‹ L'évolution intellectuelle et morale de l'enfantChapitre 33 sur 76 · U MEMOIRE. (3J · texte numérisé non relu

U MEMOIRE. (3J

ans on aura plus de Torcei d'allenlion qu'à dix ans, à dix ans plus qu'à quatre ou à cinq ; el sous ce rapport It progrès de l'ftge améliore et TortlSe une des conditions de l'acquisition des souvenirs. Hais il ne Taut pas oublier que les défauts de l'attention chez l'entant sont compensés par des qualités précieuses : son attention ne duru pas longtemps, il est vrai, mais elle est toujours prête, toujours

en mouvement; chercheuse et fureteuse, elle est toujours il l'affût

d'impressions neuves.

IiDS ces conditions, il n'est pas surprenant que l'enfant qui voit , qui entend tout, dont la curiosité saisit tous les détails des «s, acquière vite un ^rand nombre de souvenirs. George, à quatre et demi, me raconte ce qu'il a vu plusieurs mois auparavant dans image représentant des exercices de palinage; rJen ne lui a ippé, pas même un petit chien qui figure sur la glace; il sait le ibre desdames, des messieurs en traîneaux,... Delà, le babil parinsupportable de l'enfant qui ne vous fait gr&ce d'aucune minuet qui ayant tout noté, raconte tout, ce qui est insignifiant et secondaire, comme ce qui est important. Et s'il est vrai que l'oubli, •titme le prétend M. Ribot, est une des conditions de la mémoire, ii<ial l'exercice deviendrait impossible, si, pour atteindre un souvenir L lointain, il lui fallait suivre la série entière des termes qui nous en I tvparent. cette condition manque tout au moins à la mémoire de r l'enfant qui, ayant encore peu appris, ne sait rien oublier.

L'enfant n'oublie rien du moins de ce qu'il a récemment appris, ■ [ surtout de ce qui l'a vivement ému. La mémoire, comme l'allenron, comme l'imagination et les ditTerenles faeultés ou formes de I intelligence, dépend en partie de la sensibilité. Et c'est ce qui \plique pourquoi les souvenirs de l'enfance, je parle de ceux <|ui ..:tent de la quatrième ou de la cinquième année, sont si par,ticulièrc- ■-.rnl tenaces et nous accompagnent toute notre vie. Sans doute ils ■ il il*abordcet avantage sur les souvenirs ultérieurs d'être venus lus . '^■miers. Du droit de premier occupant, un souvenir acquis dans les r.-mières années a plus de chance qu'un autre de se fixer pour iiijoursdans l'esprit. Mais l'émotion partieuliÈre qui fait tressaillir i-nl'ant, alors que ses impressions sont toutes neuves, est aussi pour aucoup dans la durée de ses premiers souvenirs. Et c'est îiinsi que . \plique le charme qu'exerce sur nous — surtout dans l'û-ge mfir, [■■iqu'one sorte de nuit, la nuit de la vieillesse qui approche, tombe . jj autour de nous — la commémoration des événements, des sen-

ealions de nos premières années : par exemple, un bout declian que Tredonnait notre niÈre et dont le refrain est restédans oreilles, un coin de paysage du pays natal, illumiiié par le clair Icil qui éblouissait nos yeuK d'enfant.

Rien ne démontre mieux la soliditi5, la vitalité persistante souvenirs du Jeune Age, que l'C-lude des maladies de \'S.me, amnésies morliides. On a établi par un grand nombre d'obserTsW que, dans les états anormaux qui détermintn Lia destruction progf sive dfi la mémoire, ce sont les souvenirs de l'enfance qui diapar sent les derniers. Ils constituent une première couche, rêsisU et tenace, que la maladie n'entame qu'en dernier lieu. « Dans déchéance, dit M. Luys, la mémoire perd ses souvenirs préciséffl dans l'ordre chronologique oii elle les a accumulés. »

Mais dans la vie noi-male de l'homme sain de corps et d'esp les souvenirs du jeune âge, s'ils ne sont pas seuls à subsister, 9 cependant les plus prompts à sa raviver, « A mesure que je déc vers la vieillesse, disait Rousseau, je sens que mes souvenirs d'en! renaissent, pendant que les autres m'êclinppent, » Il est vrai l'imagination joue un rrtle dans ce regard complaisant que le Ti lard jette sur son passé, et, avec l'imagination, un certain é aussi, une tendresse personnelle pour l'igo oti nous étions jeu et forts. Il s'en faut que tous les souvenirs rapportés sur leur enfB par les écrivains célèbres soient exacts et fidèles. Ils cèdent, dans rocits, au désir do se faire valoir, de passer pour de petits prodfi d'attribuer à leur enfance des idées et des sentiments de gt» personne. Ils cèdent ainsi, très naïvement, à la tendance nalut de l'imagination, qui embellit et transforme tout ce qui est " 11 n'est personne, a écrit Doudan, qui n'ait remarqué que les î venîrs de l'enfance et de la jeunesse prennent pou à peu, en avanj dans la carrière de la vie, le caractère de ridéal... Nos impressJ d'alors étaient d'une extrême vivacité; et leur objet, peudecbi souvent : mais, dans la perspective lointaine où la vie nou; en nous retournant vers le temps qui s'enfuit, nous agrandissons | ces objets sur la mesure des impressions dont nous avons g souvenir... Nous nous faisons des spectacles merveilleux de cesjl disparus, afin qu'ils correspondent àl'inlensîLé des sentimentt nous agitaient autrefois. Alors, l'éclat du soleil et de la naturel blait d'une folle joie le printemps de notre vie. et en revenant* jours par la pensée, nous voyons sous un ciel plus pur une ni

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plus haute que nos yeux n'en ont jamais vue (1). » Nous avons tous éprouvé ces illusions de la mémoire, qui à distance idéalisent et métamorphosent les choses. Les personnes que nous avons connues dans notre enfance nous apparaissent comme des ombres ; une sorte de vapeur confuse en enveloppe les contours.

Il semble cependant que, avec un effort de réflexion, on puisse, en fouillant les souvenirs de la quatrième ou de la cinquième année, retrouver autre chose que des impressions vagues, et se rappeler des circonstances très précises et très nettes. Si la mémoire en effet est surtout forte au réveil, ou bien après les repas (après les repas modérés bien entendu), lorsque les forces physiques ont été renouvelées, rafraîchies soit par le sommeil, soit par Talimentation, il est naturel que, au matin de la vie, alors que l'âme s'éveille pour la première fois, dans toute sa jeunesse, dans toute sa fraîcheur, la faculté du souvenir se développe aussi avec une puissance extraordinaire. Nous ne souscrirons point à l'opinion de ceux qui disent, avec M. Egger, que l'enfant retient seulement des « impressions », et non « des observations précises (2) ». L'expérience prouve au contraire que la notation proprement dite, c'est-à-dire la perception exacte des caractères sensibles des choses, ou de leurs signes, est très développée chez l'enfant. A quatre ans, George a déjà une étonnante facilité à compter; il nomme sans hésiter les nombres jusqu'à mille et au delà. « A cinq ans et demi, dit M. Egger luiroéme, les chiffres sont ce qu'Emile apprend le plus vite et à quoi il s'intéresse le plus. » On peut invoquer de même la remarquable facilité avec laquelle l'enfant apprend les lettres de l'alphabet. Et enfin lacquisition si rapide des mots est la preuve péremptoire que la mémoire de l'enfant est apte à recueillir autre chose que des impressions.

À vrai dire même, le défaut capital' de la mémoire enfantine, c'estqu'elle est littérale et mécanique (3). Elle n'est que la reproduc-

(l)DouDAN, Pensées et fragments. Paris, 1881, p. 58.

(2) M. Egob«, op, cit., p. 36.

W Cette passion de l'exactitude littérale, qui fait de la mémoire enfantine une ^orte de cliché, n'existe d'ailleurs qu'au début. Vers cinq ou six ans au contraire, ^^^fantdoué d'un pe\i d'imagination, quand on lui fait un récit, aime à se mettre "^ moitié avec le narrateur et s'associe à la narration par des .corrections, par "^8 additions. M. Eooer l'a remarqué [on. cit., p. 89), et il voit dans ce petit fait ^^8 explication de l'origine des lé«j:endcs, chaque conteur nouveau modifiant le ^^te primitif et substituant, sans on avoir conscience, les fictions aux réalités.

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en doitlor, l'enfanl donne carriùre ft celle tendance mylbotogi qui usl un des instincts primitifs de la nature liumaice. Il prèle et seDliment aux objets iaa.D]inés; il les personuilie; il lesdi^i parfois; de m^me qu'il Immunisera les animaux et sera dupe licliuns de La t'onlaîne.

Citons quiilijues fails. Une llUelte de trois ans, observée m. Taine, à qui l'un disail que « la lune était allée se coucher », mandait : " Ofi donc est la bonne de la luneî » Ici, il est vrai, l'i ginalion de l'enfant ne faisait qu'obéir a une suggestion déjà cootfl dans le langage figuré dont on s'élaïl servi avec elle. Maisd'ant observations sont plus probantes. Tiedemann raconte que sun uherchanl dans les nuages un arc-en-ciel — il en avait vu un q ques jours auparavant — et ne l'y trouvant pas. se mit à dî « L'arc-en-ciel dorl maintenant 1 » InsutTisance de langage, dira-L et pure môtaphorel Nous croyons qu'il y a là quelque chosa plus : une sorte d'assimilation. El le même enfant ne voyant f le soleil â l'horizon disait : n Le soleil est allé au liL; demain il lèvera; il mangera une tartine de beurre! »

L'enfant entre volontiers en conversation avec ses jouebpoupée est, pour lui, une personne réellement vivante. De même, dira volontiers : « Ma voilure ne veut pas marcher; elle esto chante. » Et si on lui parle d'un animal, d'un objet qu'il cooni « Qu'est-ce que dit le lapinî — (Ju est-ce que dit le grosacbrtî

Si un enfant de douie ans, élevé d'après les lois de la naliirt sur le patron de \'£.'initp de Rousseau, a pu, comme le racol Senlenis(l), se laisser surprendre dans son jardin, agenouillé den le soleil levant qu'il adorait, n'esUl pas évident que. a fortiori, lout petit enfant, dont l'imagination n'est pas encore contrdléei les sévérités de l'expérience, doit lout nalurellemeut céder il suggestions analogues, s'abandonner ft des conceptions mytliolq ques, et concevoir les choses de la nature il son imago, par uoCiW d'anthropomorphisme naïf?

George Sand raconte, dans ses Mémoires, que toute sa vie d'en fut une vie d 'imagina lion. Elle maudit le jour où le doute lui pour la première fois sur l'existeuce du père Noël, le mystéP distributeur de jouets. Elle combat le rigorisme de Rousseau tf tous ceux qui veulent, à coups d'explications positives, éleii

(I) Voyez le Rap/im-t de Vil[eiuaiii| eu [été de l'Siiseignenuint fâgulMi" langue malernelle, du P. Giraid.

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