CHAPITRE V
DARBARES
I. La justice dans l'ancien Pérou. — L'Inca législateur théocratique. — Son omnipotence. — Crimes de lèse-majesté. — Le châtiment du crime de rébellion. — Code draconien des Incas. — Pénalités collectives. — Délits ruraux*
— Excessive réglementation. — Lois somptuaires. — Contrôle des fonctionnaires. — Les vestales péruviennes. — On punit ou l'on récompense leurs infractions à la chasteté.
II. La justice dans V ancien Mexique. — Les départements du grand justicier.
— Les tribunaux mexicains. — Petits magistrats élus. — Jugements sommaires. — Tribunaux spéciaux. — La justice du roi. — L'appel au Mexique.
— La procédure. — Pénalité du vol. — Pénalité de l'homicide. — La peine de mort prodiguée. — Pénalité de l'ivrognerie. — Lois pénales contre la sodomie. — Contre le rapt. — Contre l'adultère. — L'esclavage juridique. — Châtiment des crimes d'État. — Crimes religieux. — Les infractions au vœu clérical de chasteté. — La confession au Mexique; sa valeur juridique — Absence de prisons. — Les divers genres de peine capitale.
III. Les États barbares voisins du Mexique. — Les tribunaux à Tezcuco. — Le tribunal du roi à Tezcuco. — La pénalité du vol. — Du sodomisme. — L'inquisition du c tribunal de musique ».
IY. La justice monarchique et théocratique. — Ses caractères. — Déviation du sens juridique.
Nous avons recherché comment on entend la justice d'abord dans les tribus monarchiques, puis dans les petites monarchies barbares et nous avons vu que, durant ces
stades du développement politique, la manière de concevoir et d'administrer la justice se modifie peu à peu. Sans doute le talion primitif et individuel persiste, pour une large part; mais il se réglemente, se plie plus ou moins au régime des compositions. Enfin et surtout le chef ou le monarque, devenant de plus en plus despotique, fait rentrer la justice dans ses prérogatives souveraines et la rend, soit par des délégués, soit en personne; car il y trouve une fructueuse source de revenus. Mais les arrêts du maître sont souvent capricieux; car, bien convaincu de sa supériorité native, se considérant comme le maître absolu des choses et des gens, il donne sans scrupule libre carrière à ses appétits et à ses passions. — Cet ordre ou plutôt ce désordre de choses, nous allons le voir s'accentuer encore dans la grande monarchie, mais en même temps s'y régulariser, dominer de plus en plus les mœurs sauvages, mais républicaines, léguées par les premiers âges.
Parmi les quelques grandes monarchies barbares, fondées parles races de couleurs, et que nous devons étudier, au point de vue de leur justice, il en est une qui est particulièrement intéressante ; car elle a réalisé dans une perfection, qu'on peut appeler idéale, la monarchie barBare : c'est l'ancienne monarchie du Pérou. Dans les petits États monarchiques, que nous avons jusqu'ici passés en revue, nous avons assisté à la graduelle croissance de deux grandes influences également perturbatrices de la justice : la volonté royale et la religion. Au Pérou, ces deux agents ont triomphé sur toute la ligne et ont créé une société unique en son genre, où les deux pouvoirs spirituel et temporel se sont absolument fondus ensemble, où le roi est devenu prêtre, plus que prêtre, dieu ou demi-dieu. A ce titre, il domine de très haut le reste des mortels; ses décisions sont des ordres célestes, des oracles qu'on ne discute pas; son autorité est
illimitée. Devant l'Inca, maître absolu de toutes choses, les plus grands personnages ne se présentaient qu'avec un fardeau sur l'épaule : c'était l'emblème de leur servitude. Tout officier, tout fonctionnaire, porteur d'un ordre de l'Inca, pouvait traverser en maître l'empire du- Pérou; pour aplanir tout obstacle, pour vaincre toute résistance, il lui suffisait de montrer seulement une frange, un fil, du bandeau royal de l'Inca, du Borla; ce talisman lui donnait le droit de disposer de la vie ou de la fortune de qui que ce fût. A cette émanation du maître tout le monde devait une obéissance passive. Sans aucune force coercitive, l'envoyé du monarque aurait pu aisément exterminer toute la population d'un district; car, à la seule vue du signe sacré, les habitants se seraient tués eux-mêmes, si on le leur avait ordonné; tant leur soumission était entière1.
Dans le royaume des In cas, le crime des crimes était naturellement la rébellion, considérée comme un sacrilège* ; il suffisait même de parler incongrûment soit de l'Inca, soit du Soleil son père, pour encourir la peine capitale, édictée contre les blasphémateurs. Un Inca, Yabuarhuacac, voyant entrer, dans ses appartements, son fils, qu'il avait exilé, le menaça de mort, comme ayant enfreint un ordre céleste3. Ce religieux respect que l'Inca exigeait de ses enfants, il le devait observer vis-à-vis de son père putatif, le Soleil. Ainsi l'Inca Huayna-Capac ayant, un jour, osé regarder le Soleil, se fit rappeler à l'ordre par le Grand-prêtre*. Aussi, quand il s'agissait de punir une rébellion, l'Inca, bien convaincu luimême de sa divine essence, croyait faire œuvre pie en donnant libre carrière à sa fureur sacrée. L'Inca Huayna-Capac,
i. W. Prcscott, Hist. conq. du Pérou, I, 59.
2. Zarate, Hit t. de la découverte et conquête du Pérou, II, 71.