L-ÉVOLUTION INTELLECTUEUE
Bimplotncnl l'uversiuii de ce qui est défeodu par les parents, elts devient bion viU> active; elle suggère à l'enf^inl Loule aorte d'efforla, mo de les conlenlor et do se conduire à lour gré, afio que boi père et sa mère n'aient jamais à se plaindra de lui, à souS'rir i cuuse de lui.
Los faits que nous avons citi^s se rupportent à, une période déjl u» peu avancée de la vie de l'enfant; mais il n'est pas imposglhl» de constater beaucoup pins (âL, et dès la deuxième année, dea nîrestalions analogues de sensibilité alîectueuse. « C'est vers l'l%ft de treize moi», raconte Darwin, que je constataJ chez mon peLil. enfant l'éveil du « sens moral ■■. ■■ Doddy, lui dis-jè un jour, ne « pas donner ni) baiser il son pauvre papa : Doddy méchantlii Ce* mots le mirent sans doute mal ii l'aise, et quand je me fus rassis il Unit par avancer les lèvres pour indiquer qu'il voulait bien in'einbrasier; puis il a^ita sa main d'un air fâché, jusqu'à ce que jt: fusse venu recevoir son baiser. » Le prt-lendu n sens moral <• if' Doddy n'Olait assurément pas autre chose qu'un mouvement de tendresse, le besoin si marqué chot certains eufants de c&liner lemi parents et de répondre à leurs caresses. De même pour ce trailqtï Ticdumann rapporte de son flls, au quioyàème mois : « U pleiipait parce qu'on repoussait la main qu'il aimait à donner en signe d' Lion. Il Tiedcmann interprète h. sa manière ce petit fait, et l'enTisafi' même comme la révélation précoce du sentiment de l'honneur est plus exact de n'y voir encore qu'un acte d'affection.
C'est donc de très bonne heure que l'on peut reconnaître, chrf l'enfant, une tendance à sympathiser avec les personnes qui lui solil familières. J'ai noté dans mon journal d'éducation que, dès les pW miers mois, un de mes enfants cédait & t'influence d'une voix douti et caressante, et aussi, quand il se réveillait la nuit, tout prAtl s'exaspérer si on le laissait seul trop longtemps, qu'il se calmait, qu'il s'apaisait, si je m'approchais, si je lui faisais sentir l'altoucheraeii! de ma main, en prenant la sienne ou en appuyant légèremeal Id doigts sur son front. L'enfant apprécie, plus [fil qu'on ne le croil.li présence d'un protecteur, d'un ami; il en jouit, et c'est là le Mlff mencement obscur de l'affection par laquelle il répondra lui-miiu bientôt à l'aH'cction qui lui est témoignée.
U ne faut pas se le dissimuler, d'ailleurs, dans l'àme de renfad comme dans celle de l'adulte, les éléments les plus opposée se ml lenldéjà, se confondent, pour former des émotions en appumd
duits sociologiques ». La famille, le milieu, les circonstances, voilà les véritables origines du crime. Un jeune assassin, dont on a beaucoup parlé il y a quelques années, Joseph Lepage, disait : « Si ma mère avait vécu, je n'aurais pas agi ainsi (1). »
Hâtons-nous de tourner la page, et au tableau des défauts de Tenfant opposons celui de ses bonnes qualités. Si Ton ne peut saisir dans la conscience enfantine la notion abstraite du devoir, rien de ce qui constitue la moralité proprement dite, du moins, y trouvonsnous les sentiments naturels qui devancent les devoirs et qui préparent les vertus. Presque toujours à côté des mauvaises inclinations croissent les bonnes, qui corrigeront et étoufferont les premières, pour peu que l'éducation aide la nature. « Dans le cœur de l'enfant, dit un disciple de Pestalozzi, les bons et les mauvais instincts sont déjà éveillés, et se disputent la direction de la vie. Ceux qui trouveront le plus d'occasions de s'exercer auront aussi le développement le plus rapide, la plus grande puissance, et domineront le caractère de l'enfant (2). »
Il n'est pas rare de voir des enfants avares, qui serrent sou sur sou, qui surveillent avec un soin jaloux tout ce qu'ils considèrent comme leur appartenant en propre. Mais en revanche la libéralité, la générosité de certains enfants est chose connue. « Petrœa, une des petites filles dont l'aimable écrivain suédois, Mlle Fredérika Bremer, nous a tracé le portrait, Petrœa est bonne ; donner, c'est sa vie I » Il en coûtera d'ailleurs plus à l'enfant de partager son gâteau, de céder ses jouets, que de faire Taumône avec l'argent dont il ne sait pas encore la valeur. Peut-être donnera- t-il plus volontiers à ceux dont il attend un juste retour, à sa mère par exemple, qui ne reçoit d'une main que pour rendre de l'autre. Il offre parfois avec l'espoir qu'on refusera, et un La Rochefoucauld de l'enfance a imaginé la petite scène suivante, qui se renouvelle souvent dans la réalité :
« Veux-tu de mon gâteau, Louise? — Non, mignonne, Garde-le : Tu Tentends, maman, comme elle est bonne ! »
(1) Voyez, sur ce sujet, un livre récent, les Enfants en prison^iniv MM. Tomki, et RoLLET. Paris, Pion, 1892.
(2) M. DE GuiMPS, le Livre des mères ^ p. 28.
l-tTOUTMX I^iTELLECTtELLE.
r. •« hâni ie I exabnteet avec joJe. quand U est HagB' • »aytms se sont pas re>u^s sans f^CTel (1). »
, d'aillean, re^lcronl sar ce point eafSB 4 à rroarquer nt pfful que, dans leur morsli '.bien des gens ne dépassent pas i^'lpi ielearuîsd-ocr, l'tin ou Tnulre dos degrés Ir ■lAr» m train de décrire : ce c]ui ne • ^'«■t fèmsÊ ftorhotn deneat la Tonne détiuîlivg de leur» ni iBadhné.Cc9t «iitu que ta crainte di- la puuîtion ellere I ialÉresfté 4e la rr^r l'ilérirarv rrsnment le code moral d'aï t«aae paHie de lliwKunJlé, Et, â un degré plus élevé, le dés d'aire agréable oa olUe ans autres, la volunlé de leur faire du Ma ginénliaaliMa «paBdie d« l'instinct qui pousse renfant âsetisTal sea pBTcals. 4eaw«R le principe unique de la vertu pour certaia JT- détical» et sensibles. • Que si Je fais do bien à quelqu'un, j'i SB» ktunnx. écm»t r^vinroent U. Legonvê ; que »i je lui fais i Bal. j*ea ai remords cl souffrance. Je n'ai pas bL>soiu dur rè^« de vie (2). •
Moralité égoïste, dcrivée de la erainle et de la docilité nattinlll os bien moralité de svmpalhîe, voilà tes deux premiers fonâeiMD de la distinction du bien et du mal chez l'eufant. Et ces deux priw pes agissent cDttcnrrfmmeDt. en s*appu}rant l'un sur l'autre, même que renfanl saclie parler, avant que les mots de bieo el mal puissent êti-ealilemenl murmurés à son oreille, ou queseslên les répètent en y altachaul un sens quelconque.
Une des difficultés de la psychologie de l'enfance, ne l'oul pas, c'e^t que, pour décrire les petits faits, vagues, à demi iai» cienis qu'elle observe, elle est nécessairement obligée de recoi & la précision des mots, et par suite de traduire iuexacleiDeitl faits, de les grossir, en leur prélaot une consistance qulls rf pas dans la réaiilé. Il va de soi que le langage dont nous nous i vons ne peut exprimer qu'avec quelque inlldéliLé des phénomi à peine ébauchés eocore, des conceptions qui tiennent du révef
(I) Mlle Fhëdëriea BttnEH, 'c Foyer domeatique, traduit du sDËdoii, A Gnmitr, 1853.
{1) M- Lbuouvé, Fleur» dhiiier, Fruitt d'hioe-; ISftO, p. H.
.( Tu reviendras, (lia? » était une queslion que j'avais coulume de poser anxieusement, après avoir suivi jusqu'à la porte ceux qui s'en allaient (i). » Il y avait là comme un cri touchant de détresse, jeté à ceux qui partaient, et dont on ne voulait pas être séparé pour toujours.
Mais la sensibilité enfantine déborde parfois le cercle de la famille. Elle éclate k Timproviste, en présence des souffrances, des dangers supposés ou réels auxquels est exposée même une personne inconnue. Un écrivain russe, Mme Manacéïne, l'auteur d'un ouvrage remarquable sur le Surmenage mental, raconte le fait suivant, dont elle a été témoin au jardin zoologique de Saint-Pétersbourg : « Un grand nombre de personnes assistaient tranquillement à différents tours exécutés par un éléphant, et notamment à une scène où, le gardien se couchant par terre, l'éléphant se mettait à marcher sur lui. 11 n'y eut qu'une petite fille de deux ans, assise sur les bras de sa bonne, qui se prit à pleurer très fort et qui protesta par ses gestes et par son tangage d'enfant contre la promenade de l'éléphant pardessus le corps de l'homme couché. On s'efforça de la tranquilliser, mais malgré les paroles rassurantes du gardien, malgré la bonne ijui se sentait positivement scandalisée par une conduite aussi indécente, l'enfant ne voulut rien entendre et ne s'apaisa qu'au moment M) le gardien se mit debout et obligea l'éléphant à sonner la clo- >:liette{2) «
Ce n'est point forcer les choses que de voir dans cet effroi, dans celte émotion d'une fillette de deux ans, l'éveil du sentiment le plus large de la solidarité humaine. Sans doute on dira que, devant ce spectacle insolite, l'enfant surprise avait peur- Mais avoir peur pour les autres, n'est-ce pas le fond de l'amour?
Nous n'insisterons pas ici sur les autres formes, sur les formes usuelles, pour ainsi dire, de la sympattiie puérile : l'amour filial, l'amour fraternel. Pour n'être pas sceptique sur ce point, il suffit de considérer l'enfant au moment oii il regarde sa mère, sa sœur, avec une physionomie souriante et gracieuse, toute empreinte de confiance, d'abandon et de tendresse.
(I) PiEHHK Lot:, h Roman €im enfant, 1890, p. 8.
(3) Mme ManacéÏnb, le Surmenage maniai, p. 248. Paria, Masson, 1890, — Gallon, le philosophe anj^lais, constate de lur'me l'émotion que les enfanta témoi^iiciit lians lea jardias zoologtques de Londres, au moment du lepns des serpenta auxijuels on donne à manger des animaux vivants, et cela pendant i[ue lus adultes restent impaulbles.
334 L'ÉVOLUTION INTELLECTCELLE.
Une inclination moins nalurelle. mais donl il n'esl pas impossible pourtant d'apercevoir les premiers iadices dès un âge très tendre, c'est le sentiment de la jusiice (1). J'ai toujours été frappé de l'ûnergie qu'un de nios fils mettait ù. solliciter pour lui-même le Lraitement qui était fait à son frère, le trailemenl du frère le plus favorisé, s'il s'agissait d'une chose agréable, d'une distribution do friandises, par exemple, et par contre à réclamer pour son frère une part égale dans les obligations pénibles qui lui étaient imposées ù lui-même. Voyei les enfants dans leurs jeux : « A cliacun son tour, » est un des propos qui reviennent le plus souvent. fiappolonE-nous avec quelle intensité d'indignation Rousseau enfant protestait contr:' l'injustice dont il se croyait victime. « La mère, dit Michelet, nVnseigne aucunement le juste, mais elle fait appel au sens du juste qui est dans l'enl'ant du fait de sa nature. » FauL-il s'étonner que, ci.' sentiment de la justice, l'enfant l'éprouve au début surtout par rapport à lui, et qu'il ne conçoive d'abord que l'égalité des biens pour lui-même, l'égalité du mal pour les autres? C'est la réflexion seule qui li^i permettra de combler les lacunes de ses impulsions naturelles, et de compléter un sentiment tronqué qu'il a du moias le mérite d'éprouver avec force.
Il n'y a pas jusqu'aux sentiments purement morau.\, comme le remords et le repentir, qui, vers six ou sept ans, ne puissent se développer dans l'Ame de l'enfant. Edgar Quinet était arrivé à sa septième année, à l'ôge de raison, comme disent les théologiens, h. l'âge où les péchés comptent, comme disait un enfant. Sa mère l'avait gravement averti de rimporlance de cette date, à partir de laquelle il deviendrait responsable de ses actions. Le résultat fui pendant quelques jours un redoublement d'obéissance et une conduite irréprochable ; mais nul n'est parfait, surtout à sept ans 1 L'ne faute assez grave fut commise. Le coupable l'aggrava par son dépit de l'avoir commise, et il entra en pleine révolte. Mais le remords ne se fit pas attendre. El quel remords? " Ce fut un désespoir sans bornes, que personne ne pouvait apaiser. J'errais le jour entier sur la galerie extérieure de la maison; quand les paysans passaient et s'approchaient, je criais d'une voix lamentable, en m'arrachanl les cheveux : Je nuis damné! je sitU damné !... » Sans doute ce cri d'une conscience qui s'éveillait pour la première fois, on ne le recueillera
(l)Micticlct va jus:[u'à diri
n senliment inniJ. •
pas, proféré avec la même conviction désolée, sur toutes les lèvres d enfants; on ne trouvera même rien qui y ressemble chez pas mal de petits écoliers. Mais ce n'est pas dans ses spécimens les plus disgraciés qu'il convient d'étudier la vraie nature humaine : c'est au contraire, si Ton veut arriver à une appréciation équitable, chez les individus qui, grâce à un milieu favorable, ont grandi dans des conditions normales, qu'il faut aller chercher la mesure exacte de ce que peut l'humanité ; sans oublier d'ailleurs que les qualités de l'enfant ne sont souvent que le reflet des vertus de ses parents, et que le caractère enfantin est pour ainsi dire une pièce écrite en collaboralion, où il est malaisé de faire le décompte de ce qui est l'œuvre de chacun des deux collaborateurs : la nature et l'éducation.
Mi L-evftl.mON TRTBlt8CTCEU.B. ^^M
rncquisilion da sens moral snit chotie impa9sîbl(> ; niaif! c)lc si ccrUtinemftnt jitus lalmneuse et plus K-nle.
Le vie soriaU-, sous ses Torut^^s cnfaDline!;, est en effet une école nioratîté. En jouant lîSrcment aver ses cnuipagnons d'flge, l'enfî va faire connaissance avec leurs qualitL^s el leurs rii>rauls. el ex\ rimciiter par lui-m^tne les effets de leur boolé ou de leur méchj cel#. Un griind priigrès sera aceompH, le jour où il ne dira plus s( lemont de lui-iuèine : " U^lté, vilain ! «: mais où, parlant de s frère ou dfl sa sœur, il sVeriera avec conviction : « Paul, mf'chant « Marthe, méchante! •• et cela, non parce que Paul eX Marthe auro désobvi & leurs parents. comme il leur désobéit lui aussi, mais pai que Paul lui aura lionm'- un cdup de poing qui lui a fait mal, pai que Marthe lui aura pris un |cAleau ou un jouet dont la privation lu] ilù 1res sensible. Le prolil sera le même, dans riivpothôse învei s il a alTalre avec des camarades doux et gC-néreux, qui lui rende de petits services, qui partat^enl complaisamment avec lui tout qu'ils possèdent, Ce n'est pas seulement une disposition^ la reCOQn&t! sance ou à la colère qui, selon le cas, s'implantera dans sa eoi cience ; ce sera aussi, pour peu que ces expérieuces se répètent bi quemment, une tendance & comprendre le rapport de dépcniluDÇ qui relie les actions d'aulrui !i son propre bonheur, et par cons* quent à apprécier par leurs elTets. dans un sens tout utilitaire d'nS leurs, la méchanceté ou la bonté des autres.
Ces conceptions vagues deviendront plus nettes, lorsque victira des mauvais procédés de Paul, qui lui rend coup pour coup, obj des prévenances de Marthe, qu'il n'a jamais hattue ni offensée, commencera A saisir un autre rapport : celui qui fait dépend en partie de sa conduite envers les autres leur conduits à si égard. 11 ne Taut pas ti l'enfant un bien grand effort d'inlelligeac pour qu'il s'inspire à sa manière des maximes de l'Ëvangile ; v Fais autrui, ne fais pas à autrui, etc. ; •> ayant appris à. ses dépens doit donner l'exemple, s'il veut être payé de retour.
Mais eu même temps qu'il renTorce les tendances utilitaires 4 noire petit apprenti moraliste, le commerce qu'il entretient »W d'autres enfants ouvre des voies nouvelles à ses facultés aifsC tives.
Ce n'est pas seulement quand il ressent pour son propre coin] les effets de la brutalité de Paul, ou de l'humeur Jalouse de Marti qu'il proteste et qu'il se fâche ; c'est aussi quand il voit exposé i
mêmes vexations tel ou tel de ses frères ou de ses camarades. Il se met à la place de celui qui est molesté ou dépouillé : il souffre avec lui. La sympathie Témeut pour les souffrances d'autrui, comme Tégoïsme l'avait ému jusqu'ici pour les siennes. « Nous avons tous, disait Helvétius lui-même, deux sentiments qui sont les fondements de la société : la commisération et la justice. Qu'un enfant voie déchirer son semblable, il éprouvera des angoisses subites ; il les témoignera par ses cris et par ses larmes; il secourra, s'il peut, ceux qui souffrent (1). »
C'est ainsi que la sensibilité de lenfanl s'étend et s'élargit, que la source des plaisirs et des peines, d aboçd resserrée dans le cercle étroit des impressions égoïstes, reçoit de nouveaux afQuents. Les idées et les sentiments de la conscience s accroissent d'autant, et, de généralisation en généralisation, Tenfant se rapproche* du terme
de révolution morale. Il n'en est plus à s'inquiéter exclusivement de son propre bien-être: par une émotion généreuse, il participe aux afflictions des autres personnes, dans la mesure môme de l'amour qu'il ressent pour elles. Et l'habitude de ces émotions engendrera peu à peu une impulsion, une tendance à éviter toute action méchante, non seulement parce qu'il s'exposerait à en pâtir lui-même par représailles, mais parce qu'elle causerait à autrui préjudice et douleur.
Nous voilà donc parvenus à un état complexe où se mêlent quelques-uns des éléments essentiels du sens moral ; et si nous voulions résumer les diverses étapes du chemin parcouru, en prêtant à l'enfant un langage précis dont il est encore incapable, nous dirions que successivement l'enfant s'est dit à lui-même :
« Si je fais ce qui m'est défendu, par exemple, si je bats mon peti frère, papa me grondera et me punira; — cela fera de la peine ù maman; — mon petit frère me le rendra; — je suis méchant, car je fais du mal à mon petit frère. »
Bien entendu, nous supposons qu'aucune cause extérieure de démoralisation précoce n'est venue altérer dans son principe l'épanouissement normal des facultés enfantines. Dans un grand nombre de cas, les mauvaises inclinations, l'instinct de la révolte, la sécheresse naturelle du cœur, la colère, l'orgueil pourront bien enrayer, retarder, l'évolution que nous avons décrite, mais elles n'empêche-
{V HsLvÉTiua, de VEsprit. Introduction, vi.
>Bl pif> dt) sp d^ivoloppcr, un peu pli [ tnti^ricurc qui agit dans l'enfant (1).
L'ItVOLUTlOK LNTKLI.ECTltïLLE.
liM, un pluK lanl, la iorc
Hi-sli' roppndant le puinl capitnl. Nous n'avons assisté jusqu'
qu'il un travail préparatoire: rien ne s'est encore montré qui révéli
I cbez l'i-nfunl l'idi^e d'uiiu loi morale, existant pur elle-même, \p iea
I Umetit d'unr oMi^tion intérieure, la notion du devoir propremei
dit, la vraie cunscicnco, en "un mot. Nous voyons bien que le fils ' Tindeiiiann. toujours précoce, s'écriait à deuxanet et demi, loraqi I croyait avoir fait (|ue]que chose de bien : « Le monde dira, c'est I bon petit prçon! u et qu'il cessait de faire des sottises, si on I . faisait reniuriiucr que le voisin le regardait. Mais, quelque impo tante qu'elle soit, cette préoccupation de l'opinion, où il ne &i I voir d'ailleurs qu'une ostension nouvelle du désir originel A'i approuvé el loué par ses propres parents, celle soumission crùob'i .ujugemeul d'autrui ne représente, en aucune façon, l'équivalent d ce jugement intérieur par lequel l'homme mûr prononce qu'un» action est bonne en soi, et se sent obligé & l'accomplir. Comment s'opère, si tant est qu'elle s'opère en elfet, cette crise décisive' l'évolution morale? Comment aux mobiles intéressés, aux moiiW' ments de sympathie que nous avons analysés, se aubsUtue-l-tlIi eulln, celle idée pure et abstraite du bien, qui suscite dans cba^ individu un juge intérieur'/ Nous n'hésitons pas à répondre i^M c'est l'éducation, l'éducalion seule, qui peut produire chei 1'»'
(1} Vbk question ti'£i déliMie est celle de savoir si la pudear existe dioM tuut petits entrants. " L'enfant, dit-oii \les Enfant* erimiiiels, par M. To»' I RULLEt, 1893, p. IVi), renTant, daos sï première enfance, n'est pas i:hast«, fO I qu'il n'B aucuDR \à&^ de pudeur... Ce n'est que peu à peu que uall. le «enlfeM I de 1a pudeur- " Sans vouloir npprofonJir U question, il nous p.iratC ccrtûa ]> 1. dans son ingénuité innocente, le petit eufaut ne connaît ni la pudeur ni MM r dence. Sans doute il peut se roucontrer, par suite de perversions 4*^^HI \ enlants qui, de tri^s bonne heure, tëmoigueut d'une précocité maUïfl^^^l r gênerai le tout petit enrant est pur; et quand il a un peu grandi, lap^^H f rait d'elle-même par une sorte d'instinct secret, qui, on l'a constat^^H [ mtoe ctiez les enfants idiots. C'est profaner, ce nous semble, l'innoceincjjl I relie de ces petits Êtres tout vierges, que disserter, comme le fait tirareill I M, Feres,sur l'instinct sexuel chez l'enfantde deux à trois ans, ou que citer, «un I le le permet Duponloup, des médecins qui •■ auraient vu di!a|noui'rissoas biuouI< au berceau ■.
quelle seulement l'enfant pourrait devenir fou. Les faits conlredi- SPnt encore ceite opinion et prouvonL que l'âge de la folie doit être reculé jusqu'aux premiers cornniencements de la vie, Esquirol rappelle l'observation, faite par le D' Franck, d'un maniaque de vingtquatre mois (1). Haslam parle d'une petite fille qui vers la troisième année fut atteinte d'aliénation, d'un garçon de deux ans, qui, sans cause connue, l'ut pris d'agitation maniaque (2).
Stoll raconte l'histoire d'un enfant qui 4 la suite de la vaccination tomba dans la manie (3). Nous aurons l'occasion de rapporter d'autres exemples analogues d'une folie tout aussi précoce. L'aliénation de l'intelligence peut donc suivre immédiatement et même accompagner son premier éveil. Ce n'est pas assez de dire que t'enl'ant peut devenir fou : la vérité, c'est que parfois il nait fou.
Rien de plus intelligible d'ailleurs, même a pnori et k supposer qu'elle ne fût pas démontrée par l'expérience, que la possibilité de la folie chez l'enfant. Il suffit de considérer que le nouveau-né n'est pas un être entièrement neuf. Il a déjà un passé, celui de sa famille et de sa race. Il est l'héritier de tout un patrimoine de dispositions, d'aptitudes, de qualités et de défauts, patrimoine que lui ont fait les actions de ses ancêtres.
Sa nature individuelle plonge," par des racines profondes et cachées, dans la nature commune de la famille à laquelle il appartient. Il peut donc y avoir une innéité de la folie, comme il y a une innéité de la raison. L'enfant peut venir au monde avec des prédispositions morbides, au moral comme au physique. Sans doute, le plus souvent, les germes maladifs de l'âme ne se développeront pas tout de suite ; ils couveront de longues années, ils resteront à l'état latent, jusqu'à ce qu'ils éclatent sous l'action des circonstances. Parfois la virtualité transmise à l'individu nouveau ne doit éclore qu'à un jour donné, k une date en quelque sorte fixée d'avance. Un homme se marie, devient fou à une certaine époque : son fils, né avant celte époque, aura un accès de folie qui sera comme l'éphéméride de celui de son père. Mais la folie héréditaire ne connaît pas toujours ces répits et ces lenteurs. Il arrive aussi qu'elle éclate dés le premier jour, particulièrement quand l'aliénation des parents a coexisté avec l'acte de la génération ou de reufantement. Crichton en rapporte,
(I) Ebouihou, op. cil.
(!) UabliIU, Observalioa» on Madftess. Loadnn, 1800.
(3) Voyez Annales raédico-psyclutlogiques, IKliT, I, p. 329.
WW^^^^^ L-B«HXT10N IXTEIXKCTUKLLE.
I plus tôt poniiMe. pour grtuvBriii>f i'cnranl. If mol dft l'obligation; I • Vou» devez (1). « Tcll« est aD&vi l'opinion do Mme Ouuol, qui dù- I dare «voir coostaté, chcï des étirants de six à sept ans, le poavnird» I liM*9nn>™i«(2^. " Ne vois-jepas. dit-elle, des enfants, déjà sensibles I an goût da liien, y trouver le inoUrel la récompense de leurs efforlsî f 1^ lèle de Sophie suniuifra pturune leçon, oii elle De peut troavS I d'autre plaisir que celui de la bien faire ; et Louise saura ai I primer le désir de battre sa petite camarade qui lui renverse soi I eh&tean de cartos, contente de pouvoir uiedire : « N'est-ce pa I « man.qtioj'Ki bien fait?" Hich<^let, trSs afBrmatir, comme toujours, [ ïB plus loin encore : « Tu dois, dit-il, est-ce une idée compliquée, I qui demande explications? Nullement. Dans le monde du travail, tant cduration et sans raisonnement, par unt^ simple inluilion, ao apprend de bonne heure la notion du devoir (3). uMichelet oublie qua dans a ce monde du travail » dont il parle, il admet par hypoth^^A I l'existence d'habitudes régulières, d'exemples vertueux qui son!:
eux-mêmes une éducation et la meilleure de toutes.
I .\s9urément les leçons peuvent avoir leur efficacité, pour peu
qu'elles soieaL simples, appropriées i la petite expérience de i'fft
Tant. Mais il faut craindre de mériter le reproche qu'un spirituel
écrivain adressai! tout dernièrement & l'enseignement des écoles
primaires : « Les programmes oflîcielsdemorale sont superbes, disait-
I il ; mais c'est vouloir empêcher le petit Gustave de voler les pommes
du verger voisin, en lui lisant la profession de foi du Vicaire sa'
, voyard ! » Non, nous ne lirons pas à l'enfant la profession de foi i\
Vicaire savoyard; mais dans un langage moins solennel, nous appd
I lerons son attention sur ce qu'il y a de commun dans la diversité dn
devoirs que nous l'habituerons à pratiquer. Nous souligaerons l(
plaisir ou le malaise qu'il éprouve déjà h faire le bien ou le in£
Nous lui ferons honneur de ses bonnes actions, et honte de s
fautes. Et tout en comptant un peu sur les exhortations et les dis
I cours, nous nous appuierons surtout sur l'action, sur l'exerdce e
sur l'exemple. C'est de !a pratique individuelle des vertus ({
naît l'idée du bien, et de l'exercice de la liberté que sort l'idée de II
I responsabilité. C'est aussi en voyant tous ceux qui l'entoureotBl
I soumettre à une même règle, que l'enfaut expérimente, pour a
(1) Mme DE nÊML'^AT, Essai sur l'iducaiio
(2) Mmo GuiioT, Ltllrea de famille, etc.,
(3) HicuRi.n', yosfiU,p. 137.
, I, p, IU3.
nfiVELOPPEMENT DU SENS MORAL.
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i!i'fi>, et saisit snr Ir fuit, vivante et agissante, la loi morale univer- -.lio. Ce qiio Marc-Aurèle disait îles différentes vertus : « Mon aïeul i.Lii appris la patience... A ma mère je dois lapiélé... A mon père, :.L modestie! « cela n'est guère moins vrai de la conscience elle-même, ([tii est lei principe des vertus particulières. C'est au contact de la conscience de leur père, de leur mère, ou de leur maître, que s'est développée de tout temps la conscience des enfants, quand ils ont élé assez privilégiés pour n'avoir qu'è continuer dans leur éducation personnelle l'œuvre de leurs premières années.
Veut-on la conlre-épreuve, c'est-à-dire des faits qui montrent f|u'à l'absence d'éducation correspond la radicale impuissance dii >ens moral? Il suffit d'ouvrir les livres qui traitent de la criminalité cliei les enfants. Ce n'est pas que nous confondions le sens moral et la moralité pratique; mais il est permis cependant de juger de l'arbre & ses fruits, et d'apprécier l'état d'une conscience morale d'après les actes extérieurs qui la manifestent. Eh bien I sur 9,906 enfants qui en 1873, étaient détenus dans les établissements pénitentiaires, 4,Si3 étaient orphelins d'un de leurs parents ou de tous les dfux ; 134 étaient élèves des hospices, c'est-à-dire qu'ils avaient été privés de toute éducation de famille; 1,518 étaient des enfants nalurels, c'est-à-dire élevés dans un milieu de débauche; 1,615 étaient nés de parents ayant subi des condamnations, et par conséquent avaient reçu les leçons de l'immoralité (1). Que répondre à un criminel précoce qui déclare devant le jury : " Je n'ai jamais rencontré personne qui se soit intéressé à moi. Enfant, j'étais abandonné & tous les hasards; je me suis perdu n?
Il serait facile de multiplier les exemples de cette influence souveraine de l'éducation première sur la moralité ou l'immoralité des enfants. Mais cette puissance des excitations extérieures n'exclut nullement l'action de la nature; elle serait même incompréhensible sans elle. L'enfant ne serait pas aussi disposé qu'il l'est, dès les premiers jours de la vie, à se courber devant l'autorité paternelle, s'il ne soupçonnait pas déjà, par une sorte d'instinct secret, dans la Milonté individuelle de ses parents la loi générale du devoir, s'il ne l'omprenait pas à demi que les ordres paternels et maternels se doublent, pour ainsi dire, d'une autorité morale. L'erreur de ceux qui contestent l'innéité relative ou l'hérédité de la conscience morale
b] M. OreeniN »'U,
:, VEnfan
à Paris, 1879,
mvoTinil de et qu'ils nv considiVrcnt commu inoé, commis a mroprede la nnturc, qu« l-c qui n[iparatt dès les prot]ii6ri?filieuri» Mio Ik vie. Dira-l-on qu'il n'est pas naturel A la plante <\e tlenrir, narce qno les deurii ne se inimlrciit sur la tige qu'à un certain œohnent de son iHatution! Diru-t-on quo certaines formes de la (on«, U» manie du suicide, par exemple, ne sonl pas héréditaires, pvi» IqnA if ffertae morbide, après de longues années de vie latente, Kobscurc, u larvée «, cnnime disent les médecins, n'éclate chat les t descendants qu'A un Age avancé, A quarante ou cinquante ans! Do ce l que certaineB circonstances sont nécessaires pour la faire éclore, tï Kconscietice morale uVju est pas moins le propre de l'homme. Daos P quelle mesure d'ailtmirs la nature et l'éducation concourent chacune L& l'organiser, c'est es qu'il est peut-être impossible de dire 3t#c I j>récision; car dans cet échange perpétuel qui se fait enlje le dedans I et le dehors, on ne sait jamais au juste ce que l'enfant donne de lu Inéino et ce qu'il reçoit des autres.
I Co qui est certain du moins, c'est qu'aucun Age ne peut ni ne dnit I rester étranger à la culture morale. N'attendons même pas qneia I parole puisse nous servir d'instrument d'^iducalion; les actes valenl F encore mieux que la parole et peuvent la précéder. Assurément, [ il se rencontrera des railleurs pour trouver étrange que devant c6 L tout petit élre, blanc et rose, qui fait A peine en trébuchant » ■ premiers pas dans la vie, qui n'est pas encore capable de marche) I seul, qui ressemble à un joyau vivant suspendu au cou de sa mvrtt I le philosophe ose soulever déjà les hautes questions du gouverne Y ment de soi-même, de la conscience et de la moralité. Tous ceu» I pourtant qui savent combien est tente l'évolution des facultés, 1 I quelles loiutaines et insaisissables racines, jetées dans le passé Ai I l'enfant, se rattachent les fleurs et les fruits de la maturité, se préoc= L cuperonl comme nous de ces premiers et obscurs trcssaillemeota I de la vie morale. Il n'est jamais trop matin pour mettre rhomnu m futur à l'école du devoir.
I Le paradis perdu, c'est pour chacun de nous l'ensemble des imprM I siens de la première enfance, les joies neuves et naïves des premii I res années. C'estlà en effet que s'est jouée notre destinée ; c'est là qu I s'est formé un foyer d'excitations bonnes, ou d'inspirations mauvsi I ses, qui nous accompagneront pendant toute ta durée de notre vi( I Et voilA pourquoi ce n'est pas un anachronisme de songer, dès 1 I berceau, à la responsabilité, aux obligations morales i^ui pèserod
jour sur cette petite tête de l'enfant, toute souriante maintenant ns son innocence inconsciente, dont les idées et les sentiments ne nt guère que le reflet de ceux de ses parents; de même que sa joue uche ou sa joue droite, quand il vient de téter, comme un côté de che doré par le soleil, reste quelques instants toute rouge, échaufî qu elle est par le contact du sein maternel qui le nourrit et où il
blottissait tout à l'heure.