‹ L'évolution juridique dans les diverses races humainesChapitre 33 sur 525 · III. — JUSTICE ET CRIMINALITÉ CHEZ LES ANIMAUX · texte numérisé non relu

III. — JUSTICE ET CRIMINALITÉ CHEZ LES ANIMAUX

Pour toutes les grandes manifestations de l'activité sociale, étudiées dans mes précédents ouvrages, pour la morale, le mariage, la propriété, la constitution politique des sociétés, j'ai réussi sans peine à trouver, chez les animaux, des sentiments, des idées, des faits très analogues à ceux qu'on peut observer dans l'humanité; parfois même les sociétés animales ont été de beaucoup supérieures à celles des types humains peu développés. Mais, pour la justice, l'homme semble décidément remporter. Les métaphysiciens, qui s'acharnent à creuser un abîme entre l'homme et l'animal, pourraient avec quelque vraisemblance dire que l'homme est le seul animal juridique; car on ne saurait accorder grande créance à certains faits soi-disant juridiques, observés, mais très insuffisamment, chez les fourmis, à certaines soi-disant exécutions de fourmis coupables condamnées par un jury de leurs concitoyennes. De la part des fourmis, si éminemment sociables, de pareils actes sont sûrement possibles; mais il reste à en établir la réalité. La perfection même de l'organisation chez les fourmis et les abeilles, leur dévouement absolu, entier, à la communauté semblent bien les garantir contre toute tentation mauvaise, antisociale. Dans les sociétés de fourmis et d'abeilles, il n'y a point de criminels. Des êtres si absolument adaptés à leur vie sociale que, tous, sans exception, paraissent prêts à se sacrifier, sans hésitation et toujours, pour le bien de la communauté, n'ont évidemment que faire de juridiction et de pénalité.

Si au contraire, dans la plupart des sociétés humaines, non dans toutes, on observe une justice au moins rudimentaire,

cela tient à la moralité si imparfaite de l'homme, aux fréquents conflits qui surgissent entre ses désirs, ses passions égoïstes et ses devoirs comme membre d'une collectivité sociale, exigeant de tous ses membres un certain minimum d'altruisme, d'abnégation. Nous savons, par exemple, que les abeilles, tout en étant fort gourmandes, respectent toujours les provisions de réserve amassées dans les alvéoles de leur ruche, mais de la leur seulement; car nombre d'entre elles essayent de s'introduire pour piller dans les ruches étrangères, en dépit des sentinelles chargées de leur en interdire l'accès, ou bien elles s'embusquent aux abords d'une ruche rivale pour détrousser au passage les abeilles butineuses regagnant leur domicile. Comme beaucoup de sauvages, les abeilles ne respectent que la propriété commune de leur république; mais elles la respectent rigoureusement et, pour les faire moralement déchoir à un degré de dépravation fort commun chez les hommes, même civilisés, il faut leur hiculquer artificiellement le vice de l'ivrognerie : alors on les voit vite devenir paresseuses et voleuses.

Mais si les animaux, même les plus sociables, paraissent n'avoir ni mœurs, ni institutions juridiques, ils ont, tout aussi bien que le premier d'entre eux, l'homme, l'organisation biologique et mentale, sur laquelie repose et d'où est sortie toute justice. Exactement comme chez l'homme, l'action réflexe est la base même de leurs fonctions psychomotrices ; exactement comme l'homme, les animaux se défendent, d'instinct, et rendent coup pour coup, blessure pour blessure. — Peut-être nos chiens domestiques, chez qui une longue cohabitation avec l'homme a développé le goût et le sentiment de la propriété, arriveraient-ils sans trop de peine à punir le vol, s'ils formaient des sociétés indépendantes. Sur cette distinction du tien et du mien, leur moralité est fort développée. On en voit mourir de faim plutôt que de tou-

cher aux aliments du maître1 et, s'il leur arrive de succomber à la tentation, c'est avec une pleine conscience de leur faute. Ils se cachent pour voler et, quand on les surprend en flagrant délit, leur queue et leurs oreilles basses, toute leur contenance humiliée et craintive décèlent hautement leur culpabilité *. — Néanmoins, dans l'état actuel de nos connaissances en psychologie animale, nous pouvons dire que les animaux sont dépourvus d'instinct juridique. Tous au contraire ont l'instinct de défense; mais, tout en étant le phénomène initial, la base physiologique de la justice, cet instinct, depuis bien longtemps incarné dans la mentalité animale, puisqu'il est l'une des conditions même du maintien des espèces, doit cependant, pour susciter des sentiments et des institutions juridiques, se transformer quelque peu, devenir instinct de vengeance et de vengeance à long terme. En effet la vengeance peut être considérée comme un acte de défense tardive, de défense à la fois différée et préventive. Or, la vengeance est un fait fort commun chez les animaux; bien des fois, chez le chien, l'éléphant, le cheval, on a observé des actes de vengeance méditée, à long terme. On peut objecter que ce sont là des animaux domestiques; le commerce avec l'homme a pu modifier artificiellement leur mentalité. Mais de curieux faits de vengeance méditée ont été observés sur des animaux non domestiqués et vivant en liberté. J'en citerai seulement deux exemples. Dans les deux cas, il s'agit de moineaux sévèrement châtiés pour d'audacieuses violations de domicile. Le premier fait a trait à des moineaux, qui avaient envahi un nid de martinets, y avaient pondu, couvé et fait éclore leurs œufs. Mais, deux ou trois jours après cette éclosion, une troupe de martinets fondirent sur le nid usurpé et le mirent en pièces avec son

Page 1