I/ÉVOLUTION INTELLECTUELLE
Qa'est-ce d'ailleurs en elle-jnême que celle conscience de plus en
|>lus claire, de }tlas en plus étendue? Esl-elle simplement, connue I v
fvoulent les psychologues de la nouvollfl école, quelijue chose desur-
Bijouté aux fails réflexes et inconscienls, et, pour employer un mo i
[qui a fail fortune, uu épiphénomêns, un effet suprême dudévelnf»-
Htemenl organique, quelque chose comme la frange d'écume qui vient
(border de son éclal argenté le fond obscur d'une vague dans l'o—
Kéan? Est-elle au contraire la manifestation progressive d'une force
it generh, qui d'abord, comme enfouie dans l'organisme, lutte cor»-i
Ire les obstacles et se fait jour peu à pou, élondant sa sphère Inmi-I
. la révélation d'une substance immatérielle qui ne pct&fl
produire son' plein ellet, que lorsqu'elle a trouvé dans un BystënicT
Nerveux et un cerveau complètement développés les inslrumeoL^
âiécessaires de son action ? C'est la question qui reste pendanLeÉ
} nous n'avons pas à résoudre ici, dans des éludes de purfl
tbsorvation, d'olt les problèmes de substances et de causes sonÉ
biécussaircment exclus. Sans doute l'observaiioii de l'enfunt donna
praison à, ceux qui, malgré les protestations des idéalistes (1], crorenfl
Vque le conscient est préparé par l'inconscient; mais elle ne prouva^
Ripas qu'il en soit la conséquence. Dans l'évolution du temps, l'ia-l
I conscient devance assurément la conscience, mais rien ne démontra
c qu'il la crée. Et sur ce point nous invoquerons le témoignagd
E J)eu suspect d'un élève de Darwin, de M. Romanes. << Au point
V'de vue philosophique, dit-il, on ne peut avoir pour le problèmfl
kdc la conscience, plus de respect que je n'eu ai, comme nul *>fl
[■peut être plus convaincu que moi de l'impossibilité où no»»*
I nous trouvons d'obtenir la solution de la question. Je sius complu
I tement d'accord sur ce point avec l'idéaliste le plus avancé, etj'eSi^
lime que, dans la donnée de la conscience, nous possédons, i
lement notre connaissance ultime, mais encore le seul mode d'exî^
f tence que l'esprit humain soit capable de concevoir en tant qu'exî^
i tence, et par suite la condition aine qua non de la possibilité d'U^
\ monde extérieur... En cherchant à l'etracer les progrés par lesqueU
lia conscience est sortie des phases inférieures de l'organisalitu
(1) Voyez Bur ce sujet le livre de M. Fouillée, l'Èvolutionniime des idées-foreit, I
PiJSW), paisim, noiHiiimenl p. 30, oii M. Fouillée iJi9ciite cl rËBOut par rafOroKitivt I
L(ce qui nous parait absoluiuent iuexact) la question de savoir • si la conacie»» f
»tensive à la vie inentule •. " Le prétendu inconacient, d'aprt^s M. Fouilla 1
l'est qu'un nouveau nouilles pli JnauicDeauiBtËriela,oudekU)ftti ère ea coi.. H
ISS
Kentale, je suis aussi éloii^aé qu'on pcul l'être de l'espoir de jeter quelque Inmii^re sur la nature intrinsèciuc de ce dont j'ussaie de raconter la jeunesse probable. Aujourd'hui, tout autant qu'au jour de ■rtAlooioQ, il cât vrai de dire : « De même que tu ne sais pas com- ^Kent les os poussent dans le sein de la femme enceinte, de même ^Hlne saiti pas quelles sont les voies de l'espriL(l). »
"il
Uoe des grandes difficuUés de l'analyse psychologique, c'est qu'elle estobligée d'étudier l'une après l'autre, en les isolant dans des compartiments distincts, des facultés ou des formes mentales que ta nature exerce et développe simultanément. Pour arriver à débrouiller l'echeveau confus des opérations psychiques de l'enfant, il faut y retenir à plusieurs reprises, aborder de divers côtés une réalité cnmplexe et mêlée, et, pour ainsi dire, prendre dans tous les sens lamesure del'âme naissante : ce qui, entre autres inconvénients, «pose il des répétitions et à des redites. C'est ainsi que nous avons rencontre dé'.k plusieurs fols l'attention, en étudiant la perception, lii mÉmoire, l'imagination, les sentiments et même l'activité physique El "[ est pourtant nécessaire de considérer de nouveau et à part, dans ses premiers germes et dans sa croissance, ce pouvoir partlcu- I de concentration, de direction intellectuelle, que tous les psy-
hntogues ■» accordent à reconnaître comme un des éléments essen- IfU omme la condition indispensable du développement des force de I esprit.
On peut soutenir que l'attention, prise en elle-même, n'est qu'un
ilegré, un mode, une forme de la conscience, une conscience plus
intense (an ivlEnsi/icalionofeonsciousiiPss^ comme disent les Anglais).
Iles les opéralions mentales, en efl'et, k quelque catégorie qu'elles
'Uennenl, peuvent revêtir la forme •• attention ». 11 n'y a pas
le émotion vive, une action suivie, une perception nette et claire, l'attention n'intervienne plus ou moins.
L'&tteation ainsi entendue, et considérée indépendamment dea qui la produisent, existe chez l'enfant aussi bien que chez loune.li y a en effet, de très bonue heure, des moments de con-
iencevive 0(1 tout ce que l'enfunl possède d'intelligence se con-
i, VII. cit., p. lin.
IflO L'EVOLUTION INTELLECTUELLE,
centre sur un point unique, quand il est comme fasciné, par exemple, devant une lumière ou une couleur éclatante. Les signes extérieurs de l'attention se manifestent alors ; le regard est fixe; l'enfant reste im-mobile, plonge dans une sorte de stupeur ou d'extase. Comme dit M, Hibol, n le corps entier converge vers son objel ; tous les mouïcments s'arrêtent; toute l'énergie disponible de l'individu ^ même point (1) ».
C'est cette première forme de l'attention que M. Ribot appelle ospoiitoncan: nous pensons, au contraire, que cotle appellation detTail être réservée pour désigner l'attention volonlaire, celle qui dérive d'une excitation intérieure de la pensée, [tien n'est moins spontané que l'attention de l'enfant, puisqu'elle est généralement provoqués par une forte impression extérieure. Condillac, quand il définissail l'attention une sensation dominante et exclusive, n'avait qu'ut tort, c'était de vouloir étendre à. des phénomènes volontaires c qui est vrai des phénomènes involontaires et de l'attention ponx ainsi dire passive du premier âge {2).
Question de mots! dira-t-on. EL en effet, la difficulté proviBnldt ce que, dans le langage si imparfait de la psychologie, le môme tenn^ représente des états de conscience très dissemblables, sinon danï leur apparence phénoménale, au moins par leurs origines etpaF leurs causes. Pour nous, et d'après l'étymologie du mot qui indiqw bien une tendance et un acte de l'esprit, l'attention véritable, quoi qu'en dise M. Rihot, peut être détinie la liberté de l'esprit. C'est dire que che7. l'erifaiit, dansTéparpillemenlnaturelde ses idées, dans la mobilité volage de son imagination, au milieu de toutes les « tiens qui se succèdent et dont il est le jouet, nous ne sanrtOBi trouver que les simulacres de l'attention.
L'attention prétendue de l'enfant n'est, en elTet, le plus aouvenl que l'ombre et le fantûme de l'attention volontaire. Qu'on lise l* chapitre, d'ailleurs intéressant, que M. Perei a consacré à ce sujet {3^
(1) M. RiHOT, Psijchologie fie ralUntion, p. 8.
(21 CoNBiixAc, <pii sans a'en douter a écrit par endroits la psychologie d« fant ail lieu de faire la psycholosjie de rhomme, dijlimt l'attention commet le faisiuiis tout à l'heure : n Cette opération par laquelle notre conscience, rapport ft certoinea perceptions, augmente si ïiïement qu'elles paraisMiil seules ilnnt nous ayons pris connaissance. ■ (Essai lur l'origine rfw hu'iiaiiiev, 1" partie, section n, oh, i.)
(3) M. E'krm, op. ci/., p. Iî9et suivantes. C'est jusqu'à nn certain point*lnl' des mota qu'appeler ■■ attentif » un état dont on déclare soi-m'me qu'il pW ■ réûexa »et qu'il n'est qu' k une réaction passive ». {l6Ui., p, 130.)
1 l'on se convaincra que les caractères essentielfi de l'altention ac- ; ■.!=■ manquent généralement aux états intellectuels représentés iiiiine. aMentils. Dans les exemples recaeillis par M. Perez, i'altenimn est tour h tour couTondue avec un besoin impi5rieux, comme I "lui du nourrisson qui regarde fixement le sein de sa nourrice ; .:vr>c une sensation vive, comme celle de l'euTant qui, àun mois, est capable de suivre, pendant trois ou quatre minutes, le reflet miroî- (aDt de la lumière sur un tableau placé près de la fenêtre; avec la mobilité des impressions, comme dans le cas de cette petite fille de trois mois qu'on nous dépeint n attentive k tout ce qui se passait autour d'elle, aux sons de toute espèce, A un bruit de pas dans la i-harahre ». Dans ces différentes circonstances, oii lenrant ferait [n'i'uve d'attention, « le sujet observant, M. Ferez, l'avoue lui-même, ;. Liait moins s'appartenir qu'appartenir à l'objet observé ». N'est-ce I [S précisément choisir, pour en faire le trait commun de tous les i;i!s d'attention, ce qui est la caractéristique des états contraires? I . "spril attentif s'appartient à lui-même ; il se dirige, il se lixe, il ■il- déplace comme il veut. Loin d'ètve une sensation dominante ou [iiio condescendance successive de la pensée aux impressions multi- |ilf;s des sens, l'attention consiste à dominer les sensations, pour -Liiïi'e volontairement une idée préférée à toutes les autres. Elle ■I t.-sl pas le résultai et le contre-coup d'une excitation du dehors : le émane d'un effort intérieur. Quant à « cette habitude d'atteniiin prompte, éparpillée capricieusement, c'est-à-dire insuffisamment ' Lordée à toute chose », elle est en effet le propre de l'entant ; .];iis elle est la négation même de l'attention véritable qui retient ■sprit sur un seul objet, en réprimant toute autre espèce de sensa- !'■■«, et en condamnant à l'inaction toutes les facultés qui pour- [■:iient jeter à la travei'se des impressions étrangères.
H suffit d'avoir appris à lire à un enfant pour comprendre combien, même à quatre ou cinq ans, ce petit être remuant et agité connait ["■u l'attention, et en même temps comment il se produit chez :î des états qui la simulent. Mettez-le dans un jardin avec son .. I pbabet : là, au milieu des sensations qui tourbillonnent autour de lui, il sera presque impossible de fixer son esprit. Il interrompra sans cesse Tépellation par des exclamations de toute sorte : n Voilà un papillon qui passel Voilà un oiseau qui vole! « Placez au coni:aire le même enfant dans une chambre un peu nue, un peu sombre, '.y les sollicitations sensibles sont rares; faites en sorte qu'il ne
P^li^^^" LEV0I.UT10S INTELLECTUELLE. ^"
vole (\ue son syllabaire, et tous obtiendrez qu'il rt^péte à peu docilement sa Icrau. Mais 1A encore vou^ n'nurcz pas affaire û oaprit vùrilatilcmfiit atlonlif, Tnisaiil efTurl de liii-mAme pour suivi une direction dunnéo; vous n'aurcK devant vous qu'un être i|iio vous maintenez, & force d'art et avec beaucoup de ménagemiiiil dans la dépendance d'une senaatinn unlqui-, celle de la syliata vous lui faites cpeler, et qui vous échappera, a la première occa jMiur devenir i'esclavo d'une sensation nouvelle. EstëriCDrme par son immobilité, par la lixité de son regard, l'enfant quiéiin un bruil inaccoutumi^, qui contemple un objet brillant et cdIm peut ressembler k un homme attentif ; mais cette espèce tissemcnt où le retient une impression exclusive n'a de l'altenlioi que les dehors ; elle n'est, suivant l'expression de Bossuet, qu'uni " attention forcf-e »,
Nous retrouvons ici, en d'autres termes, la loi générale, dont rai avons cité tant d'exemples, qui veut que les états dérmitifs de conscience humaine soient précédés et préparés par des élalsM différents et parfois d'une nature opposée. En un sens, on peal^ sans paradoxe que l'aiteniion de l'enl'ant n'est qu'une perpéludl distraction. En tout cas, il y a plutôt dans le premier âge unBSéii d'états attentifs qu'une véritable faculté d'attention.
Quelles sont d'ailleurs les causes qui promènent d'un objetii autre l'attention involontaire de l'enfant? La première, c'est Ui veauté des impressions, parce que la nouveauté rend les impresî plus vives. Tout ce qui se présente pour la première fois è fenl en régie générale, le captivera et l'occupera, au moins quelc instants. L'étonnement, la surprise que provoque toute appi imprévue, sont des états attentifs. Aussi ne faut-il pas att longtemps pour que te nouveau-né donne des signes d'atteni Treize Jours après sa naissance, le fils de Tiedemann faisait ( attention aux gestes de ceux qui lui parlaient ; leurs patdM saient également sur ses pleurs qu'elles apaisaient. A de^^| demi, l'enfant observé par M. Taine entendait la voix dec^H mère, et tournait la télé dit cOté d'oii venait le son. A vrai dîttSrI l'enfant qui a tout A apprendre, il n'y a pas de perception qui oe une surprise, et qui n'exerce par conséquent une action sur intelligence. Mais plus tes impressions seront inattendues, m' elles auront de rapport avec les habitudes journalières de l'expérif de l'enfant, plus l'attention sera aisément excitée. M. Ruiuasi
serve que sa fille, à neuf semainps, lorsqu'on lui mettait sur la main Ui chausson de laiue, « la contiBmplait très attentivement, comme si :lle s'apercevait que quelque changement singulier était survenu lanslapparence habituelle de sa main ».
Darwin a dit : « Lorsque l'attonlirtu est provoquée subitement et 'iveiuent, elle se transforme en surprise; celle-ci passe à l'étonne- "■■nf. qui conduit lui-même à la stupéfaction et k l'effroi (1). » On ■ nrrait discuter cette généalogie d'états de conscience, et, par
■iiiple, soutenir que la surprise est le point de départ, qu'elle pré- ■-■•iii et détermine l'atfenlion au lieu de la suivre {2}. Mais sans ouloir raffiner, il est tout au moins certain que les deux états, motion, d'une part, ou état affectif, et d'autre part, acte intellecttel, coïncident et coexistent. Et la preuve, c'est que l'un et l'autre emanifeslent par la même expression de physionomie : une légère lévalion des sourcils (3),
Les autres stimulants de l'allention de l'enfant, ce sont les émonns diverses dont il est déjji capable : les émotions agréables surïul, celles qui naturellement retiennent sessens, parce que son plaisir trouve son compte; par exemple, tout ce qui flatte les appétits de L faim et de la soif, plus tard tout ce qui appellera la sympathie et alTection. Mais les émotions désagréables elles-mêmes sonUlans une ■rtaine mesure le point de départ de mouvements attentifs, quoique ■upralemenl elles semblent avoir pour résultat de détourner, de ■ pousser la pensée, et qu'il paraisse que l'attention et l'aversion ne lissent exister ensemble. Examinez cependant le petit enfant qui a >ur. et vous vous convaincrez que, même dans son effroi, il cherche ï^u rendre compte de l'objet qui l'épouvante : il l'observera du coin "-- l'œil, sans en avoir l'air, à la dérobée, Mais ici l'état affectif n'est »> la vraie cause de l'attention ; et s'il ne l'empêche pas de se pro- »ire, c'est qu'il y a déjà chez renfanl un stimulant d'un autre "lii-e, un élément intellectuel, je veux dire la curiosité. Kn effet, quelque part de vérité que contienne la règle posée «V M. Ribot, k savoir que: « forte ou faible, partout et tou- ■urs, iallentioninvolonlairea pouT cause desétnts affeclifs «, nous ne
Il DATiniN, l' Expression de» éinblioiu, traduction fruncnUe, p. SOL ■-'. Conférez DEsCAKTEa : n L'adaiiration est une suhlle surprise de l'Iiiiie qui t i|u'elle se porte à. considérer nvec attention les objets qui lui semblent raves Gxlrnordinnires. ■ (Traité de> passions, 2" partie, art. 70.) Motons aussi parmi les signes extérieurs qui trahissent rntlcntïon : lu boiitarle (Darwin), la suspension uiduient^mt-e de Is respirulîon (Sikoi'pki}.
lei
1,'ÊVOLUTWN INTELLECTUELUE-
oroyons pas quo celle règle, comme il l'arfirme, soîl « absolue, l'xrepLîoa ». Voir pour voir, enlendro puur entendre, loucher louclicr ne sonl pas choses inconnues mèux' X IV'arant. El de perceplions désinlcressées dérivent tout nature llcmeut les altentirs de regarder, d'i^couLcr et de palper. Il est vrai qii plaisirs parliciilicrs, qui proviennent lous de l'inlérét que les i soDsibles inspirant à î'enl'ant, accompagnent ces mouvomenls d iention el, si l'on veut même, les sliumlent. Mais on recounallra au moins qu'il y n liV pour l'atlenlion autre chose qu'une orij purement « biologique ", comme le prétend M. Ribol, quanilil. dit que n ses premii^res formes ont. été liées aux conditions les, impérieuses de la vie animale. ., qu'elle se rattache, on dernière lyse, & ce qu'il y a de plus profond dans l'individu, l'instinct i consepvation(l)i), Que, dans les premières semaineB, l'enraolDe tércssc qu'à ce qui le touche dans ses besoins matériels de nutritif nul n'y contredît; mais assez vite, à cOlê de l'anima), s'éveille I humain, avec son cerveau, avec les besoins propres de l'inlelligt M, Ribot le constate lui-même, en citant M, Preyer : « Vers la fi troisième mois, l'enfant explore le ctiamp de vision, en arrétanlj duellement ses yeux sur des objets de moins en moins inléresii 11 en est de mâme pour les autres sens; le passage su faitpeni de ce qui le louche le plus b. ce qui le touche le moins (2) n, Mus qui le touche le moins, c'est précisément l'ensemble des choseS' n'ont aucun ou presque aucun rapport avec ses besoins phjaii el que l'cnTant étudie, uniquement pour les connatlre. M. fiibot,i semble n'admettre en aucune manière l'attrait intrinsèque dab inlelk'ctuel, cite complaisamraent les deux exemples suivaal», prunlés à M. Perex (3) : « Un enfanl de six ans, fort distrait d1 lude, se mit un Jour de lui-même au piano, pour répéter un ak charmait sa mère... Le même entant, à l'4ge de sept ans, voyaall frère occupé à des devoirs de vacances, alla s'asseoir dans le vA du père. « Que failes-voua donc ? lui dit sa bonne, qui fut étonni le trouver là. — Je fais, dit renfant,unepaged'allemand:c6n'lâl très amusant ; mais c'est une agréable surprise que je veux ttj maman. » Et M. Ribotconclut.de ces deux anecdotes que Ion pit» l'allemand n'éveillent pas spontanément l'attenlionq. Il n'y t!
(I) M. HiaoT, fsurhologie de Valtention. p. 13.
(!) M., ibid., p. .W. i
(3) M. P?nEî, l'Enfant de Iroh à Kiit a-is. ]>. 10!.
d'étude attrayante par plli^-mème, oL il faudrait admettre que attention du savant, du pliilosophe est <i arlillciello », c'est-à-dire u'elle n'a point de mobile naturel direct, qirelie dérive toujnui's 'nn sentiment, tel que la crainte des punitions, l'attrait des récomonses, l'ambition, l'intCrét, au sens pratique du mot, etc.
Qu'est-ce donc que celte curiosité innée, dont M. Ribot déclare iuiaème qu'elle est » comme l'appétit de l'intelligence, et quelle se encontre chei tons à quelque degré » ? Il nous parait diflicile de la onsidérer comme un état affectif; te plaisir qui se mêle à ia satisaclion de la curiosité en est plutôt l'effet et !a conséquence, |Ue le principe et la cause. Et sans sortir des limites de notre sujet, .ansinïoquerl'exempledeBeffortsattentifs, déterminés che?, l'homme l'études par le seul attrait de la science, ne trouve-t-on pas déjà hn l'enfant des traces de curiosité pure ? « A douze mois, dit M. Taine, 'enrant. toute la journée, tiite, palpe, retourne, fait tomber, goûte, expérimente ce qui tombe sous sa main; quel que soit l'objet, hotte, loupée, hochet, jouet, une fois qu'il est suffisamment connu, l'enfanl a laisse: l'objet n'e.st plus nouveau; l'enfant n'a plus rien A appren-
' , l'objet ne l'intéresse plus, m
1 .1 curiosité est la véritable source de l'attention volontaire; car
■•■■•hml curieux n'ést déjà plus sous la domination des impressions !'iieures qui s'imposent à ses Jeux; il les cherche de lui-même; il
~ relient déjà quelque temps sous le regard de son esprit. Mais, iie* l'enfant, l'attention provoquée par la curiosité n'est pourtant Hcore qu'un simulacre de l'attention vraiment maîtresse d'elle* *éine. La curiosité enfantine en effet se lasse vite et ne dure qu'autut que la nouveauté de l'objet l'arrête et la soutient. Elle est, & arler esactement, l'attention spontanée; elle n'est pas encore attention vo Ion taire -
Quelque irréfléchies que soient les premières concentrations de enséedonl l'enfant donne d'ailleurs tant de preuves évidentes, c'est aj là que commence l'attention véritable. Elle se développera ^autant plus vite qu'on aura pris plus de soins pour faire à Piifant une habitude de ces impressions vives, dominantes, qui ^tiennent et captivent son esprit. Lorsqu'il aura nombre de fois Hoché son regard sur les contours brillants, surins formes sédui- ■inles qui l'attirent, lorsqu'il aura prêté son oreille à la voix forte ^ le domine ans sons harmonieux qui le charment, il sera loul Bement porté A dirij^er de luî-mi)me sa pensée vers ces objets
lOfl L'ÉVOLliTlON INTELLECTUELLE.
Iiftbituels lie sa conlemplation. A l'excitation habituelle du âe\\m répunJrii pou h pou un iiiouveinenl volonlairodudi^-dans. llnVapi* d'aulru secrt't pour appeler l'esprit b. la liberté que de l'enctialner, du l'emprisonner tout d'aboi'd danst des sensatioDS coaliuues eltot- C6tis{i). C'osL iiicrveillo de voir comment, par une (évolution Dalutelie, par la force mémo de l'întelligenci', l'énergie inlûrîeure se faitjoBi comment la volonté se glisse par degrés dans l'habitude d'un trav^ imposé et d'une pensée maintenue par contrainte sur ui point. Dans celte sorte de dépendance oCi le retient une seulein pression, b, l'exclusion de toutes les autres, l'esprit de l'enfanls rorlille peu A peu; il perd l'habitude de la dissipation, de lamiib) lilé; il se prèle de plus en plus, avec une docilité toujours gramJil santé, aux objets d'étude qu'on lui propose. Après s'être laissé (0< traindre, il eu vicntaconsentircteQflnavouloir.il donne so lion d'abord <i qui veut la prendre, jusqu'/i ce qu'il finisse parenCt» niallre et ne l'accorder que quand il lui platt. Jusque dans rallentii» dn l'homme fait, il restera cependant toujours quelque chose d'inro Ion taire et pour ainsi dire de fatal; l'irrésistible attrait d'une pensÉfr. favorite, d'une étude de prédilection, d'un goût dominant (2).
Il ne faut pas, en effet, que le mot "volontaire », appliqué ùfatliHition réfléchie, nous fasse illusion. Il y a sans doute de purstnnm»ments de volonté attentive; par exemple, lorsque contre vents ^ marées, malgré l'agitation de notre esprit et l'exeitation de floW imagination, nous voulons, par un motif de devoir ou d'obliguli'* pressante, retenir notre pensée sur un objet dont tout nous deionnU Les écoliers, les hommes de science connaissent bien ces ellûrisi l'attention, qui n'étant pas secondés par les autres forces de iW ^^ s'exercent souvent à vide. C'est dans ce cas seulement que nous p!" acceptable l'expression de M. Ribot, quand il parle de l'altenlic n artiflcîelle». Une boutade d'enfant, rapportée par M. Maillet, es'*' térise à merveille cet élat de tension impuissante : « Moi, quaoïi; fais attention, disait un écolier, je ne pense plus â rient »
Mais heureusement, celle situation d'une volonté isolée, rédui* elle-même et n'aboutissant par suite à aucun résultat, parce (p'"" n'esl pas accompagnée et aidée par les stimulants ordinaires ■
(I) «En toutes choses, dit M. IlnvDisson.Is nécesaltëde la nnture ert ]■>'' sur la<|iiBlle traîne lu liberté. -
(î) Vojeï notre Coui'i de pédagogie thioTifiie et pratique. Paris, H"!'? 1" partie, section v.
L'ATTBNTION.
ftllention, est tout fl fait exceplionnelle, on pourrait dire hypolhê- Hue, L'attentioD volontaire, pas plus que l'aulion volontaire, n'éiiiauQ M ta. volonté seule, Comiue l'attenlion involontaire, elle a besoin de KDcipes moteurs. Seulement, tandis que, dans un cas, les aiguiU m/ai de l'altenLlon sont des excitations du dehors : l'aclion exerbe par la nature même de l'objet observé, par tout ce qu'il BÔsentH d'imprévu, d'intéressant, ou à un degré plus élevé, de beau pid'admirable; dans l'autre cas, les stimulants sont internes, et nous Hd troavons en nous-mêmes. La volonté n'est pas un pouvoir absolu, pe autorité qui se passe de toute espèce d'auxiliaire. A vrai dire, Ue règne, mais ne gouverne pas. Ce qui gouverne, ce sont les idées, M senlinients. Et il doit être bien entendu que quand nous parlons EaltGnlion volontaire, même cliez l'homme fait, il plus forte raison nez l'enfant, nous voulons dire simplement que l'esprit a le pouvoir
■ diriger, de concentrer la pensée à l'aide d'idi^es motrices ou de Ktiments excitateurs.
■Voyons, en effet, ce qui se passe chez l'enfant. C'est dans ses bu qu'il fait le premier exercice sérieux de son alteolion répcliie. N'exigeons pas de, lui celte attention purcnionl menllv qui accompagne chez l'adulte une suite de raisonnements. Inpiable de tout travail intellectuel de longue durée, l'enfant n'est Btentif que dans les actions qui supposent des mouvements, qui Klament la participation de tous ses sens, de ses yeux, de ses ■Bios surtout, M. Preyer raconte que son fils soulevait jusqu'à liiiante-dix-neuf fois de suite le couvercle d'une cruche, sans se p&oger ni se lever. Et il semblait, dans cette répétition de la même Béïience, vouloir chercher à comprendre comment se produisait le ■i' Tous les enfants ont la même tendance à renouveler indéflnimtles mêmes actions : frapper, ouvrir, fermer; et quoiqu'il faille w li eo partie l'effet d'une sorte d'automatisme, qui provoque la Bâtition d'un acte identique- et facilement accompli, il est impos- Bede ne pas reconnaître, à l'air préoccupé de l'enfant, à ses regards n, parfois à la prolrusion des lèvres, qu'il est réellement attentif. Bu d'autres termes, ce n'est pas dans des perceptions exclusivept spéculatives, dans des actes purement lutetlectuels, qu'il faut ■rcher les premières manifestations un peu prolongées de l'atlen-
■ réQéchie : c'est dans les actions physiques, que l'enfant accomplit Rui-méme, et ofl il n'est plus possible de dire qu'il soit simple- Klt l'esclave d'une sensation dominante. Comme ledit M, Sikorshj;
, les
L'ÉVOLUTION INTEtLECTIIELLE.
K LVxpOrience prouve que si on laisse l'enfant sur le planclier, seul I avec ses joujoux, il reste longtemps silencieux, absorbé dins «»■ I divertissements et montrant tous les signes d'un travail intetlecigit I intense. » Oui, mais ce travail intellectuel est accompagné de moa^e-' I mon ts physiques ;renranl tourne et retourne ses jouets en cent raçonH, L et la pensée n'est active que parce que les muscles lu sont ansà. 11' là une indication pK>ineuso pour les éducateurs : dans les premières leçons qu'ils donnent, ils devront faire la part du feu, poi» ainsi dire, transiger avec le besoin que l'enfant a de se mouvoir, 1 pas exiger que l'immobilité de son corps corresponde A. l'alleii'' tion de sou esprit et qu'il soit comme une statue pensante, peler enfin que l'idéal do l'enfant, comme il ne cesse de le monliet dans ses jeux, est l'alliance de l'activité physique avec l'exercice in^ ■ lellectuel.
L'attrait, l'intérêt, telle est la grande source de l'attention. Mais [ l'attrait n'est pas seulement dans les choses : c'est l'enfant qui le erit en partie. La diversité de ses goûts en est la preuve, et sa mobilité, ses caprices aussi. Ce qui plaît à l'un, dêplait à l'autre. Ce qui lAilJt l'heure passionnait un enfant, maintenant le rebute. C'est que l'intépèt est chose subjective plus encore qu'objective; et la n critique qu'on puisse faire de certaines méthodes d'instructioir attrayante, c'est qu'elles prétendent trouver dans la nature inêniB 1 des choses, dans la facilité des méthodes, dans l'agrément i ens, le talisman qui évoque l'attention, alors qu'il convieal d'Mi demander surtout lii secret k la nature même de l'enfant, à ses gofiH individuels, à un exercice approprié et mesuré de ses inclinations.»! dans certains cas même, à ce que l'instruction attrayante prét^od avant tout éviter, à l'effort.
Mais de quelque manière qu'on l'excite, l'attrait n'en est pas m la condition nécessaire d'une attention de quelque durée, El le bs est atteint, si l'on peut obtenir, quand on soumet l'enfant â m exercice quelconque, qu'il dise : u Cela m'amuse I » C'est ce ç constate un ingénieux observateur, M. Binet, dans les expérieut qu'il a faites sur la perception des nombres et des longueurs : • i risque de me répéter à satiété, je dirai encore une fuis que la jn re condition de ces expériences est de bien fixer l'attention^ l'enfant. Je préfère être seul avec lui dans sa chambrL', afin qu'il cune personne étrangère ne le distraie. Je cherche surtout à l'inli tesser aux expériences, et je veille à ce qu'il ne s'ennuie pas. Quj
fiofois la petite disait : u Je commence à m'ennuyer ", ou bien, |iliis malicieusement, elle exprimait le même sentiment en me disant: ■ Jit crains de te fatiguer •> ; dés lors, je suspendais tout sur-le-champ. Mais parfois j'avais la bonne fortune d'entendre dire à l'enfant : <■ Eocore ! cela m'amuse ». J'i^tais sûr alors que son attention était PII éveil, et je cherchais ù profiter de ses bonnes dispositions (1). « II n'est pas besoin de dire que l'enfant qui commence t, étudier, qui apprend à lire, à écrire, ne fera rien de bon, s'il n'est pas capable d'attention; mais ce qui est plus intéressant, c'est de montrer quel l'Ie joue l'attention dans certains actes de la vie enfantine, notam- ^iji'nt dans la marche. « J'ai pu me convaincre, chez deux petites -furs, dit encore l'auLeur que nous venons de citer, que les qualités [isychiques de l'enfant, et notamment le degré de son attention volon- Liirc. peuvent avoir une grande influence sur le succès des tentatives '!>■ marche. L'atnée des deux petites filles parvint à marcher seule A (iouive mois, tandis que la seconde n'y réussit qu'à quinze mois; cppendant l'aînée était beaucoup plus délicate, et de plus, elle n'avait pas, comme la seconde, l'avantage d'être élevée avec une autre enfant qui savait déjà marcher et dont l'exemple pouvait l'exciter et linstraire. J'attribue cette différence dans le développement de la marche à ce fait, maintes fois constaté par les parents des deux enfants, (|ue l'aînée des petites filles prêtait â ses premières tentatives locomotrices une attention plus suivie, plus méthodique. Lorsqu'elle était debout, se tenant à un objet solide, à un fauteuil, à une table, elle ne se risquait à abandonner cet appui que lorsqu'elle avait choisi des yeux un autre objet, placé à une petite distance, pouvant lui offrir un appui nouveau; et elle se dirigeait très lentement vers ce second objet, en prêtant une grande attention aux mouvements de ses jambes : ces mouvements étaient exécutés avec le plus grand sérieux et dans un silence parfait. La cadette, au contraire, était un fnTant rieur et turbulent: dès qu'on l'avait posée sur ses jambes, ■ I qu'elle s'y tenait immobile pendant quelques instants, elle était 1156 brusquement par un désir de progression qui la poussait en aelque sorte en avant; il était évident qu'elle ne calculait pas du : .ut quel était l'objet qui pourrait lui fournir un appui, car elle - avançait sans la moindre hésitation au milieu d'une partie vide de :j L-haaibre; elle criait, elle gesticulait, elle était très amusante à
1 1 Rnrue pliiksopliique. IMDO, t. H, p. 7G, Ailicle de M. IIjnet sur In Fei-ceptû-n :■.! langueurt et de» numbies.
no LGVOI,UTIOS INTEUECTOELLE.
regarder; mais elle avançait en Uluhant comme un homme ii elle na pouvait pas raiie «jualre ou cinq pas sans tomber; u dùbut (lu lu marclie fut-il rulnrdé chez elle : elle ne put marcher seul^ avec si^curit'é, qu'à l'Age de quinze mois (!}, »
Ce u'(>st pas seulement dans l'appren tissage de la marche, ( plus liH que cela, dans la priihension des objets, peut-être mi dans l'action de téter, qu'on peut apercevoir dûjil les premiers elletî de Tatlention; et ce n'est pas un paradoxe de dire qu'uu eDrant,iiiL sera plus tai-d studieux, se révèle dêj& dans la façon dontilpMd, dont il saisit et retient le biberon.
Rien n'éclaire mieux le développement de l'attenlîun normal) que l'élude de ce qui se passe dans la conscience obscure el voilét des idiots et des Imbéciles. Les recherclics les plus récentei> conU-, ment cette vérité depuis longtemps établie, que la faiblesse iDlellscluelle, dans l'idiotie et dans rimbécillité, est la conséquence diKCl* de l'impuissance de l'alteution (2). Et il est intéressant de monlw que la cause de celte infirmité incurable correspond précisémaoU l'absence des principes, intellectuels ou affectifs, qui chei l'enfs" intelligent et sensible provoquent la perception ou l'action atleniii* B Chez, l'idiot, dit M. Sollier, l'état affectif fait défaut en tout oua partie.,. Le seul besoin qu'il ressente vaguement est celui de lafaiQ'" La vue des aliments seule a quelquefois le privilège de le faiw scrW de son indifférence. Les sensations de l'idiot sont très peu ïivM.- Il ne perçoit pas clairement les sensations ; il ne sait pas les compft rer. Les rapports les plus simples descboses, il ne les saisira pa^p''' a la centième fois quft la première (3). » Il en est de même cheil" fous. M. Luys faitremarquer que les maniaques, les hallueinfe(i'i)''l plus ou presque plus de force d'attention. Les sensations glisssit pour ainsi dire sur leur esprit; ou bien, quand ils ont des idées Bj ils en sont les esclaves, ils sont comme possédés par elles.
Rien de pareil chez l'enfant normal. L'intelligence s'y nianiW soit par la concentration intense dont elle est capable â. un m donné, soit par la souplesse de ses évolutions. El c'est ce dfiW"
(I) M. BiNBT, Mouvements des Jeunes enfanls, dans lu llevue philaiti>liiV^ mars 1890.
{%] Esquirol ratlachnit df'jâ au défaut d'sltention l'incapacité intellecluelU' idiols.
(3) Dr Sollier, op, cit., cli.ip. n et iv passim ■■ « C'est au dëfaut d'ïllMH plus 01) moins prononfi: qu'on doit rapporter le non- développement des !iMt et eusuite la peraistinco de ce défaut de dûveloppemeot, c'eat-û-dire l'Idiolil
fASSOCIATION DES inÉES,
^^Sfactêre qui fait d'ailleurs la l'aîhiesse de l'allenlion enfantine: iii'-alion courte, vile fatiguée, qui épuise en une heure mille sujets, iia OH ne peut maintenir en haleine que par la variété et le chanjjeluenl incessant. L'àme de l'enfant est comme une maison ouverte," I il pénèlre qui veut. Son attention n'a pas encore appris à se défendre, à se réserver, et elle laisse droit d'entrée à toutes les impressions successives (1).
Quelque imparfaite que soit l'attention de l'enfant, et bien qu'elle oe se présente en général que comme une subordination de l'esprit aux impressions successives qui se disputent la pensée, elle n'en produit pas moins ses effets, au point de vue du développement întellec luei. Elle a beau ne pas avoir la volonté pour principe : elle aboutit à des résultats qui ne diffèrent pas sensiblement de ceux de l'attention réllèthie. Elle isole les phénomènes perçus; elle en analyse les diverses qualités; elle rend possible ce travail de dissociation préalahle. •lui sépare, qui rend libres les éléments contenus dans les perceptions complexes, et qui est nécessaire pour que, par des associations nouvelles, la pensée commençante fasse son œuvre (2).
Mais ia loi d'association ne s'exerce pas seulement quand il s'agit il' imaginer, ou de raisonner, c'est-à-dire d'assembler, dans des combinaisons qui apparaissent pour la première fois, des éléments détadiésdela percepiion. Elle gouverne aussi la mémoire; elle tend à l'aire reparaître dans un certain ordre les perceptions qui se sont succridé. Et, sous cette forme, elle est en quelque sorte la part de l'automatisme dans l'esprit, une sorte d'attraction instinctive qui appelle les idées les unes après les autres : tandis que l'attention, ménie sous ses formes rudimentaires, prépare les voies à l'activité réfléchie, à la raison. En d'autres termes, avant la liaison raisonnée, lo^qne, que le jugement, ou même l'imagination, établira entre les idées, il y a une association mécanique qui se contente de rapprocher
(I) il faut recoQDalIre d'ailleurs que ci sont les malndressea de l'éducation qui <ri)plribaeDt souvent k développer ce défaut. « L'haliitude que l'on a. parfois de donner aux enranls une grande quantité de joueta et d'encombrer aiaai leurs Cambres est extrf'iueinent nuisible. Une richesse dëincsurée d'imprussions divtnes rréc des conditions de distraction. « (SiKonsm, Bev. pAil., t. XIX, p. 54T.) it)Siir la du.wvîalion , comme condition prëulalile des associations, voyez RuiEn, Psychologie, p. 315 et suivantes, tt aussi M. M«ii,t.KT, op. cil.
182 L'EVOLUTION I NTELLEGTDELLE.
sont contaiïiBUx. Si un enfant commence à crier, bient6i quclqï* autres se mettront h en rairo autiint, puis un grand nomlire,*e toute lu bande. »
Dira-1-on que dans les faits de ce genre il y a suggestion pi qu'imitation? Mais c'est précisément noire pensée que les mûBtfr ments iiiiitatifs, tt l'origiue, sont suggC-rcs, irrésistiblement «uggértt par ane sorte d'hypnotiKinc naturel. 11 y a dans l'exemple i d'action qui ae communique et se propage, qui attire et enlrslnt l'homme fait, ft plus forte raison l'enfant, dont la perso un alîtti n'tA pas encore organisée. C'est plus tard seulement, sous l'empirR dtll réflesioD cl de la volontc^ que l'exempli; pourra devenir un mw librement choisi et à dessein imité. Aloi-s l'impulsion viendra rj( ment de noits-mfimes, de notre spontanéité intelligente; mais, d Jes premiers temps, c'est du dehors, c'est des choses exlérieBrt qu'émane l'incitation k agir.
Il est vrai que cotte incitation extérieure (L agir ne peut avoir m effet que si elle rencontre, dans l'èlre qu'elle provoque à l'action, ut disposition naturelle à accepter, à subir l'influence de l'exemple' i c'est cette disposition qui constitue dans sa première forme l'iflïlW d'imîlaLion, instinct passif, ù vrai dire, qui n'est quo la tenilanat accueillir docilement les suggestions d'autrui. 'Chez le petit endrt la faiblesse physique et morale, le défaut d'initiative personiullt l'absence d'individualité, sont des conditions particulièremeDtii'i^ râbles, qui augmentent la force de l'exemple. N'ayant eniMiniB disposition qu'un tr^s petit nombre de connaissances et m pauvre fonds d'idées, impuissant d'ailleurs à agir par lui-mÉWi l'entant cède facilement aux impulsions élningères ; il est à iMUt^ des impressions qui le sollicitent de toutes parts. Comme iedl* Fénolon : « L'ignorance des enfants, dans le cerveau desquBisri' n'est encore imprimé et qui n'ont aucune habitude, les rend N et enclins il imiter tout ce qu'ils voient (1). »
Il ne faudrait pas tirer objection, contre le caractère autonialiflï que nous attribuons aux premiers mouvements imitatifs, dcceM qu'ils sont généralement gauches, maladroits, et ue présenUnlI* cette précision, celte perfection immédiate et infaillible, qui ci"' tôrise la plupart des mouvements instinctifs : par eseraplo. k*!»" vements de succion, dès les premiers jours de l'allailcmeiit, Lu*
(1] Fênelou, de l'Éducation du filles, ch. iv.
L'ASSOCIATION DES IDÉBS.'
Endre ics deux bras, presser son gilet à deux mains comme lors-
l'elle lèle, et bieQtiH unllor ses lùvres à sa chemise, tout en exé-
laUm des mouvements de succion; la nourrice avoua que depuis
Jualques jours, quand elle sortait avec l'enrant, elle achetait un
bouquet de violettes, qu'elle cachait sous son corsage : voilà donc
bine sensation olfactive associée à ridée et aux gestes de la succion. »
Jjinos ne savons trop si l'odeur de ia rose ou celle de la violette
ci, comme le croit H. Ferez, le principe de l'illusion de
P'eDraot; nous croirions plutût que l'enfaut, se sentant porté sur
shras de son oncle, comme il l'est par sa nourrice, a eu l'idée
[O'â une situation analogue devait correspondre une opération ana-
Igue, Mais de quelque façon qu'on l'interprète, ce petit l'ait monire
Pùen la puissance de la loi d'association, qui lie l'idée de téter, non
is seulement avec la réapparition de la nourrice, comme dans l'ex-
KiieQce ordinaire, mais avec un fait simplement analogue, celui
Klre porté sur les bras et rapproché d'une poitrine humaine.
TOn a pu démontrer que les associations fondées sur la ressem-
i-dire sur un principe en apparence objectif, n'étaient
Hpendant elles-mêmes, comme toutes les autres, que des associa-
Eods subjectives qui dérivent de la coexistence ou de la succession
f deux états de conscience (1), Nous n'en avons pas moins le droit-
Bus en tenant aux apparences, de considérer l'association par res,
Loce et par analogie comme une catégorie à part; et c'est à
! catégorie que se rattachent lu plupart des associations d'idées
Bil'enfant. L'association des idées, t '■mme toutes les formes ou lois
■ l'esprit, a dans les premières années de la vie sa physionomie
Bipre. Et c'est incontestablement la fréquence particulière des asso-
Mons qui n'ont d'aulro raison d'être qu'une similitude plus ou
(ins réelle, qui est le propre du mouvement intellectuel de l'en-
Pt (3). Pour passer d'une idée à une autre, un rien lui sul'lit, une
p-logie ([uelconque, si vague qu'elle ïoit. Par suite, nous ne com-
Dons rien fort souvent au penser enfantin. Nous souimes teulés
nire h de pures divagations, à une incohérence absolue, alors
•rtant que, pour sautiller d'une chose à une autre, il a ses rai-
"is secrètes. J'ai vu un baby de deu\ ans qui, dans un livre d'hîs-
-''«5 Oaiurelie, reconnaissait et indiquait par leurs noms un assez
<> Vo
'ÏM M. Rab:bb, op. «il., p. Ifll et suLviiriles. .V^ " Cheï les idiots, c'est inaoifBBtement i'appiL^ti """««iiiae, . (D' Solluh. op. cil.)
croyons pas que cette règle, comme il l'arArtne, soit " absolue,
osceplion n. Voir pour voir, entendre pour entendre, loucher loucher ne sont pas choses inconnues même û IVnranl, EL de perceptions désintéressées dérivent tout naturel le tnenl les attentifs de regarder, d'écouter et de palper, 11 est vrai qt plaisirs parlicutiers, qui proviennent tous de l'intérêt que tes ûbji sensibles inspirent à l'enfant, accompagnenl ces mouvumenls lontion et, si l'on veut même, les stimulent. Mais on reconnaîtra au moins qu'il y « là pour l'attention autre chose qu'une fuip purement '< biologique >•, comme le prétend M. Ribot, quand dit que « ses premii-res formes ont été liées aux conditions les impérieuses de la vie animale. ., qu'elle se i-altache, en dernière lyse, à ce qu'il y a de plus profond dans l'individu, l'instlncl i conEervalion(l)A. Que, dans les premières semaines, l'enfonl ne téresse qu'à ce qui le touche dans ses besoins matériels de autrili( nul n'y contredit; mais assez vite, à cdté de l'animal, s'éveiUa l'jj humain, avec son cerveau, avec les besoins propres de l'intellii; Si. Ribot le constate lui-môme, en citant M. Preyer : « Vers la fi!! troisième mois, l'enfant explore le champ d^ visioD, en arrâlanli duellement ses yeux sur des objets de moins en moins intéres lien est de même pour les autres sens; le passage se fait peui; de ce qui le touche le plus â. ce qui le louche le moins (3) », Ha». qui le louche le moins, c'est précisément l'ensemble des chosuS' n'ont aucun ou presque aucun rapport avec ses besoins physi et que l'enfant étudie, uniquement pour tes connaître. M. ^luit, semble n'admettre en aucune manière l'attrait intrinsèque du intellectuel, cite complaisamment les deux exemples suîvaiitSt' prunlés à M. Ferez (3) : « Un enfant de six ans, fort disirait d' lude, se mit un jour de lui-même au piano, pour répéter anii charmait sa mère... Le même enfant, â Tàge de sept ans, voyifflU frère occupé à des devoirs de vacances, alla s'asseoir dans le h du pare. « Que faites-vous donc'? lui dit sa bonne, qui futétOM le trouver là. — Je fais, dit l'enfant, une page d'allemand : ce n'f très amusant ; mais c'est une agréable surprise que je veuxf maman. » Et M. Ribot conclut de ces deux anecdotes que len pîl l'allemand n'éveilleul pas spontanément l'atlenlion». 11 n'y I
(1) M. RiBiiT. Ps'ji-Moffie de Vattenlion. [i, 43.
(2) Id., ibid., p. 50.
(3) M. PifiEï, l'Enfant de li-oh à tepl aiis, p. 103.
L'ASSOCIATION DES IhËES. 173
is barbarismes qu'il sème à profusion dans son vocabulaire, quand ii donne à un mot la terminaison d'un autre mol qui lui est plus familier.
Les autres principes classiques de l'association des idées: contiguïté Jans l'espace, rapport de cause à, effet, de moyen à fin, déterminent aussi nombre de jugements ou de raisonnements cliei L'enfant. On en trouvera plus loin des exemples (1). Il ne faudrait Dourtant pas exagérer les choses, ni voir le pur effet d'un méca- Poisme involontaire, une simple juxtaposiLion automatique d'idées u d'états de conscience, dans des faits où se montre déjà la force de jugement ou de raisonnement propre à rintclligence. Les psyî contemporains ont une tendance marquée à faire rentrer tous les phénomènes intellectuels sous la dépendance de l'asso- '-■iation des idées. Parce qu'un mot rappelle l'idée qu'il exprime, ou mversement parce que l'objet présent évoque le terme correspondant, est-il nécessaire de faire intervenir la loi de l'association? Nest-il pas plus exact de dire qu'il y a là un fait d'interprétation inlelligente du signe, ou, dans la réciproque, un fait de sou- \ciHr? « Une enfant de dix mois voit tous les jours son grandpère dont on lui a montré plusieurs fois le portrait au crayon, beaucoup plus petit, mais très ressemblant. Quand on lui dit vivement: « Où est grand-père?» elle se tourne vers ce portrait et lui rit. » M, Perez, qui emprunte cette anecdote à M. Taine, la donne pour un exemple d'association (2). A ce compte, tout étant associé et lié dans l'esprit, il n'y aurait pas un seul jugement, pas un seul raisonnement qui ne pût être expliqué de la même manière. Nous ne saurions non plus admettre l'opinion de M. Sully, qui nous présente, comme des exemples d'associations, les jugements par lesquels l'enfant affirme que '< le soleil brille, que la pluie mouille, que les corps durs blessent (3) ». 11 n'y a là que des perceptions immédiates qui associent bien deux idées, comme le fait tout jugement, l'idée du soleil et de la lumière brillante, etc., mais qui les associent spontanément. Los philosophes eux-mêmes, aussi bien que les enfants, peuvent être les dupes d'un rapport superDciel entre les choses, et s'égarer dans des généralisations imprudentes. Tout acte intellectuel, même le plus élémentaire, même celui qui consiste simplement
166 L-eVOLL'TlON INTELLECTUELLE,
habituels de sa contemplation. A l'excitation habituelle du àém rëponilra pou & peu un iiuiuvementvoloolairc dudetians. 11 c'y a pu d'autre secret pour appeler l'esprit h la liberté que de l'enchaîner, de l'emprisonnep tout d'abord dans des sensations conliaues eltoN cées(l). C'est merveillo de vuir comment, par une évolution natuwlle, par la force mâme de l'intelligence, l'énergie intérieure se fait jour;. comment la volonté se kHsso par di-grés dans l'habitude d'un trav# imposé et d'une pensée maintenue par contrainte sur un iDinie point. Dans cette sorte de dépendance où le retient une seulBiiii pression, à l'exclusion de toutes les autres, l'esprit de l'enfanl» fortifie peu à peu; il perd l'imbitude de la dissipation, de la m lité ; il se prêle de plus en plus, avec une docilité toujours grw&Ksanta, aux objets d'étude qu'on lui propose. Après s'éLre kis Iraindre, Il f.n vient àconseuLiroleuEin ilvoulolr.ll donne son alleu tion d'abord h qui veut la prendre, jusqu'il ce qu'il Unisse parenfiW maiire et ne l'accorder que quand il lui plait. Jusque dans l'allenli^B de l'homme fait, il restera cependant toujours quelque chose à"\m lontaire et pour ainsi dire de fatal: l'irrésistible al trait d'une ppns*' favorite, d'une étude de prédilection, d'un j^oût dominant (2).
II ne faut pas, en effet, que le mot " volontaire », appliqué A l'ill^ft tion réiléchie, nous fasse illusion. Il y a sans doute de purs moiïT» ments de volonté attentive; par exemple, lorsque contre venlsf marées, malgré l'agitaLion de notre esprit et l'excitation denoi« imagination, nous voulons, par un motif de devoir ou d'obligïl'*'' pressante, retenir notre pensée sur un objet dont lout nous délanrM Les écoliers, les hommes de science connaissent bien ces effortso l'attention, qui n'étant pas secondés par les autres forces de l'iB s'exercent souvent & vide. C'est dans ce cas seulement que nouspwt acceptable l'expression de M. Ribot, quand il parle de l'alWti* V artificielle». Une boutade d'enfant, rapportée par M. Maillel,M'*' térîse à merveille cet étal de tension impuissante : k Moi, qusDfli fais attention, disait un écolier, je ne pense plus ii rien 1 »
Mais heureusement, cette situation d'une volonté isolée, rÔdui'* elle-même et n'aboutissant par suite à aucun résultat, parce qn'*"' n'est pas accompagnée et aidée par les stimulants ordinair«i*
(I) n En [outea cliosea, dit M. Riivaiason,la néceasiléde la nature eil lud** «ar JaqLielle trame la liburlé. "
(!) Voyez notre Cowi de jiéJiigogie IMuriyue et pratique. Paria, Dedljl'" 1" pitrtie, getliun v.