‹ L'évolution intellectuelle et morale de l'enfantChapitre 23 sur 76 · PREMIÈRES ÉMOTIONS ET LEUR EXPRESSION · texte numérisé non relu

PREMIÈRES ÉMOTIONS ET LEUR EXPRESSION

^eurs de l'enfant correspondent à des souffrances flêjà resscnlies. Fa. fait de bonne heure l'expérience du mal; il en redoule l'uproclie et le retour. El il est à remarquer que, dans certains cas, eposé à un danger réel, il ne s'émeut pas, par ignorance et par inmscience. L'iulrépidilé de i'enl'ant n'est le plus souvent que l'imrévoyance du péril. Un enfant qui n'a Jamais été battu, par cemple, ue comprend pas le seus des menaces et ne s'en effraie \s. Vous vous avancez vers lui, la main ouverte pour le frapper: vous répondra par un joli sourire. Il ne connaît que vos caresses; ne devine pas la significaliou de votre geste de colère: comme \a jeune chien qui accueille par des gambades et des sauts joyeux a badine dont vous allez le frapper pour la première fois.

Mais si l'enfant a parfois des sourires pour les dangers réels, il a des pleurs aussi pour les périls imaginaires. En d'autres termes, le souvenir d'un mal déjà éprouvé n'estpas toujours nécessaire pour que Veoranl ait peur (i). Et la preuve, c'est qu'il témoignera d'une vive crabte, a l'occasion de choses absolument inoffensives. Soit influence dcrhérëditë, soitseotiment de faiblesse, sans expérience préalable, le petit enfant manifeste des appréhensions naturelles, spontanées, et tela aous deux formes : la peur du nouveau et de l'inconnu, la peur de l'obacurité (2).

Il faudrait, pour l'usage de l'enfance, retourner le vieux dicton, '■[Jire:i. Tout nouveau, tout laid. » Tout ce qui est chose nouvelle, 1''" familière, fait tressaillir et pleurer l'enfant. A la vue d'un visage inconnu, il se rejette eu criant sur le sein de sa nourrice. Et c'est l'iBD la nouveauté de l'impression seule qui l'effraie; car l'dlrangur, ^"quel il refuse aujourd'hui de tendre la main, dans quelques jours, '' se familiarisera assez avec lui ponr se jeter & son cou. De même 16s animaux domestiques, le chien, le chat, qui deviendront bienlût '"' 'objets favoris de la tendresse de l'enfant, lui causent tout d'a- '"'''1 d'indicibles terreurs. Un simple changement dans le costume de ^ iii6re ou de son père le fait crier et pleurer. Et voilà pourquoi une pi'lile fille do quatre mois, citée par M. Preyer, se mettait à pleurer, 1"imd sa maman s'approchait d'elle avec un grand chapeau sur la

(Il « Il Est tout à fait eiTonû de croire que l'entaut, à qui l'on n'a pas appris k l'"i'r. De la connaît pas- " (M- Prbïbh, op. cil., p. m.)

') • ta peur, dit le D' Sikorski, est un sentiment iund ; elle parait tria tût, ^int quD l'enfant ait eu des raisons d'éprouver la crainte. Les petits enfants

Hivent une terreur panique, à la vue d'un cliat ou d'un cliien qui s'ajiiuacba

K de l'air le plus débunnuire. 4

' Innu in m*r*w% rt mrin* Ife* ■atowftas — ^ ^taâ» il eiil grand' pei dfii unimaDs d» gn^lc IbS» ^'B ^fmt t wm ét daus des C3g4 duat la •aile, il disail ss«mC ifsH aisetaïi * tvl/iaraer »u Jard

I KOoliigiqni*, msis aoii à voir Ae> Um ^Ms^ef ■ l'i ans. » Et Dar^ Aonclul 4|up c«ltt fiavesr «eraB ifagttcabfc. « «b d« la considéra pta rrimme le sumenir des Ivttes wghak r qoe nos ancêtres oui i ft M)utenircnDtrel«« fiisi«s. dans fe vie pmnïtÏTr.Le p poitrtntit, co wmbfe, beanoMip plus siaple. Darwin remarque lu m'^niir (luc l'enrant ne s'effnitait n^leniefit k la me des anîmsn

' dont Im formff* lui étai^at famitt^ns, et qai «ÎTpot en lib»té. Si Ii fauvcn. <>inpri%nDQ^ dans leurs C3fes. laj raa-^îent une autre îs

L proiMiim, cVlait ua simple eSet de surprise. Par leurs formes, | lotir» dimensions, p^nl-fUr par bmi^ moaTcniTOls. s'ils bondissain derrière les bairaanx, sartool par le lait qu'ils étaient enfermé a dan4 des maboits •• selon k mot m<^ine de l'enbnt, le lion et le ligt

I étonnaient et par suite êpoat-anlaieot son imapnation.

I Non, ce n'est pas dans sne remémora lion inronscietite de In tÎi des ancêtres, c'est daas la nature même de l'enfant qu'il faut cher

I cher l'origine de ses fraveiirs- Ce sont les danois réels, ne l'oublioD pas, qni l'émeuvent le moins: et même, qnand il na pas été maU traité dès les premiers jours, il semble traverser nne période iniUal que caractérise l'absence de la peur < 1). Hais, au bout de ([iK^lqnc tnnJH.il A éprouvé la souffrance, il a \agnement entrevu sa faiblesse El dans sa petite expérience du mal. par une généralisation naturelle il soupçonne le danger partout : comme nn malade, dont le corps ei dolori sViïraii^ d'avance de tout mouvement et de tout contact.

, prfHssonl un danger surtoat derrière les choses qu'il ne parviiï pas A comprendre, parce qu'elles ne cadrent pas avec son expérien* Sur ce point les observations recueillies par M. Romanes (2), dS ses éludes si intéressantes sur l'intelligence des animaux, éclair'! Bcat singulièrement la question; elles prouvent que les chiens, exemple, ne s'épouvaQtcnl dp ceci ou de cela que parce f JgnorRnl la cause. Un chien, qui avait peur du tonnerre, élnl d'angoisse, un jour qu'il entendit un grondement, i nerre, et produil par un las de pommes que l'on jetait^

I (1) C'est l'op

(!) M. HoiijtHES, Évolalion mentaU du animaux.

PIIEMIÈHES ÉMOTIONS ET LEUH EXPRESSION. lOt

les ramoneurs! « Et cet exemple prouve bien que l'enfant n'a besoin qu'oQ lui ail farci la Wle de sottes histoires, pour s'épouler'dans les ténèbres, Ce ne sont pas seulement des êtres surirels que son iaiagînation Évoque : ce sont aussi des fltres réels, ïoleurs, des ramoneurs!.,. Oii il ne voit rien, il imagine tout, inonsàcela cette répugnance naturelle pour le noir, qui est génémenl constatée par les observateurs de l'enfance. M. Preyer cite infant qui, à, dix-sept mois, avait peur même de sa mère, quand ^ voyait habillée de deuil (!}, Le fils de Tiedemann, au cinquième i,se détournait des personnes vêtues de noir, avec des marques iiles de répugnance. «Le noir, couleur de l'obscurité, désigne par m flme quelque chose de désagréable. » Ajoutons enfin que c'est la iode qui effraie encore plus que les ténèbres. Même quand il n'est seul, l'enfant, plongé dans l'obscurité, croit qu'il est seul. Ses ( ne peuvent plus se reposer sur les personnes ou sur les choses «ont les soutiens familiers de sa faihiesse. H se sent comme idonné, délaissé. Toi est le sens de la réflexion de cet enfant qui It & un de ses camarades : •• N'allons pas de ce cAté ; il n'y a Mine: on pourrait nous faire du mal! n

Hl nécessaire, pour expliquer les appréhensions instinctives du lier âge, de faire appel à l'hérédité, comme le veut M. Preyer, Me le veut Darwin; et d'admettre que a les craintes de l'enrant, [a'elles sont tout à fait indépendantes de l'expérience, sont les I héréditaires des dangers réels et des superstitions grossières datent de l'époque de la vie sauvage ? ». Ce serait tout à fait iir les choses, et aller chercher, bien inutilement, dans un passé istorique, une explication qu'on a, pour ainsi dire, sous la main. I'Ms les deux catégories de frayeurs que nous avons examinées, cuIIps que détermine l'imprévu d'une impression nouvelle, ou bien l'absence de la lumière, it s'agît précisément de craintes chimé- "lues, dont rexpéricueo démontre l'inanité. L'expérience de nos "itètres n'a donc rien è. y voir. Darwin semble s'appuyer, il est vrai, '"r d'autres faits, et en particulier sur l'exemple suivant : « Lorsque "on (ils n'avait encore que deux ans et trois mois, je le menai au "rdia zoologique, et il eut grand plaisir â regarder les animaux "' reasemblaienl à ceux qu'il connaissait — chevreuils, antilopes.

(Il Muio Necur de S.\ussuni; prétend cependant que lit peur du noir est un '"MecITet de l'bnbitude. i En ArriquR, dit-nMu, les petits ai^rua oui peur de» '^Ci, .{Etlui-alion progressive, I. Il, cliap. iv.)

)00 L'fiVOLUTION INTELLECTUELLB.

télé, Gt se repronait k sourire, dès que le chapeau était enlevé. sont là des cas de ce misonéisme, de cette niophobic que la sci'b moderne étudie (i), qu'on retrouve encore cliez l'adulte et d l'homme fait, mais qui est surtout la caractérisliquiî du premier ^ Tout en qui est inatleudu, imprévu, est insupportable à l'enfanl,provoque soit la pour, soit plus lard la colère. J'ai vu un de mesfili quatre ans et demi, entrer dans de vérilablos rages, toutes It que je lui parlais dans le patois de mon pays ; l'inusité de mon is gage avait 1g don di; l'imii.-ilienliT et de l'irriter à un dej^réextraù diuaire.

L'étonnement, chez le petit enfant, est synonyme de peur, de M qu'il sera plus lard synonyme d'admiration. Surprenant et effrayi sont pour lui même chose. « A quatre mois, dit Darwin, mo cueillait, comme d'excellentes plaisanteries, tons les bruits élrsuj et assez forts que j'avais pris l'habitude de lui Taire entendre;! un jour je me mis à ronfler bruyamment, ce que je n'avaia jsa l'ait jusquo-là: il prit aussitùt l'air grave et fondit en larmes. V«) mL^me temps je m'approchai de lui k reculons, et je m'arrëlai l à coup: ]'enfant parut fort surpris, et il allait se mellre àplev je ne m'étais retourne; tout aussiti'jt son visage s'éclaira 4 sourire. »

Une autre forme très caractérisée des craintes puériles, c'est peur de l'obscurité. D'où vient celte terreur des ténèbres, qnia' point d'ailleurs particulière à l'enfauf.' n Lauuit,dit Rousseau, qAi naturellement les hommes et quelquefois les ani[nau?:^â).aElteii d'abord, comme le fait observer encore Rousseau, m de l'ignorui des chosiis qui nous environnent et de ce qui se passe autoof nous (3) ». L'enfant, ne pouvant plus exercer te sens de la vuer^ peuple l'obscurité de fanli'imes, de visions fantastiques. Tontx!()^ sa petite imagination, trop souvent surexcitée par les cnntesi nourrice, peut concevoir do choses effrayantes, tout ceLtEU daus l'ombre (4). Un enfant, à qui l'on demandait pourquoi iln' mait pas se trouver dans un lieu sombre, répondait: « Je Ii'sii

(1) Voyez Revue icienlifique, du ]•■■ novembre 1884. ^

(S) Locke est d'un avis conli-aire ; « Si les enfanta ttaient loIssiU i ttûMl prea inspi fa lions, ils ne aéraient jins plus elTrayés dons les tûnthres qn'HïW sont en plein jour, b {fiueltiugs pensées sur l'iiiiicatiun, g 139.)

(3) flousaiiAU, Èmik, livre 11.

(4) Le O'Sikorski afllrine quo ses ontanls n'ont junx nia eu peui'd.iiiîl't pnrce qu'ils n'ont jamais entendu " de contes â frdre peur •..

PBEMIÈBBS ÉMOTIONS ET LEUB EXPRESSION.

les ramoneiirsl " Et cet exemple prouve hicn que l'enfant n'a besoin qu'où lui ail farci la tète do sottas hisLoirea, pour a'épouer dans les lénijbres. Ce ne sont pas seulement des êtres surirels que son imagination évoque: ce sont aussi des étros réels, voleurs, des ramoneurs!... Où il ne voit rien, il imagine tout. à cela cette répugnance naturelle pour le noir , qui est généiment constatée par les observateurs de renfance, M. Preyer cite Ëatant qui, à. dix-sept mois, avait peur même de sa mère, quand , voyait habillée de deuil (1). Le fils de Tiedemann, au cinquième i, SB détournait des personnes vûtues de noir, avec des marques lies de répugnance, n Le noir, couleur de l'obscurité, désigne par nfime quelque chose de désagréable. » Ajoutons enfin que c'est la Me qui effraie encore plus que les ténèbres. Même quand il n'est seul, l'enfant, plongé dans l'obscurité, croit qu'il est seul. Ses peuvent plus se reposer sur les personnes ou sur les choses sont les soutiens familiers de sa faiblesse. Il se sent comme idonné, délaissé. Tel est le sens de la réflexion de cet enfant qui Iti an de ses camarades: « N'allons pas de ce cdté; il n'y a Dnne ; on pourrait nous faire du mal t »

it-it nécessaire, pour expliquer les appréhensions instinctives du lier (Lge, de faire appel à l'hérédité, comme le veut M, Preyer, ne le veut Darwin; et d'admettre que <■ les craintes de l'enfant, [D'elles sont tout à fait indépendantes de l'expérience, sont les i Mréditaires des dangers réels et des superstitions grossières latent de Tépoquc de la vie sauvage ? ». Ce serait tout à fait lir les choses, cl aller chercher, bien inutilement, dans un passé storique, une explication qu'on a, pour ainsi dire, sous la main, les deux catégories de frayeurs que nous avons examinées, I que détermine l'imprévu d'une impression nouvelle, ou bien ince de la lumière, il s'agit précisément de craintes chimé- 8, dont l'expérience démontre l'inanité. L'expérience de nos rés n'a donc rien à y voir. Darwin semble s'appuyer, il est vrai, iw^'ttutres faits, et en particulier sur l'exemple suivant : « Lorsque ■""n fils n'avait encore que deux ans et trois mois, je la menai au J^i'din ïoologique, et il eut grand plaisir à regarder les animaux 11Î ressemblaient à ceux qu'il connaissait — chevreuils, antilopes.

Miue NecKBH as Siusaints prétend cependant que li» peur du noir est un Tet de l'hubitude. ■> En Afrique, dit-elle, les petits nègrus ont peui' Je» {Édui-aKim pi-a-jressive, l. II, cliaji, iï.)

L'ÉVOLUTION 1NTELLECTI!ELLE.

tous les oiseaux et même les aulruchos — ; maïs il eut prand* p«i dps animaux de grande taille qu'il vit enfermés dans des cage* dans la suite, Il disait souvent qu'il aimerait à retourner au Janl zoologique, mais non à voir tes h^la dam des maisons, » Et Danvî conclut que celte frayeur serait inexplicable, si on ne la considêri pas comme le souvenir des luttes sanglantes quenosanciMresoDti & soutenir contre les fauves, dans la vie primitive. Le pliénomtnc a pourtant, ce semble, beaucoup plus simple- Darwin remarque lu même que l'enfanl ne s'cITrayait nullement à la vue des atiimaà dont les formes lui étaient familières, et qui vivent en liberté, St( fauves, empriaonocs dans leurs cages, lui causaient une autre ic pression, c'était un simple eCfel de surprise. Par leurs formes, p leurs dimensions, peut-f tre par leurs mouvements, s'ils bondissiiî derrière les barreaux, surtout par le fait qu'ils étaient cnferm s dans des maisons », selon le mot mPme de l'enfanl, le lion et le lijf étonnaient et par suite épouvanlaient son imagination.

Non, ce n'est pas dans une remémoralion inconsciente de la 1 des ancêtres, c'est dans la nature même de l'enfant qu'il faut chç cher l'origine de ses frayeurs. Ce sont les dangers réels, ne l'oublii] pas, qui l'émeuvent le moins; et même, quand il n'a pas été n traité dès les premiers jours, il semble traverser une période initJ que caractérise l'absence de la peur (1). Mais, au bout de queli^i mois, il a éprouvé lasoulïrance, il a vaguement entrevu sa faibles Et dans sa petite expérience du mal, par une généralisation naturel il soupçonne le danger partout: comme un malade, dont lecorps< dolori s'effraie d'avance de tout mouvement el de tout contact. , pressent un danger surtout derrière les choses qu'il ne parvlt pas à, comprendre, parce qu'elles ne cadrent pas avec son expérieD Sur ce point les observations recueillies par M. Romanes (2), il ses études si intéressantes sur l'intelligence des animaux, éclain sent singulièrement la question; elles prouvent que les chiens, ] exemple, ne s'épouvantent de ceci ou de cela que parce qu'ils ignorent la cause. Un chien, qui avait peur du tonnerre, fut prisd' état d'angoisse, un jour qu'il entendit un grondement, imitant le l| ncrre, et produit par un tas de pommes que l'on jetait sur le planol

(1) C'est l'opinion de M. Pi'eyer, rp. cit., p. 135. M. Preyer pose en W' •I uioina l*enrant a il'pmuvé de sensutions douloureuaea, ^lus l'nppiirilisll A peur csl reti^dije et vice versa ».

(2) M. BouAHES, Évolution menlaie det

PREMlè«BS fiHOTTONS ET LEUR EKPRESSION.

lin grenier; aussiliJt qu'on l'eût conduit dans le grenier, il parut ei^iiipriindre la cause du bruit, et redoviut calme et gai, comme aupurBvuiit, Un autre chieu avait l'habitude de jouer avec des os desséclii's; M. lloaiaocs attacha un jour un (il tenu et peu visible à l'un de i:i:s ùs, el tandis que le chieu Jouait avec lui, le lira lentement; en prfsence de cet os, qui semblait se' mouvoir spontanément, le chieu nculu de terreur... De la même l'açon les chevaux ombrageuse iimileslent de l'effroi, tant que la cause du bruit qui les épouvante mie inconnue et invisible pour eux. Il en est de même de l'enfant. DcvsdL toutes ces choses qui l'entuurent el dont il n'a aucune idée, de\'ant ces objets sonores, ces formes, ces mouvements, dont Jl ne devine pas les causes, il est naturellement en proie à de vagues alarmes. llest comme nous serions nous-mêmes, si le hasard nous Jetait tout J'uQDoup, sans transition, dans un pays inexploré, devant des êtres t'I desobjels étranges; nous serions soupçonneux, toujours sur le qui-vive, disposés à voir des ennemis imaginaires derrière chaque l'uissDR, pressentant un péril nouveau à chaque tournant du chemin. Le chapitre de la peur serait long, si l'on voulait entrer dans le nitnu détail, el examiner toutes les formes que revêt cette émotion, - iie[)uis ia terreur, pleine d'angoisses, que pendant quelques instants i^itrouve le petit enfant, en présence d'un incendie, par exemple, jusqu'à la timidité, celle crainte diffuse, qui paralyse tous les mouvements de l'enfant de trois a quatre ans et qui est comme le résidu (If! frayeurs du premier âge. 11 y aurait bien des espèces à dislin- -'"Ti par exemple, la peur de tomber, qui ne se manifestera pas l'Iimonlcheï l'enfant qui marche d'un pas chancelanl encore, mais !■■' iipparait déjù chez l'enl'ant à la mamelle, quand il se serre do liiuluB ses forces contre le sein de sa nourrice, pour ne pas glisser ['11' lerre, une sorte d' « agoraphobie » puérile, une peur du vide 'réi caractérisée (i). A en croire M. l'reyer, l'enfant aurait aussi une P"iii' instincli vo de l'immensité de la mer. o Au vingt et unième mois, ""•" fils manifesta tous les sjmplômes de la peui-, quand sa bonne '•^l'orla tout prés de la mer. Il commença û se plaindre; il se cram-

^'ICiinri-rez Ticdeuas^, u/i. li'I. :» L'enfant etdil dans son cinquiemo iuojs. Alors "" 'il qu'il voulait se servir de ses mftiiis pour sa retenir. Quand, aprâs i'aVQip ''■l'u sur ses bras, on labusiiit avec rnpidili', il s'cfforqail de se tenir ferme ovec ^ aiains, pour ne pas tomber. Il lui clail desagtéoble aussi d'âtre levé très haut. '/'B pouvait avoir aucune Idée de chute. Aussi la cruiote n'Était piis autre i^bose *** l ui qu'une simple ioipression machinale, do genre de celles que l'on ressent e hauteur escarpée, à peu près noalyguc au vertige. ■■

104 L'ÉVOLUTION IXTELLECTIiELLE.

ponnait des deux maios, même quand le llol était tranquiilQ, le t calme et la mer liasse. » Il ne faul voir là, assurément que reffel' dune seosation de surprise, en face du spectacle d'une grande nspp^ liquide. De même, la peur du lonDerre n'est, chez l'ùnraDt, que la conséquence de l'impression inattendut! d'un bruit retentissant, doiil lï cause est inconnue. Et la preuve, c'est qu'on voit des enfants de deux ans qui. une fois familiarisés avec le phénomène, rient aoi éclats, en entendant tonner, et s'amusent à imiter avec la main le zigzag des i>clairs.

Ce qui importe plus que de cataloguer les diverses espèces delar peur, c'est de constater que, dans le développement de la seDsiliilll&( enfantine, la peur, en général, marque an véritable pas en avsiiU. M. Sully dit avec raison qu'elle est <( la forme la plus élémenUirV d'une émotion pure et simple, c'est-à-dire d'un sentiment qui dérirti; directement de l'activité mentale » : Il y a, en effet, autre chose id qu'une sensation immédiatement provoquée par un objet présent; il y a un acte d'intelligence et d'imagination; et une sorte d'indi lion vague. L'enl'ant qui, une ou plusieurs fois, a souffert d'un m est désormais disposé, non seulement à craindre le renouvelieineal du même mal, mais à supposer la possibilité de maux du a genre. Locke a écrit : « On peut constater, je crois, que lorsqiu enfants viennent de natlre, tous les objets visibles, qui ne blessai pasteurs yeux, leur sont indifféreirtsMls ne sont pas plus effrayés t voyant un nègre ou un lion, que leur nourrice ou un chat (^ Qu'est-ce donc qui plus tard les épouvante dans les objets d'in certaine forme ou d'une certaine couleur ? Rien que rappréhensid du mal que ces objets peuvent leur faire (2). » C'est précisémn cette appréhension, cette idée d'un mal possible, qui se glisse dansil frayeurs même les plus instinctives, et qui donne à la peur, qull que ridicule, quelque sotte qu'elle soit, un caractère intellectuel, i non intelligent.

La peur, à vrai dire, dans l'ensemble de ses manifestations, n'e«l comme l'appétit de ta faim, qu'une des formes de l'instinct d conservation, un des moyens que la nature emploie pour présarra l'individu, un des instruments de la lutte pour la vie. Elle eS[E|

(1) Cela n'est vrai, croyons-nous, que dans les premiers jours Je lu vie, touli plus, alors que l'enrant est encoie à peu pr6s indiiltrent aux pei'ceptiuns ull

(Z) LocEE, Quelques pensées sur i'éduealioti, g t la.

PRBMIÊHES ÎMOnOPfS iST lEDH lOETOBSSIOT. 105

IsiTemQnt un sentiment personnel, égoïste, comme l'instinct de la ^opriété, comme Tamour-propre ; et noua avons maintenant à ihercher comment, par une transition autrement difficile, la sensiplilê, qui est déjà passée des sensations aux émotions person- Btlles, sV'lève aux émotions afTeclueuses.

IOd ne saurait le nier : c'est dans l'égoïsme même de l'enfant que nnentses senlimenlsallectueuK. Les premières affections naisseut hwavenii- des petits plaisirs personnels quu la nourrice et la mère ont «arâsiU'enranl |l). Le petit enfant n'aime que ce qui lui Fait plaiu ce qui l'amuse : et voilà pourquoi un objet inanimé, un jouet, te poupée, un animal favori, un chien, un chat, ont peut-être dans ses Icclions le même rang que son père et sa mère. Sans doute, il s'en It que l'amour d'autrui, même sous sa forme puérile, soit simplent ua groupement d'impressions agréables, concentrées par l'as- 1 des idées autour d'une même personne; pas plus que le ment et le raisonnement ne sauraient être confondus avec une ectioQ de sensations. Mais ces impressions agréables sont les oc- HOns, les circonstances qui sollicitent le besoin d'aimer, et qui le ' dirigent dans un sens ou dans un autre. L'analyse, pour expliquer la sympathie tendre que l'enfant témoigne à sa mère, peut bien onumérer les divers éléments apparenta et, pour ainsi dire, extérieurs du sentiment filial : la reconnaissance pour les services rendus, le souvenir des caresses reçues, toute la série des impressions qui ont flatté l'instinct utilitaire ou séduit lea sens de l'enfant. Mais il y a quelque chose que l'analyse n'atteint pas ; il y a l'apport de la nature, la tendance instinctive à aimer, qui sort des profondeurs de l'ime. En d'autres termes, nous pouvons bien rendre compte des raisons qui attachent a telle ou telle personne le cœur de l'enfant, de môme qu'en étudiant la croissance d'une plante grimpante, nous pourrions dire pour quelles circonstances de proximité elle a

(Il CoaipnreB ce qui se pnsse chez les animaux ; ud jeune chien que j'ai observé ti-aioigDoit une affeclion tn.'s vive à In douiestique qui ctail chargÉe de pourvoir à Ce chien tombe malade et ne mange plus ; il n'a plus faim. A partir DMieiil, il ne tait plus guère attention à la servante, et recherche de prêta compagnie des autre.s personnes de In iimisoii qui se cGotentent de le ■, Chc» l'enfnnt il pu est de uir'nie ; rnllection lui est d'iborif in spire e par ;Dir reconnaissant des soius iiintcnels qu'il a rertis.

L'ÉVOLUTIO.N mTELLECTUELLE.

accroché ses vrilles & anarbnslc pIuLôtquilun autre; nouspouTO bien parvenir à expliquer pourquoi l'enfaol aime sa nourrice, mais on ne saurait dire pourquoi il aime.

On a souvent répété que l'enfant apprenait à aimer en se sealj aimer lui-même, en voyant les autres s'aimer. L'aiïection set surtout un aete do retour, ou une imitation. Nous n'y contredite pas ; on ne saurait trop insister sur ce qu'il y a de social, de famili et par conséquent d'acquis, dans le développement de la seosiliil individuelle. Comme le dit H. Guyau, « c'est à force de recevoi le cœur finit par donner [1) ». C'est de la coUaboration de sieurs, c'est du contact et de la corrélation avec d'autres perse nalités déjà formées, que dérive peu t peu la personnalité de chaque individu. Un enfant sevré d'amour, jeté par la fatalité sa naissance dans un milieu de sécheresse et de froideur, risquer fort de ne pas connaître les émotions sympathiques et affectueus Ce n'est pas absolument par un molu proprio, c'est par une sorts réponse du dedans à l'appel du dehors, que la sensibilité, comJ rintelligcnce, se dégage des entraves de l'inconscient.

Mais la spontanéité relative de la sympathie, chez l'enfant, n'en i pas moins un fait certain, et elle se manifeste d'abord par le qu'il ressent de ta sympathie d'autrui. Notre flisne nous deman pas seulement des soins matériels, des g&leries extérieures, pouré: heureux : il nous demande notre amour. Dans ses notes sur safl Annie, morte ;\ di\ ans, Darwin a écrit ces lignes touchantes : ii L que sa gaî té devenait trop turbulente, un seul regard de ma part, pas de colore (je remercie Dieu de ne l'avoir presque jamais reg dée ainsi), mais de manque de sympathie, altérait pendant qu ques minutes son visage. Son humeur affectueuse se montrait quand elle était tout enfant, en ceci qu'elle ne demeurait réellemf tranquille dans son lit, que lorsqu'elle pouvait toucher sa mère,

Le besoin d'être aimé ne va pas sans une certaine faculté d'ain soi-même; et sur ce point encore, nous invoquerons le témoignage Darwin. « La sympathie s'est manifestée cheï mon fils, à l'ftge de. mois et onze jours ; toutes les fois que la nourrice faisait sembl de pleurer, il prenait un air de fjîstesse, bien caractérisé par' baiasement des coins de sa petite bouche. Mais ce n'c^t qu'à l'i d'un peu plus d'un an qu'il a commencé h exprimer ses affectii

(I) GuîAU, É.lucalion et /ii'n'ililt; p. 63.

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