinq ou six mois, avait donné des signes évidents d'atrophie intellectuelle , disait : « Dès ce moment^ l'enfant n'a point poussé. » Mais surtout ce qui fait défaut au nouveau-né, c'est tout ce qui relève des facultés mentales. A vrai dire, son âme n'est point encore née (i) ; elle se dégagera peu à peu du choc répété des impressions sensibles, du jeu d'actions et de réactions auquel va donner lieu la relation constante des excitations du monde extérieur et d'un organisme nerveux de plus en plus développé. La nature s'est contentée d'organiser tout ce qui est absolument indispensable à un minimum de vie matérielle; et encore à une condition, c'est que l'aide des parents intervienne. Tout le reste est le champ libre de l'expérience ; les perceptions, les émotions, les idées, les volontés, en un mot les faits conscients dans leur ensemble, résulteront des acquisitions journalières et d'une lente évolution.
(1) Bien entendu nous ne prenons pas ici le mot « àme » dans son sens métaphysique, comme synonyme d'un principe immatériel. Dans ces études de pure observation, nous n'avons pas à nous engager dans les questions do substance et d'essence. L'« âme » est simplement pour nous l'ensemble des phénomènes intellectuels et moraux.