‹ L'évolution intellectuelle et morale de l'enfantChapitre 62 sur 76 · L-ÉVOLLTION INTELLECTUELLE · texte numérisé non relu

L-ÉVOLLTION INTELLECTUELLE

sociale, etc., — la raison d'élre de ces insuffiBances et de ces lacunes

Imorales.

Il y a donc un grand intérêt à suivre, pas à pa?, chez l'enfant, les petites velléités (jul doivent donner naissance à la volonté morale ; Ine serait-ce que pour montrer de quelle manière" l'éducation ultérieure, et surtout la meilleure de toutes, je veux dire l'efTort per- Bonuel, pourra dans l'adolescence et la maturité réparer les brèches de la construction ébauchée dans l'enfance. Comment dans ce tourbillon de désirs capricieux, d'impulsions désordonnées, mobiles, qui caractérisent le premier âge, voyons-nous apparaître, comme un point fixe, l'obéissance à lu règle, règle tout extérieure à l'origine, confondue avec les personnes qui commandent, qui donnent des ordres à l'enfant? Comment à l'égoïsme, qui au début suggère seul l'obéissance, Toyons-noua se substituer pan à peu le plaisir désintéressé d'être bon, uniquement pour être bon ? Par quel progrès secret, la règle, incarnée d'abord dans les parents, devient-elle la notion ou le sentiment d'une obligation intérieure, l'idée abstraite du devoir et du la loi? C'est ce qu'il nous faut apprendre, en observant l'enfant dès le berceau.

C'est dans les états affectifs, bien entendu, que doit être cherché le point de départ de l'évolution morale. De tout ce que la raison développée peut comprendre de vertu et d'énergie pour le bien, de tout ce que la conscience d'un Kiint, par exemple, contient de beauté morale, le premier principe est ce simple fait que, naturellement ■sensible à la crainte et à la douleur, le pelit enfant réprime ses pleurs et ses cris devant les manifestations jnenaçantes de la volonté de ses parents. " Un homme incapable, par hypothèse, d'é- -^ prouver du plaisir ou de la peine, dit M. Ribot, serait incapable d'attention )) : il seraitencore plus incapable de moralité.

La première forme de la conscience morale, c'est donc la crainte de l'autorité paternelle et maternelle. Tout le monde est à peu près d'accord pour le reconnaître. Le bien, dans la première conception du tout petit enfant, c'est simplement ce qui est ordonné ou permis; le mal, ce qui est défendu. M. Preyer, qui n'a d'ailleurs consacré que quelques lignes à la question qui nous occnpe , constate que, ^â&ns le milieu de la deuxième année, la connaissance du bien,

DÉVELOPPËMriKT DU SENS MODAL. 283

c'est-â-dîpe de ce qui est interdit, est déjà acquise depuis quelque temps (1), Et de même H. Sully écrit : « La répugnance de l'enfant à faii-e le mal est uniqiiement^le sentiment égoïste qui le porte à délester ou ïi craindre la punition (2). » Pour être tout à fait précis., le mal, dirons-nous, c'est moins pour l'enfant la défense faite par les parents, que les conséquences désagréables auxquelles il s'expose, s'il désobéit.

A vrai dire même, t l'âge où l'enfant n'est pas encore en état de comprendre le sens d'un ordre ou d'une défense, l'éducation de la moralil6 a déjà jeté en luises premières racines, par cela seul que les personnes qui l'entourent ont opposé h ses caprices la résistance muette et inflexible de leur volonté. Nous avons vu des mères obtenir de leur nourrisson qu'il ne les réveillât plus pendant la nuit, qu'il ne se réveillât plus lui-mc^me, pour demander le sein, rien qu'en ne cédant pas à ses prières et en lui démontrant ainsi l'inutilité de ses cris. Ij'opération était d'ailleurs pénible etexigeait quelque patience : c'est le pÈre qui s'en chargeait et qui, pendant plusieurs nuits de suite, emportait l'enfant dans sa propre chambre. C'est en ce sens seulement, et, pendant un moment bien court, qu'il convient d'accepter et d'appliquer la maxime que Rousseau avait le tort de vouloir étendre au delà des premiers mois, et qui consiste à incliner devant la nécessité les désirs aveugles de l'enfant. Dès que cela est possible, il est bon que la volonté qui ordonne, comme plus [tard celle qui conseille, se substitue A la nécessité qui impose; et on ne parlera jamais trop tôt à l'enfant de ses devoirs.

Mais nous n'en sommes pas encore là. Les premières leçons de moralité, c'est la volonté impéralive des parents qui les donne. Et il n'est pas besoin que cette volonté, pour se faire obéir, s'arme de tout un cortège de punitions, dont il ne saurait èlre question avec un enfant qui \ient de naître : il sufiit qu'elle se raanU'esle. Quel est le père qui n'a pas expérimenté, comme nous, qu'en élevant la voix, ' ea prenant un visage grave ou sévère, on a raison souvent, sinon toujours, des petites mutineries de l'enfant nouveau-né : k une condition pourtant, c'est qu'on agisse ainsi dès le début et à la première [^a|>pai'ition des actes qu'on veut réprimer.

V II y a chez l'enfant un fonds de docilité naturelle qui va comme pin-devant de la règle, une sorte de crainte instinctive, dont il faut

(l)M. Pkbïbh, op. cit., p. 301.

(î)M. 8in.LT, op.ci/., p. «0.

L'ÉVOLUTION IMEI.I.FCTUELLE.

savoir user, avec disorélion, d'ailleurs, si l'on ne veut pas s'exposer à préparer un caractère sorvile. Les appels de l'éducation morale ne seraient pas entendus comme ils le sont, s'ils ne renconlraient pas daus le naturel de l'enfant un instinct inconscient et endormi qu'il 'agit seulement d'éclairer et d'éveiller. Cet instinct n'est pas exclusivement le sentiment de la faiblesse en présence de la force : c'est une disposition spéciale, que la nature transmet àl'enfant, fortifiée, " sinon créée, par les habitudes morales, par les efforts vertueux de nos ancêtres, u L'enfant civilisé, écrivait Guyau, au lieu d'être, conune !e sauvage, sans loi, sans frein, est tout prêt à recevoir le joug de la loi. L'éducation trouve en lui une aorte de légalité préétablie, de loyalisme naturel (1). » Tel est aussi l'avis de M. Sully et de M. Egger :a L'enfant montre de très bonne heure une disposition à se soumettre à l'autorité d'autrui, et cet instinct moral n'est proba- , blemeut que le résultat héréditaire de l'expérience sociale et de la „ -culture morale de plusieurs générations (2). m — « Que, dans uns ' fiociélé civilisée comme la nôtre, l'éducation aide beaucoup à la raison de l'enfance, cela n'est pas douteux, mais ce qui l'est moins encore, c'est la docilité naturelle de l'enfance à suivre, sur ce point, les leçons qu'elle reçoit (3).

Instinct éternel ou acquisition héréditaire, c'est un fait incontestable, en Inut cas, que l'cnfanl s'incline volontiers devant la règle que son imagination incarne d'abord dans la volonté de ses parents. * El cela est si vrai que l'enfant en arrive bientôt à vouloir appliquer la règle, non seulement à lui-même, mais aux autres. A vingt-trois mois, le fils do Tiedemann « vint dans un endroit de la maison, où , il avait été puni la semaine précédente, parce qu'il l'avait sali; el sans autre provocation, ildit immédiatement que quiconque salirait la chambre recevrait des coups ». L'enfant généralise vite; l'idée de la règle se dégagera peu à peu dans son esprit de la considération des personnes qui la représentaient i ses yeux. En l'absence même de son père et de sa mère, il s'habituera à s'y conformer : témoin l'enfant observé par M. Preyer, qui, à trente-deux mois, ne pouvait voir sa bonne contrevenir aux défenses qui lui avaient été faites, et ne consentait point, par exemple, à ce qu'on le fit 1

(1) GuïAi', f:dac

(ï) M. SULLT, Op

(3) M. EooEit, 0)

DÉVELOPPEMENT Dtl SENS MORAL.

manger à l'aide d'un couteau, sans proLeslei- avec vivacité (1).

Quiil(|ue importantes que soient ces premières dispositions de l'enf'anl pour l'acquisition future des distinctions morales, il est bien impossible d'y rien voir qui ressemble à la vraie moralité. Tout se réduit encore à une impulsion d'obéissance, ou bien à l'association qui s'établit, dans l'esprit de l'enfant, entre certains actes et les suites désagréables de ces actes. La force du principe d'association est telle, d'ailleurs, que l'enfant qui commence par craindre et détester les punitions, conséquences annoncées et prévues de ses fautes, fiait par détester les fautes elles-mêmes.

Ce serait donc faire abus des mots que vouloir, comme M. Ferez, par exemple, attribuer le sens moral au tout petit enfant. Il semble que M. Ferez se reproche de lui accorder trop peu, de lui faire la mesure trop courte, en fixant à six ou sept mois le premier éveil de la moralité, n La notion tout objective du bien et du mal, germe intellectuel du sens moral, ne peut guôre se constater, dit-il, avant l'tige de six ou sept mois fâ) ». Darwin lui-même, si disposé à surfaire les enfants comme les animaus, déclare n'avoir observé le sens moral chez son iîls que vers l'Age de treize mois. Mais nous ne tenons pas k quelques mois de plus ou de moins ; car nous sommes convaincu que, ni à deux ans, ni à trois, ni même beaucoup plus lard, l'enfant n'est en état de discorner véritablement le bien du mal. Four le croire capable de moralité, il faudrait a la fois accepter une définition qui en infirmerait et en atténuerait la portée, et iine interprétation illusoire de certains actes de la vie enfantine. Quels sont en effet les exemples rapportés, soit par Darwin, soit par M. Ferez? « A l'ftge de deux ans sept mois et demi, raconte Darwin, je rencontrai mon fils Doddy, au moment où il sortait de la salle k manger, et je remarquai que ses yeux brillaient plus qu'à l'ordinaire et qu'il y avait dans toute son attitude quelque chose d'affecté et d'étrange; j'entrai donc dans la salle à manger, pour voir ce dont il s'agissait, et je reconnus que le petit drille avait pris du sucre en poudre, chose qu'il savait être défendue. Comme il n'avait jamais subi la moindre punition, son attitude ne pouvait certainement être due à la crainte ; et je crois qu'il faut l'attribuer & la lutte entre le plaisir de manger du sucre et un commencement do remords. « Je sais bien que Darwin, pour justifier su conclusion,

[1) PREYEB, op. cit., |I. 305.

\i) M. PoBU, Oji. cit., p, 3J5.

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