I-A MÉMOIRE
Ws jeujt n'en ont jamais vue (i). » Nous avons lous
'ouvé ces illusions de la mémoire, qui h dislance idéalisent et méorphosent les choses. Les personnes que nous avons connues dans notre enfance nous apparaissent comme des ombres; une sorte de vapeur confuse en enveloppe les contours.
Il semble cependant que, avec un effort de réflexion, on puisse, en fouillant les souvenirs de la quatriùme ou de la cinquième année, riïlrouver autre chose que des impressions vagues, et se rappeler des circonstances très précises et très nettes. Si la mémoire en effet i.'sl surtout forte au réveil, ou bien après les repas (après les repas modérés bien entendu), lorsque les forces physiques ont été renouvelées, rafraîchies soit par le sommeil, soit par l'alimen talion, il est naturel que, au matin de la vie, alors que l'âme s'éveille pour la preraiôre fois, dans toute sa jeunesse, dans toute sa fraîcheur, la faculté du souvenir se développe aussi avec une puissance exlraopdinaîre. Nous ne souscrirons point à l'opinion de cens qui disent, avec M, ERger, que l'enfant retient seulement des « impressions », et mm " des observations pri^cises {2] «. L'expérience prouve au con- :iaîre que la notation proprement dile, c'est-à-dire la perception i\acte des caractères sensibles des choses, ou de leurs signes, est irôs développée chez l'enfant. A quatre ans, George a déjil une t>loDnante facilité à compter; il nomme sans hésiter les nombres jusqu'à mille et au delà. « A cinq ans et demi, dit M. Egger luitnéiue, les chiffres sont ce qu'Emile apprend le plus vite et à quoi il s'intéresse lo plus. » On peut invoquer de même la remarquable fiiL-îlité avec laquelle l'enfant apprend les lettres de l'alphabet. Et ifiliti Tacquisilion si rapide des mois est la preuve péremptoire que \-i mémiiire de l'enfant est aple & recueillir autre chose que des impressions.
A vrai dire même, le défaut capital' de la mémoire enfantine, c'est qu'elle est lillérale et mécanique (3), Elle n'est que la reproduc-
(I)UoDUAn, Penséestl fi'agmenU. Paris, 1881, p. âS.
{X) M. EaoEn, op. lil., p. 36.
(3J Cella pnasion de l'exictilude Uttérnle, qui fait iIp !ii mûmoin; entaiitine une -..irlB (!<' cliché, n'cxiïte d'ailleui's qu''uu dûbut. Vers cinq au six ans aa contraire, : '"iilnnt duiut d'un peu d'imnginnlion, quand on lui fitit un récit, aime à se mettre lu moU'ié over, le narrateur et s'associo à la narrntitin pur des corrections, par Ul-s nilditions. M. Eooek l'a rem^trqué (oi>. cit., p. 81)1, et il voit dons ce petit Tait une explicution de l'origina des li^^ndcs, clinque cnnleur nouveau modiiîant la IcKlc vriuiiliC et substituant, sans ru avoir ctiascieoce, les Qclioiis aux l'Ëalilê*.
L'BVOLtlTION INTELLECTUELLE.
lion exacte des ima^s apportées par les sens, la représealaf la forma sensible des r<^alit^s. Elle est surloul verbale, la du des mots, qui aura à tous les àj^es de la vie une si grande im[>g^ t&nce, rèf^ne en souveraine chez 1 enfaul. Lui demander de se n^ 1er des « impressions •>, ce serait lui supposer un fonds de sealimegU iotérieurs qu'il ne possède pas encore. 11 n'est pas Lapablc non plu de se rappeler les id^es abstraites et générales, qu'il ne compfd pas et dont il ne retient que l'expression verbale. De là, par cx^nifli, l'impatience qu'il l<^inoigne, si l'on change un mot, un seul uioUak un récit qu'il connaît déjà et qu'on lui refait pour la dixlÈme fuit II arrête le conteur & la moindre modification d'un texte qui e* comme sacré pour lui ; à la moindre interpolation, il s'écrie : ' n'est pas cela !» et il réclame le lexti^ On raconte à Boulot l'iiis de Jonas : « Jonos était un di^ne homme... » — «Ah! maisQoo,^ Boulot, cela commence toujours par : Il j avaii une fois,,,
La mémoire de l'enfant a tous les défauts qu'implique, soit lahJblesse du jugement et du raisoanement, soit tout au moins Itp* dominance des facultés automatiques sur les facultés de réHï^ioB' Elle a plus d'un trait de ressemblance avec la mémoire desït disgraciés et voués à l'imbécillité, laquelle survit parfois à la miM de toutes les autres facultés de l'esprit : « La mémoire des imbH&M dit le D' Sollier, est quelquefois très développée; mais si oi observe avec soin, on s'aperçoit qu'ils récitent toujours les d dans l'ordre où ils les ont apprises et qu'ils ne les comprennent J» La moindre interversion que vous introduireit dans leur rédUtiM la moindre interruption les arrête... C'est de l'automatism* p' Autant de fois vous les ferez recommencer, autant do fois débiteront les choses do ta même manière. S'ils ont appris lesjixO de la semaine pur exemple, en commençant par lu jeudi, etqueW leur demandiez, do les énuniérer eu débutant par le lundi, il ti* qui eu seront incapables (1). »
La mémoire est, de toutes les facultés ou fonctions intellectuâlli une de celles qui dépendent le plus de l'organisme, et voilà po! quoi elle offre, d'individu à individu, tant de différences et it grandes variétés, soit dans sa force générale, soit dans ses aptiludi spéciales. Ce n'est pas d'ailleurs chez l'homme seulement qu" présente des inégalités frappantes. Sir John Luhbijclv raconte cdu
cit., p. Tib.
LA MÉMniBE. I3l
serve chez dps abeilles : « Parmi les abpiUes qui sorlaieni de la i ruche par la petite ouverture en poterne, les unes apprenaient en Huelques leçons à la retrouver; les autres n'y parvenaient qu'avec (leioe. 11 y en eut même une que j'eus beau faire rentrer par la poterne, à plusieurs reprises, pendant les dix Jours qu'elle vint au miel : jamais elle ne sut en retrouver l'ouverture, etc.{!).n De même, d'un enfant & un autre, quelle diversité de dispositions naturelles, soit dans la facilité à apprendre, soit dans la ténacité du souvenir! Et aussi, chez le même enfant, quelles inégalités dans les ditrérentes formes de la mémoire ! La mémoire en effet n'est pas une faculté indivisible; elle comprend des pouvoirs distincts, qui correspondent, soit à chacun des cinq sens, soit aux diverses opérations de l'esprit. Il y a même plus de mémoires qu'il n'y a de sens, car on peut se rappelor avec précision les formes et Être peu sensible aux couleurs.
Nais si la mémoire varie dans ses formes et dans les degrés de sa puissance, elle n'en est pas moins, dans des proportions différentes, i''immnne à toutes les intelligences. Elle est, à vrai dire, la condiliiiQ première de tout travail de compréhension, de tout développenienldeTesprit. Les perceptions successives n'acquièrent de valeurque si la mémoire les conserve, et si par suite elle rend possible la comparaison entre elles et les perceptions nouvelles qui les suivent. C'est ""^ question de savoir si la perception, fait primaire, fondamental, consliiup déjà un acte inlellifïenl, dans le sens élevé du mot. Nous serions assez disposé à pencher pour la négative. Imposée en quel- 1'"^ sorle par le milieu extérieur, la perception a beau être cons- """te: elle ne témoigne pas de l'activité de l'esprit. Il en est tout ■'ilferaent lorsque, griVce à la mémoire, une comparaison peut s'éta- ''"" entre une perception passée et une perception présente. Alors ' " ra.pprochemenl de deux faits psychiques, dont chacun, s'il restait "lié, n'aurait aucune importance pour l'évolution do l'esprit, jaillit " premier acte intellectuel, à proprement parler, le jugement par ''J'nparaison, le premier anneau de la chaîne dont les chaînons sans «accrus formeront l'esprit humain.
(3li par Hoa.wES, VlnlelUgencc dea nnimaïur, t. I, p- 11-.