A MES FILS
George et Marcel COMPAYRÉ
IKTRODUCTION.
Hroil de déterminer les lois de la f^t'acralion et môme de pLiquei' l'art de l'accouchemeiit,
Autrement graves sont les objections qui portent, non sur la kivenancc même de nos études, mais sur les difficultés d'exé-
:i Voyons, noua dit-on, de quels moyens d'information vous
feposez. La psychologie de l'adulte repose essentiellemcutsur
Bconscieiice de soi-mi^me qui se prolonge dans le souvenir :
t instrument vous manque pour la psychologie de reniant.
pus n'avez rien à attendre de l'observation intérieure, de la
ijexion personnelle. Vous prétendez connaître l'enfant, el
lofant s'ignore lui-m6me ! Rien n'est demeuré dans votre
Kmoire de ce que vous avez fait, pensé ou senti dans les pre-
Ii6res années de votre existence. Des caractères que l'action
1 l'expérience quotidienne inscrit dans la conscience de l'en-
|tit, dès qu'il a une conscience, aucune trace ne subsiste ; un
i profond les recouvre. Vous ne pouvez rien ressaisir de
; paSsii enfantin ; et vous files réduit à conjecturer du *de-
tûrs ce qui se passe dans la conscience de l'enfant que voua
Observez. Cette observation extérieure, la seule possible, vous
[^connaîtrez bien qu'elle a tous les défauts, toute l'incertitude
I interprétation, d'une traduction. Vous ne li^ez dans l'âmo
e l'enfant qu'à travers son enveloppe matérielle. Ses mouvc-
ÔaMits, ses gestes, plus tard, quand il sait parler, ses paroles,
i sont que des signes auxquels vous attribuez, par analogie
î phénomènes de votre propre conscience, un sens qui
leut-ôtre n'estpas toujours exact. Vous Êtes obligé de confesser
î-mCme que les signes expressifs de l'enfant sont souvent
iisproportionnés à l'intensité réelle du sentiment qu'ils ex-
Biiment, qu'il gesticule plus qu'il ne sent, qu'il parle plus qu'il
, que, dans ses propos en apparence les plus intelli-
^nts, il u'y a pas autre chose parfois que le babil d'un petit
(Crroquel qui répète sans comprendre... Convenez donc que
■OS méthodes d'investigation sont incertaines, que la plupart
s vos conclusions sont hypothétiques, qu'elles vous laissent
isposé à l'inexactitude et à l'erreur.
TWTHODDCTION.
Xt
Ce ne sont pas d'ailleurs vos procédés d'observation qui trahissent seuls votre bonne volonté. D'autres difficultés proviennent de la nature même de l'objet que vous essayez d'analyser. D'abord les phénomènes que vous étudiez sont inconscients, en partie, sinon en totalité ; pour les connaître, il fau- Irail dérober leur secret aux vibrations invisibles des nerfs, lis s'accomplissent dans les dessous d'un organisme où votre regard ne pénètre point. Et quand ils sont devenus conscients, quand une lueur d'intelligence, indécise et vague, les éclaire, ils n'en sont pas moins difficiles à saisir : car ils changent et se liDodiUent sans cesse ; ils sont ce qu'il y a de plus mobile et de plus fugitif au monde (1). Chez l'adulte, les facultés, depuis longtemps développées et fixées dans leurs formes définitives, sont, pour ainsi dire, au repos : vous avez le loisir de les considérer sous toutes leurs faces. Chez l'enfant, un phénomène ne s'est pas plus tôt montré qu'il fait place à un autre, qui non seulement en difl'ère, mais qui en est souvent l'opposé ; ce qui était inconscient hier, est conscient aujourd'hui ; en un éclair 't^e temps, un même fait, tout à l'heure instinctif, est devenu volontaire. L'àmc de l'enfant s'iiise. en quelques instants, des couleurs les plus diverses. Tout en elle est changement, évolution perpétuelle. Comment sur ce fonds mouvant pourriezvous bâtir quelque chose de solide? Comment d'un spectacle enouvelle à chaque minute prétendre dégager une lago fixe et durable ? Autant vaudi'ail essayer de photogmibier le vol des oiseaux, la marche d"uno armée 1 Tout au plus lUvez-voHs, pur vos observations successives, recueillir une d'inslaiilant'.'i, d'oii il est bien malaisé de faire sortir des 8 certaines cl des vérités générales... m Nous no nous dissimulons pas la portée et la force de oob plyections : mais elles ne sont pourtant pas de nature à arrêter s efforts ou à décourager les espérances des psychologues de ^ance. Elles doivent les rendre circonspects, défiants, les
• Tout e$l chex les enrants si Tugilif et si vi It l'observaieiir qui voudrait IL\i-i' !ei kSjiUBSUKB, F EduciUion lii-uyrtssive, livre li, i
e sorte de vertige gagnsiicei'tMUS. 1 (Miuc NuikJiii
elle parvient à se constituer, sera à même de rendre à son tour quelques services à l'étude générale de l'homme. La question des origines, des commencements, est instructive eu toutes choses, Par quelle exception singulière ne le serait-elle pas, quand il s'agit du développement intellectuel et moral de l'être humain? La psychologie de l'enfant n'est pas seulement une préparation utile k la science et à l'art de l'éducation : nous persistons à la considérer comme une introduction nécessaire à toute psycho- Elogie future.
■ Depuis trois ans qu'a paru la première édition de cetouvrage, Hôuelques publications nouvelles sont venues grossir les maté- Bpiaux d'une science qui, comme l'enfant qu'elle observe, est, Belle aussi, en voie de formation. Nous n'avons pas appris qu'en BÂllemagae les admirables travaux de Preyer aient suscité beau- Ksoup d'imitateurs. Mais un peu partout des observateurs con- ■'Vaincus se mettent à l'œuvre, et ceux que nous connaissions B^éjà persévèrent dans leurs recherches. En Italie, M. Garbini ■a publié, il y a deux ans, VÉvolulion du sens de la couleur chez mtes enfants; il avait déjà publié en 1889 VÉvolulion de la voie. ■4"' Paola Lorabroso, la fille du célèbre auteur de l'Homme cri- ^minel, a écril en 1894 un livre intéressant et personnel, les ^Baggi di psicologia del bambino. En Angleterre, en France Bï. Sully, M, Ferez, d'autres encore, poursuivent des études aux- ^■uelles ils ont consacré, l'un quelques-uns des essais de son ^Edmirable talent, l'autre tout l'effort de sa vie. H Mais, cest aux États-Unis surtout que le mouvement paraît Ke développer avec un succès marqué. Au congrès de Chicago, Kq 1893, une section spéciale avait 6Xé riiservée à la psychologie mAe l'enfant, que M. Stanley Hall, un des chefs de la philosophie vsméricaine, a popularisée par la publication de son journal The ■jjerfayoy ica/wnïiHiïry. La môme année a été fondée une ^ssocï'art'oM Wbiméricalne pour C étude de l'enfant^ avec M. Stanley Hall encore l'^our président. De son côté, V Association nationale d'éducation Wk constitué, en 1894, une section d'études pour le même objet. Hue toutes parts les observations se multiplient, et M. Harris, le Blirecteur du Bureau d'éducation, a consacré aux résultats Boéjà obtenus un chapitre spécial de son dernier Report, celui Ke 1892-93, qui a paru il y a quelques mois. C'est sous Ha forme de vastes enquêtes, et aussi d'expériences d'un ca-
ton 1"
PaÉFACE DE LA DEUXIÈME ÉDITION. VU
pratique, que les Américainsainient à procéder, avec les immenses ressources dont ils disposent. Depuis quelques anntSes déjà, à l'école normale de Worcester, les élèves sont invités & observer avec attention les actes et les paroles des enfants confiés à leurs soins, et à noter par écrit tous les faits qu'ils peuvent recueillir. Toutes ces notes prises sur le vif sont réunies sous des rubriques distinctes : mémoire, imagination, colère, imitation, etc. L'école de Worcester possède à cette heure plus de H 000 observations de ce genre. Mais on fait mieux encore. En Oïlifomie, dans la jeune et brillante L'niversité Leiand Stanford, le professeur Earl Barnes a établi une école expérimentale. Il comme un service d'enfants à observer », analogue au service d'enfants malades et soigm,^ dans les hôpitaux. « Des enfants de deux à douze ans, dit M. Ûarnes, sont reçus dans notre asile, entretenus aux frais de l'Université, ils ont avec notre déparlement d'études pédagogiques les mêmes relations qu'uu bûpilal avec le (^ï'/jar/emen/ d'études médicales. »0n neae contente pas d'ailleurs de ce laboratoire psychologique d'un genre pourtant original. Dans une dizaine de villes de la Californie, l'Université a organisé des classes, dont les professeurs correspondent avec elle, ut lui ont déjà euvoyi^ plusieurs illiers d'observations sur le développement physique, sur le couleur, sur la peur, sur le sentiment religieux chez '^es entants. C'est avec plus de précision et des moyens plus pratiques, quelque chose d'analogue à ce que M. Oinet tentait 'écemment chez nous, en adressant à diverses personnes un uestionnaire auquel elles devaient répondre, sur certains points ,e la psychologie de l'enfant.
Il n'est pas douteux que de tous ces eti'orts ne sortent peu à peu des acquisitions précieuses, dont profitera ce que les Américains appellent la h pédologie h, la psychologie expérimentale, plus habituellement la Child Study. Remarquons pourtant qu'avec leurs idées surtout pratiques, les laborieux chercheurs de-ï Etats-Unis se préoccupent moins, en étudianireniant, de pénétrer les secrets de sa nature quedepréparer les voiesàuueédution meilleure. Des quatre périodes que M. Stanley Hall disigue dans la Child Study — la période de la vie intra-utérine matai aye); celle qui s'étend depuis la naissance jusqu'à ta ■oisième ou la quatrième année; celle qui va de quatre ans à
■iXIV INTHOUUCTION.
Bpcrsonnols, je dirais non. Enfant, j'ai vécu entre «ne mère et
Kine sœur, pour qui jo n'ai pu vien avoir de cacliiS ; elles lisaient
fen moi, comme eu un livre grand ouvert; en vain j'aiiraîs
l' voulu me diSrober à elles ; elles auraient vite éventé mes pc-
I tites ruses, mes détours ; quand leurs yeux s'aLlacliaient à mes
L yeux (oh ! ce clair regard, après tant d'années écoulées, je In
[ vois, je le sens encore), vaincu à l'avance, je me livrais. Du
'' reste, elles me connaissaient mieux que je ne me connaissais ;
que de fois elles m'ont forcé à remonter le cours de mes déli-
' bérations intérieures, à relrouvor, sous les prétextes dont je
^ prétendais payer les autres et moi-même, le motif vrai de ma
I conduite, celui qui l'avait décidée (1) I,. )> Et M. Anlhoine pour-
[ suivait cette agréable causerie, insistant avec raison sur la
I puissance de pénétration qu'acquiert l'œil d'une mère fixé avec;
, un doux entCtement sur un ôtre chéri. La force de la tendresse
' crée entre les parents et l'enfant des relations si étroites, une;
intimité morale si profonde, que les plus obscurs battements du
Cft-'ur de l'enfant retentissent à l'oreille de ceux qui l'aiment.
L'amour paternel et maternel comporte une sorte de divination.
Comme on les devine en elTet, comme onles pressent, les moin-
di'es pensées, les sentiments les plus fugitifs de ces petits êtres,
' toujours couvés du regard et suivis pas à pas. Mme de Sévigné
' disait à sa fille, dans un élan de tendresse : h J'ai mal à votre
' poitrine ! » Un père, une mère, afïectueux et attentifs, peuvent
presque dire à leur enfant : « Je ressens tes émotions 1 J'ai
! conscience de ta pensée ! »
[ Wous pensons volontiers que les meilleurs psychologues do l'enfance sont ceux qui ont suivi avec vigilance et d'heure en heure le développement moral de leurs propres fils ; mais nouSj ne songeons pas à exclure les célibataires de la participation à ces recherches, ni à leur interdire le succès. Si nous avions quelque velléîlé de le faire, les résultats déjà obtenus se. t chargeraient de nous donner un démenti. Pour ne ciler qu'ua. exemple, M. Bernard Perez, après Houssuau, n'a étudié que les
^1] M. ASTILOL-SE, A (
INTnODl'CTIOPf.
i.'iinuils des autres, ni il a cependant éiM'il sur le sujet qui nous (ircupe des livres instriictirs et interessanls. Lu conscience de l'enfant ue se défend pas contre l'observateur, quel qu'il soit. 11 n'est pas besoin d'effraction pour pdmîtrer dans son âme, ouverte à tout venant, et s'offrant. pour ainsi dire, sans rt^sislance & toutes les indiscrétions.
Si les journaux paternels ou maternels (4), où une main soigneuse enregistre au jour le jour les plus petits incidents do l'existence d'un enfant, sont assurément les sourcesd'obseivation les plus précieuses, toutes les informations, d'où qu'elles viennent, sont les bienvenues. C'est qu'en cfTol, il n'y a pas de sujet qui, par la complexité des questions qu'il soulôve, réclame plus impérieusement la multipliciti^ des expériences, se complétant, s^e contrôlant les unes les autres. La psychologie de l'enfant est une œuvre compliquée, dont le succès no peut aboutir que si 1111 grand nombre de collaborateurs y mettent successivement 1,1 main. Des observations individuelles, quelque minutieuses et méthodiques qu'on les suppose, par exemple celles de M. Preyer sur son lils Axel, outre qu'elles peuvent Ctre faussées par l'cs- [irit de système, sont nécessairement incomplètes et par quelque endroit inexactes, parce qu'elles ne portent précisément que sur un seul individu. L'évolution des facultés de l'enfant est d'ailleurs trop rapide pour qu'un seul observateur puisse en une fois se rendre compte de ses démarches. Combien de fois, "Il observant nos propres enfants, n'avons-nous pu que cons- I lier nous-môme l'impuissance de nos efforts! Le phénomène |iie nous voulions comprendre avait disparu, avant qu'il nous ■iil possible de le saisir complètement. Une question était posée, I nous pensions fitre sur le point do ta résoudre ; mais le !i mps avait suivi son cours; l'étape du développement corres- [lûudant à la question examinée était déjà parcourue : et nos iiljsoi'vations ayant marché moins vite que la nature, l'évolution, dont il fallait surprendre le mystère, était close, avant qne l'on-
il) Mmn Nxciieii db Saussubk lea rei!oiiiiiiiin(lnit lifyX il y a ciii<|ii»nte nna : J l'ili.irlc ïiïciiii-iit li's jniin^s mires, disait-elle, à leuir un joiiriidl exact du ].-.t1uppeiuenl du leurs «nfauts... u \,L'Iîilucalioii irrojressîix, livre 11, chap. i.)