Ch. Rolin, Journal de physiologie, Paris
10 L'ÉVOLUTION JDRIDIQUB.
nerveuses; elle lui est même nuisible en ralentissant l'action réflexe. En effet, chez la grenouille décapitée, les mouvements de défense sont plus rapides que chez la grenouille intacte et des phénomènes du même genre se peuvent facilement observer chez l'homme. Que deviendraient nos yeux, si, pour se fermer, nos paupières avaient besoin d'un ordre voulu, émanant du cerveau? Ces coordinations de mouvements, inscrites dans les centres nerveux, forment la partie mécanique de l'instinct de conservation lentement et profondément enraciné chez nos ancêtres humains et animaux. Mais l'instinct réflexe de la défense est la racine biologique des idées de droit, de justice, puisqu'il est évidemment la base même de la première des lois, de la loi du talion.
Qu'un homme, même cultivé, moralement développé, reçoive à l'improviste un coup, une blessure ; presque toujours il ripostera d'instinct, sur-le-champ, automatiquement, exactement comme le ferait un animal. Un précepte évangélique recommande bien aux fidèles, souffletés sur une joue, de présenter placidement l'autre; mais ce précepte est toujours transgressé, parce qu'il estabsolument en désaccord avec la nature humaine, telle que l'a faite la longue lutte pour l'existence. Pourtant l'homme cultivé, même alors qu'il obéit au primordial instinct de défense, peut exercer sur ses actes une certaine inhibition; retenir ses coups lui est ordinairement impossible, quand l'action réflexe est déchaînée, mais il réussit parfois à en modérer la violence, quand il y a conflit entre le conscient et l'inconscient. Un jour, en ma présence, dans la rue, sans le moindre motif sérieux, un de mes amis fut grossièrement insulté par un passant inconnu. L'insulteur était un petit jeune homme chétif; l'insulté était un adulte robuste et dans la force de l'âge; il riposta automatiquement par un coup de poing. € Mais, me disait-il après l'aventure, si je n'ai pas pu me rete.nir de
frapper, il m'a été possible d'atténuer mon mouvement et de ménager l'adversaire, auquel je ne voulais pas sérieusement nuire. > Un homme civilisé peut agir ainsi; sa colère peut faire long feu; mais un homme primitif, sauvage ou inculte, ne le saurait; chez ce dernier, l'action réflexe se •déroule instantanément à la manière d'un ressort; car le sujet n'a pas l'habitude de délibérer ses actes. Tous les observateurs ont constaté, chez les sauvages, cette mobilité, cette impressionnabilité rapide, l'impossibilité ordinaire d'exercer sur leurs actions quelque contrôle. Ecoutons ce que Darwin nous •dit des Fuégiens ; « Tout comme les bêles sauvages, ils rie paraissent pas s'inquiéter du nombre; car tout individu, s'il *st attaqué, essaye, au lieu de se retirer, de vous casser la tête avec une pierre aussi sûrement qu'un tigre essayerait de tous mettre en pièces dans des circonstances analogues1. »
Une telle organisation cérébrale est naturellement très favorable à la perpétration d'actes violents, de ce qu'on appelle des crimes dans- les pays civilisés. A la Terre de Feu même, un ancien voyageur, Byron, a assisté à l'un de ces «crimes automatiques, presque inconsciemment commis, par -simple action réflexe. Comme beaucoup de nos ancêtres préhistoriques, les Fuégiens vivent surtout de mollusques <et d'autres animaux marins inférieurs, recueillis sur les rochers du rivage. Un homme et une femme se livraient à «cette pêche facile ; il est même probable que, suivant la coutume du pays, c'était la femme surtout qui péchait. De manière ou d'autre, on avait recueilli un plein panier « d'œufs •de mer », probablement des oursins, quand un jeune enfant, •celui des pêcheurs, renversa le précieux panier. Aussitôt, sans réflexion et sous les yeux même du voyageur anglais, le père saisit son enfant et lui broya la tête sur un rocher,