‹ L'évolution intellectuelle et morale de l'enfantChapitre 47 sur 76 · COMMENT L'ENFANT APPREND A PARLER · texte numérisé non relu

COMMENT L'ENFANT APPREND A PARLER

chose que des phénomènes automatiques ou réflexes : ils deviennent des signes véritables que rcnfanl emploie pour exprimer ce qu'il sent et ce qu'il veut.

Il est d'ailleurs nécessaire — et c'est la troisième période que nous distinguerons — que renfant, avant de donner lui-même un sens aux sons qu'il émet, ait pu deviner, interpréter le sens des sons qu'il entend (i). En d'autres termes, il doit comprendre la parole d'autrui, avant de comprendre la sienne. Et il le témoigne, en obéissant à ce qu'on lui dit.

Le rapport du signe à la chose signifiée apparaît pour la première fois à son esprit, non dans ce qu'il dit, mais dans ce qu'on lui dit. Et même, d'après certaines observations, le passage, dans l'évolution du langage, d'un de ces degrés à l'autre serait des plus lents et des plus laborieux. M. Preyer affirme que jusqu'à dix-huit mois son fds demeura sur ce point A l'état purement « réceptif ». Il était, depuis le dixième ou douzième mois (2), capable de distinguer les mots qu'il entendait, de les interpréter et de les comprendre, de se retourner, par exemple, à l'appel de son nom, d'obéir, non sans tâtonnements d'ailleurs et sans méprises (3;, à des ordres comme ceuxci: « Donne les petites mains! — Montre où est la petite tète obstinée î » Mais le même enfant demeura, plus de six mois encore, incapable d'opérer la réciproque: c'est-A-dire qu'il ne pouvait ni ne savait se servir lui-même d'un moyen expressif quelconque, pour signifier à ses parents ses besoins et ses désirs (4).

Il n'y a, semble-t-il, dans les observations que nous venons de rapporter, qu'un cas exceptionnel de lenteur individuelle dans l'acquisition du langage (5). Généralement les clios(»s vont plus vite, et des signes tout au moins, des gestes intentionnels, sinon encore des inots, sont exprimés dès la première année. Le seul point acquis et

(1)« Les enfants, dit M. Romanes, ajipromieni la signification d'une foule dosons articulés bien longtemps avnnt qu'ils ne connuoiiceni à les pronfuicer eux. mêmes. » {Évolution mentaln de Vhomme, p. \'V^^ Tous les observalrurs de Tenfant paraissent être du même avis.

(2) (Test aussi entre le dixi(>nic et le douzir-uie mois (|ue Darwin a constnté la compréhension évidente des mots et des pln'ascs.

(3) Voyez M. Preyer, p. 3(>3 : « A la fiue.-ïtion Combien r/roa? Tenfant répondait en joignant les mains, autre luouveuieut qu'il avait ai)pris à faire pour exprimer une demande . »

(4) M. Pheyer, p. 381.

(5) M. Preyer reconnaît de bonne f,'râce que révolution du lan«;age a été particulièrement lente et tardive étiez son fils.

certain, c'est que rintelU^eDCH des siRnes pn^cèJe toujoi des signes.

En cula l'enranl ne dt-passc pas l'animal. Le chien, en e prend lus appels du son maître. Il est vrai tju'il n'en est prohal ment venu là que sous l'intluence d'uno longue domestication, et suite de son contact permanent avei! rhomme. Les évol uliottnl) reconnai.ssent euv-mi^nies que la transformation psychologique fhion «al Tiruvre de la soi;ii''tù cl de IV-ducation humaine (i).

Dans retti> compréhension des signes, il y a lieu d'aîllBurs dfi i tingUDr plusieurs degrùs. Autre chose est l'inlerprt'tation des fftû d'un geste de menace, par exemple, que le chien comprend aussi li que le petit entant : nuire chose, l'inlelligence des mots. Il n'estj prouvé que le chien (comprenne Jamais le mot fouet: mais menao le avec un rouel,el il se sauvera tout de suite. Autre chose est encoro compréhension du mot lui-même et celle de l'intonation qui li pHgne. e La première, dit Romanes, représente un def^rt^ beaucu plus élevé de l'évolution mentale que la deuxième (2). i C'est te question de savoir si les animaux comprennent jamais les niotsi tant que mots, iudëpendamment des intonations (3); y parvient certainement, vers la (in de la première ou le conuna cernent de la deuxième année.

IV. Nous arrivons à la quatrième période, celle où l'enfant numli son intelligence, non plus seulement dans t'intorprétation des sifjR qu'il perçoit, mais dans l'emploi des signes qu'il émet. Bien Bi avant que les mots eux-mêmes servent à signifier les désirs, H émotions, les idées de l'enfant, ce sont les gestes qui seront M ployés pour cet usage. Le langage mimique prépare le iaugaj:;edll parole (4) ; et quand il fait avec la tète un signe de négation, qW il montre de la main l'objet qu'il désire qu'on lui donne, l'eii'tu

(I) RoaANsa, ClnUUigence des animaux, t. II, p. 19!.

(!) HoHAtiES, l'ÈEotutio», etc., p. HZ.

(3) M. Boinaoes n'hésite poa à se prononcer pour l'afQrmative, et il en CdmI que, ai les animaux ûtnient capables d'articuler, « lia emiiloiej'oient dei mt^f pies pour exprimer dea idâca aimples <•. Ils n'auraient pas beauin iO Ml paychifjiiea plus élevées pour dire le mot a viens «, que pour tirer, comme il* Tont, la robe ou Tbahit de leur uialtresae ou de leur mattre; ou bien enconfV prononcer le mot « ouvre -, au lieu de miauler d'une certaine façon derriirt' porte fermée. >•

{i] • L'origine et te développement de la parole ont étâ considérableiliMitll litës par le geste... Le geste précède psychologiquement ta parole. <• (ItaNisrit* cU., p. ISÎ,)

^m COMMENT L'ENFANT APPREND A PARIRH. S3t

^■psûe déjà à exprimer ce qu'il veut ou ne vcuL pas. >c Les imprcs- ^Kis intérieures des très jeunes eDfaDt.':, dit un observateur cité par ^^Itomanes, se traduisent par un petit nombre de sons, muis par ^B^grande variété de gesk's et d'expressions faciales. Les gestes d'un ^^■Dtsont intelligents, longtemps avant qu'il ne parle (1). •> Cela est ^^Kt, à condition qu'on se rappelle qu'avautd'étre intelligents, avant ^^K l'expérience ait établi un rapport nnlre telle mimique et tel son, ^H gestes d'un enTant ont été automatiques ou instinctifs, ou tout ^^pQoins dépourvus de la signification qu'ils auront plus tard. 11 est ^^Klleura évident que la tranformation en signes intelligente des ^^Bles n&turcls do l'enfant est beaucoup plus aisée que ne le sera ^^■Déme opération, quand il s'agira de donner un sens à des articu- ^^Bons prononcées d'abord sans intention. Les gestes sont presque ^^pjours, pour ainsi dire, les raccourcis des mouvements spontanés ^^Bela nature a tout d'abord suggérés à l'enfant. Nous l'avons vu ^^nr le baiser [S); de même, la nutation de la léte qui dit non, n'est ^^pim souvenir de l'acte de se détourner, pour éviter un danger ^W simplement la vue d'une chose qui offense le regard (3) ; la main piTancée pour désigner un objet qu'on désire, pour le demander, I c'est précisément le mouvement qu'il faudrait faire pour le prendre Kgtt-mëme....

^Bti'asBociation qui donne nu sens, non plus aux gestes, mais aux ^Hieulations et aux mots, est autrement difficile A établir. Nous ^ferrons tout à l'heure dans quelle mesure elle peut être considérée comme instinctive, comme dérivant de la spontanéité de l'enfant. Hais pour l'immense majorité des mots, sinon pour tous ceux Jontse compose le vocabulaire enfantin, c'est l'expérience, je veux ilire, l'audition du mot, prononcé plusieurs fois en présence de < iibjet que ce mot désigne, qui seule peut déterminer l'enfant à ■mployer A son tour le même mot avec le même sens. L'enfant a ■niendu les mots plusieurs mois sans les comprendre ; il les com- [■rend plusieurs mois avant de pouvoir les répéter et les prononcer lui-même. « Toute mère, dit M.Preyer, perd plusieurs milliers des mots qu'elle parle, murmure ou chante à l'oreille de son enfant,

(I) Romanes, op. cil.

(3) \tiyei plus hnul, p. 9S.

(3) Nous ne contestoDs pas du reate que ces sî^ea ne soient en partie appris :

■ Mao aa apprit Je sa nourrice, dit M Kom.ines, il secouer la tft" pniir diiv ,

A faire un signe d'acquiescement pour dire ouï, à agitei' sa main )ii>ui duv jhIu'lj ; et cela i liuit nioîH et deoii, ■

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sans que celui-ci en enlends un seul ; elle lui en dit pliisieuni o Ifers encore, saos qu'il en comprenne un seul. Mais : gaspillait pas ainsi ses paroles il l'nrdlle du pelit élre qui d'abe n'eiitond pas, qui ensuite ae comprend pas, l'enTant n'apprenilra à parler que beaucoup plus tard, et avec beaucoup plus de dif{ eultés (Ij. ,,

C'est Bouveul pour accompa);tier ses gestes que l'enfant, pour 1^ première fois, use de sa voix avec inlenlion. Tiedemann raconte du sa) llls qu'A neuf mois il montrait du doigt, pour les faire remarquer, l( objets qui frappaient sa vue, et qu'il se servait en même leinpsd rexclamatioD Ahl ah! « Ce qui prouve, ajoute Tiedemann, que se geste, ainsi que son cri, s'adressait aux autres, c'est qu'il se ma trait salisrait, aussitttt qu'on lui faisait entendre qu'on avait aua remarqué le même objet. » M. Proyer lui-môme rapporte des fit qui paraissent en contradiction avec ses conclusions : à onie m Bon lils employait toujours le mf^me son, alla, allai, toutes lesl'ct qu'il s'apercevait qu'un objet disparaissait, qu'une personne sorlil de la charabrp, qu'on emportait la lumiiire. \ neuf moiB,aa™ indiquait déjà avec certitude un désir ; et quand il demandaîl m objet nouveau, il faisait entendre les rai'raes cris qu'il avait l'I* bitude de produire avant de prendre sa nourriture. Au luâme i; il accompagnait d'un petit cri, toujours le môme, les mouvemM volontaires qu'il faisait avec les mains et les bras, pour saisir odi clamer un objet.

Dans ces débuts du langage, le geste vient souvent en aideill parole encore imparfaite. Un enfant de quin7,e mois, qui avait app* â lever la main en l'air , quand on lui demandait : <c Commeol ts^ grand? » n'avait pas encore assez de souplesse d'articulation [» prononcer le mot « grand « ; et quand on le provoquait à direjn»* maman, il ae tirait d'affaire en levant la main en l'air et en BJoaH maman (2). Plus tard, lorsque l'évolution intellectuelle s le geste sera relégué au second plan, et ne se présentera que coibI un auxiliaire de la parole; chez l'enfant il semble que rg sotl' contraire la parole eommenfante qui accompagna le geste, celw étant encore l'élément principal du langage.

(1) M. Pbkïbr, p. TI.

(!) Conférez Egoeb, p. 41 : n Au début, le langasc articulé est d'une indtg extrême, et il fimt que le geste s'y ajoute sans cesse, et pour ainsi ûitt k' mente, afin de le l'euili'e iiitelli);eiit. »

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