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luiion n'étant point accomplie, elle ne voulait pas d'une révolution^ qui se trouvait par cela même née avant terme ; trois mois s'étaient à peine accomplis depuis l'explosion que la masse électorale rétablissait sous une forme traditionnelle le régime coutumier auquel son âme d'esclave était encore habituée : telle une bête de somme qui tend au fardeau son échine endolorie.
De même, la « révolution » de la Commune, si admirablement justifiée et rendue nécessaire par les circonstances, ne pouvait évidemment triompher, car elle s'était faite seulement par une moitié de Paris et n'avait en France que l'appui des villes industrielles : le reflux la noya dans un déluge, un déluge de sang. Il ne suffit donc plus de répéter les
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vieilles formules, Vax populi, vox Dci^ et de pousser des cris de guerre en faisant claquer des drapeaux au vent. La dignité du citoyen peut exiger de lui, en telle ou telle conjoncture, qu'il dresse des barricades et qu'il défende sa terre, sa ville ou sa liberté ; mais qu'il ne s'imagine point résoudre la moindre question par le hasard des balles. C'est dans les tètes et dans les cœurs que les transformations ont à s'accomplir avant de tendre les muscles et de se clianser en phénomènes historiques. Toutefois ce qui est vrai de la révolution progressive Test également de la révolution régressive ou contrc-révoluiion. Certes, un [parti qui s'est emparé du gouvernement, lune classe qui dispose des tondions . des 'honneurs, de l'argeiit, de la iorce publi-
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que, peut faire un très grand mal et contribuer dans une certaine mesure au recul de ceux dont elle a usurpé la direction: néanmoins elle ne profitera de sa victoire que dans les limites tracées par la moyenne de l'opinion publique; il lui arrivera même de ne pas risquer l'application des mesures décrétées et des Jois votées par les assemblées qui sont ; à sa discrétion. L'influence du milieu, morale et intellectuelle, s'exerce constamment sur la société dans son ensemble, aussi bien sur les hommes avides de domination que sur la foule résignée des asservis volontaires, et en vertu de cette influence les oscillations qui se font de part et d'autre, des deux côtés de Taxe, ne s'en écartent jamais que faiblement.
Toutefois, et c'est là encore un enseignement de Thistoire contemporaine, cet axe lui-même se déplace incessamment par l'effet des mille et mille changements partiels survenus dans les cerveaux humains. C'est à l'individu lui-même, c'est-à-dire à la cellule primordiale de la société qu'il faut en revenir pour trouver les causes de la transformation générale avec ses mille alternatives suivant les temps et les lieux. Si d'une part nous voyons l'homme isolé soumis à Tinfluence de la société tout entière avec sa morale traditionnelle, sa religion, sa politique, d'autre part nous assistons au spectacle de l'individu libre qui, si limité qu'il soit dans l'espace et dans hi durée des âges, réussit néanmoins à laisser son
empreinte personnelle sur le monde qui Tentoure, à le modifier d\inc façon définitive par la découverte d'une loi, par raccomplissement d'une œuvre, par l'application d'un procédé, quelquefois même par une belle parole que l'univers n'oubliera point. Il est facile de retrouver distinctement dans l'histoire la trace de milliers et de milliers de héros que l'on sait avoir personnellement coopéré d'une manière efficace au travail collectif de la civilisation.
La très grande majorité des hommes se compose d'individus qui se laissent vivre sans effort comme vit une plante et c]ui ne cherchent aucunement à réagir soit en bien, soit en mal, sur le milieu dans lequel ils baignent comme une goutte d'eau dans l'Océan. Sans que l'on
veuille grandir ici la valeur propre de l'homme devenu conscient de ses actions et résolu à employer sa force dans le sens de son idéal, il est certain que cet homme représente tout un monde en comparaison de mille autres qui vivent dans la torpeur d'une demi-ivresse ou dans le sommeil absolu de la pensée et qui cheminent sans la moindre révolte intérieure dans les rangs d'une armée ou dans une procession de pèlerins. A un moment donné , la volonté d'un homme peut se mettre en travers du mouvement panique de tout un peuple.
Certaines morts héroïques sont parmi les grands événements de l'histoire des nations, mais combien plus important fut le rnle des existences consacrées au bien public !
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C'est ici qu'il s'agit de distinguer avec soin, car l'équivoque est facile, et quand on parle des « meilleurs », on se laisse aisément entraîner à rapprocher ce mot de celui d' « aristocratie », pris dans son sens usuel. Nombre d'écrivains et d'orateurs, surtout parmi ceux qui appartiennent à la classe dans laquelle se recrutent les détenteurs du pouvoir, parlent volontiers de la nécessité d'appeler à la direction des sociétés un groupe d'élite, comparable au cerveau dans l'organisme humain. Mais quel est ce « groupe d'élite », à la fois intelligent, et fort, qui pourra sans prétentions garder en ses mains le gouvernement des peuples ? Il va sans dire : tous ceux qui régnent et commandent, rois, princes, ministres et députés, ramenant
avec complaisance le regard sur leur propre personne, répondent en toute naïveté : « C'est nous qui sommes l'élite; nous qui représentons la substance cérébrale du grand corps politique. » Amère dérision que cette arrogance de Taristocratie officielle, s'imaginant constituer la réelle aristocratie de la pensée, de Tiniliative, de l'évolution intellectuelle et morale ! C'est plutôt le contraire qui est vrai ou qui du moins renferme la plus forte part de vérité : maintes fois l'aristocratie mérita le nom de « kakistocratie », dont Léopold de Ranke se sert dans son histoire. Que dire, par exemple, de cette aristocratie de prostitués et de prostituées qui se pressait dans les petites maisons de Louis XV, et, dans l'époque contemporaine, de cette linc lleur de la
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noblesse française, qui récemment, pour échapper plus vite à Tinccndie d'un bazar, se fit jour à coups de cannes, à coups de bottes, sur la figure et dans le ventre des femmes !
Sans doute ceux qui disposent de la fortune ont plus de facilité que d'autres pour étudier et pour s'instruire, mais ils en ont aussi beaucoup plus pour se pervertir et se corrompre. Un personnage adulé, comme l'est toujours un maître, qu'il soit empereur ou chef de bureau, risque fort d'être trompé, et par conséquent de ne jamais savoir les choses dans leurs proportions véritables. Il risque surtout d'avoir la vie trop facile, de ne pas apprendre à lutter en personne et de se laisser aller égoïstement à tout attendre des autres; il est
aussi menacé de tomber dans la crapule élégante ou même grossière, tant la tourbe des vices se lance autour de lui comme une bande de chacals autour d'une proie. Et plus il se dégrade, plus il est grandi à ses propres yeux par les flatteries intéressées : devenu brute, il peut se croire dieu; dans la bouc il est en pleine apothéose.
Et quels sont ceux qui se ruent vers le pouvoir pour remplacer cette élite de naissance ou de fortune par une nouvelle élite, soi-disant de Tintelligence ? Que sont ces politiciens, habiles à llatter non plus les rois, mais la foule? Un des adversaires du socialisme, un défenseur de ce que Ton appelle les a bons j~»rincipes ;>, M. Leroy-Bcaulieu, va nous répondre au sujet de cette aristocratie de
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renfort en termes qui, venant d'un anarchiste, paraîtraient beaucoup trop violents et réellement injustes : a Les politiciens contemporains à tous les degrés, dit-il, depuis les conseillers municipaux des villes jusqu'aux ministres, représentent, pris en masse, et la part faite de quelques exceptions, une des classes les plus viles et les plus bornées de sycophantes et de courtisans qu'ait jamais connues Thumanité. Leur seul but est de flatter bassement et de développer tous les préjugés populaires, qu'ils partagent d'ailleurs vaguement pour la plupart, n'ayant jamais consacré un instant de leur vie à la réflexion et à Tobservation. »
D'ailleurs, la preuve par excellence, que les deux « aristocraties », Tune qui
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détient ou briirue le pouvoir, et Tautre qui se compose réellement des « meilleurs », ne sauraient jamais être confondues, riiistoire nous la fournit en pages de sang. Considérées dans leur ensemble, les annales humaines peuvent être définies comme le récit d'une lutte éternelle entre ceux qui, ayant été élevés au rang de maîtres, jouissent de la force acquise par les générations, et ceux qui naissent, pleins d'élan et d'enthousiasme, à la force créatrice. Les deux groupes de a meilleurs » sont en guerre, et la profession historique des premiers fut toujours de persécuter, d'asservir, (le tuer les autres. C'étaient les « meilleurs » officiels, les tlieux eux-mêmes, qui clouèrent Prométhée sur un roc du (Caucase, et depuis cette épocjuc niythi-
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que, ce sont toujours des meilleurs, empereurs, papes, magistrats, qui emprisonnèrent, torturèrent, brûlèrent les novateurs et qui maudirent leurs ouvrages. Le bourreau fut toujours attaché au service de ces « bons )j par excellence. Ils trouvent aussi des savants pour plaider leur cause. En dehors de la foule anonyme qui ne cherche point à penser et qui se conforme simplement à la civilisation coutumière, il est des hommes d'instruction et de talent qui se font les théoriciens du conservatisme absolu, sinon du retour en arrière^, et qui cherchent à maintenir la société sur place, à la fixer, pour ainsi dire, comme s'il était possible d'arrêter la force de projection d'un globe lancé dans l'espace.
Ces misonéistes « haïsseurs du nou-
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veau », voient autant île fous dans tous les novateurs, c'est-à-dire dans les hommes de pensée et d'idéal; ils poussent Tamour de la stabilité sociale jusqu'à signaler comme des criminels politiques tous ceux qui critiquent les choses existantes, tous ceux qui s'élancent vers l'inconnu; et pourtant ils avouent que lorsqu'une idée nouvelle a fini par l'emporter dans l'esprit de la majorité des hommes, on doit s'y conformer pour ne pas devenir révolutionnaire en s'oppc.sant au consentement universel. Mais en attendant cette révolution inévitable, ils demandent que les évolutionnaires soient traités comme des criminels, que Ton punisse aujourd'hui dc^ actions (]ui demain seront louées comme les produits de la j)lus pure morale : ils eussent
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fait boire la ciguë à Socrate, mené Jean Huss au bûcher; à plus forte raison eussent-ils guillotiné Babeuf, carde nos jours, Babeuf serait encore un novateur; ils nous vouent à toutes les fureurs de la vindicte sociale, non parce que nous avons tort, mais parce que nous avons raison trop tôt. Nous vivons en un siècle d'ingénieurs et de soldats, pour lesquels tout doit être tracé à la ligne et au cordeau. « L'alignement ! » tel est le mot d'ordre de ces pauvres d'esprit qui ne voient la beauté que dans la symétrie, la vie que dans la rigidité de la mort.
« L'émancipation des travailleurs sera l'œuvre des travailleurs eux-mêmes, » dit la déclaration de principes de r a Internationale. » Cette parole est vraie dans son sens le plus larqe. S'il est certain que toujours des hommes dits « providentiels » ont prétendu faire le bonheur des peuples, il n'est pas moins avéré que tous les j^roorcs humains ont été accomplis grâce à la
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propre initiative de révoltés ou de citoyens déjà libres. C'est donc à nousmêmes qu'il incombe de nous libérer, nous tous qui nous sentons opprimés de quelque manière que ce soit et qui restons solidaires de tous les hommes lésés et souffrants en toutes les contrées du monde. Mais pour combattre, il faut savoir. Il ne suffit plus de se lancer furieusement dans la bataille, comme des Cimbres et des Teutons, en meuglant sous son bouclier ou dans une corne d'aurochs ; le temps est venu de prévoir, de calculer les péripéties de la lutte, de préparer scientifiquement la victoire qui nous donnera la paix sociale. La condition première du triomphe est d'être débarrassé de notre ignorance : il nous faut connaître tous les préjugés à dé-
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truirc, tous les éléments hostiles à écarter , tous les obstacles à franchir^ et d'autre part, n'ignorer aucune des ressources dont nous pouvons disposer, aucun des alliés que nous donne l'évolution historique.
Nous voulons savoir. Xous n'admettons pas que la science soit un privilège, et que des hommes perchés sur une montagne comme Moïse, sur un trône comme le stoïcien Marc-Aurèle, sur un Olympe ou sur un Parnasse en carton, ou simplement sur un fauteuil académique, nous dictent des lois en se targuant d'une connaissance supérieure des lois éternelles. Il est certain que parmi les gens qui pontifient dans les hauteurs, il en est qui peuvent traduire convenablement le chinois, lire
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les cartulaires des temps carlovingiens ou disséquer Tappareil digestif des punaises; mais nous avons des amis qui savent en faire autant et ne prétendent pas pour cela au droit de nous commander. D'ailleurs, Tadmiration que nous éprouvons pour ces grands hommes ne nous empêche nullement de discuter en toute liberté les paroles qu'ils daignent nous adresser de leur firmament. Nous n'acceptons pas de vérité promulguée :
nous la faisons nôtre d'abord par l'étude et par la discussion, et nous apprenons à rejeter l'erreur, eût-elle un millier d'estampilles et de brevets. Que de fois en effet, le peuple ignorant a-t-il diî reconnaître que ses savants éducateurs n'avaient d'autre science à lui enseigner que celle de marcher paisiblement et
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joyeusement à l'abattoir, comme ce bœuf des fctes que l'on couronne de guirlandes en papier doré !
Des professeurs cousus de diplômes nous ont complaisamment fait valoir les avantages que présenterait un gouvernement composé de hauts personnages comme ils le sont eux-mêmes. Les philosophes, Platon, Hegel, Auguste Comte ont orgueilleusement revendiqué la direction du monde. Des hommes de lettres, des écrivains, tels Honoré de Balzac et Gustave Flaubert, pour ne citer que les morts, ont également revendiqué au prolit des hommes de génie, c'est-à-dire à leur profit personnel, la direction politique de la société. Le mot " i^ouvcrnement de mandarins » a été crûment prononcé, (^ue le destin nous
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garde de pareils maîtres, épris de leur personne et pleins de mépris pour tous autres gens de la « vile multitude »
ou de « l'immonde bourgeoisie. » En dehors de leur gloire rien n'avait plus de sens ^ sauf leur coterie, il n'existerait que des apparences, des ombres fugitives.
Et pourtant leurs livres, si pleins de saveur qu'ils soient, nous montrent en ces génies de très médiocres prophètes :
aucun d'eux n'eut de l'avenir une plus vaste compréhension que le moindre prolétaire et ce n'est point à leur école que nous pouvons apprendre le bon combat. A cet égards le plus obscur de ceux qui luttent et souffrent pour la justice nous en enseigne davantage.
Notre commencement de savoir, nos petits rudiments de connaissances histo-
riques nous disent que la situation actuelle comporte des maux sans fin qu'il serait possible d'éviter. Les désastres continus et renouvelés que produit le régime social actuel dépassent singulièrement tous ceux que causent les révolutions imprévues de la nature, inondations et cyclones, secousses terrestres, éruptions de cendres et de laves. C'est un problème de comprendre comment les o]-)timistes à outrance, ceux qui à toute force veulent que tout marche à souhaitdans le meilleur des mondes possibles peuvent fermer les yeux sur l'épouvantable situation faite à tant de millions et de millions d'entre leshommes, nos frères. Les divers lléaux, écononiiqucs ou politiques, administratifs; ou militaires, qui sévissent dans les so-
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cictcs « civilisées », — sans parler des nations sauvages, — ont d'innombrables individus pour victimes, et les fortunés qui sont épargnés ou seulement effleurés par le malheur, font comme s'ils ne s'étaient pas aperçus de ces hécatombes, ils s'arrangent de leur mieux pour vivoter tranquillement, comme si tous ces désastres n'étaient pas des réalités tangibles !
N'est-il pas vrai que des millions d'hommes en Europe, portant le harnais militaire, doivent pendant des années cesser de penser à haute voix, prendre le pas et le pli de la servitude, subordonner toutes leurs volontés à celle de leurs chefs, apprendre à fusiller père et mère si quelque despote imbécile l'exige? N'est-il pas vrai que d'autres
millions d'hommes, plus ou moins fonctionnaires, sont également asservis, obligés de se courber devant les uns, de se redresser devant les autres, et de mener une vie conventionnelle presque entièrement inutilisée pour le progrès?
N'est-il pas également vrai que chaque année des millions de délinquants, de persécutés, de pauvres, de vagabonds, de sans-travail, se voient enfermés en cellules, soumis à toutes les tortures de l'isolement! Et, comme conséquence de ces belles institutions politiques et sociales, n'est-il pas vrai t|uc les hommes s'entre-haïssent encore de nation à nation, de caste à caste? La société ne vitelle pas en un tel désarroi, (-|uc, malgré la bonne volonté et le dévouement de beaucoup d'hommes généreux, le pau-
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vre qui souffre de la faim risque de mourir dans la rue, et que l'étranii^^er peut se trouver seul, complètement seul, sans un ami, dans une grande cité où pourtant les hommes, de prétendus « frères », grouillent par myriades ? Ce n'est pas « sur un volcan », c'est dans le volcan même que nous vivons, dans un enfer ténébreux, et si nous n'avions pas l'espoir du mieux et l'invincible volonté de travailler pour un avenir meilleur, que nous resterait-il à faire, sinon à nous laisser mourir, comme le conseillent, sans oser le faire, tant de malheureux plumitifs, et comme Taccomplissent, plus nombreux chaque année, des légions de désespérés?
Ainsi le premier élément du savoir évolutionnaire se montre à nous : l'état
social nous apparaît par tous ses côtés mauvais. « Connaître la souffrance ! »
tel est le précepte initial de la loi bouddhique. Nous connaissons la souffrance !
Nous Ja connaissons même si bien que dans les districts manufacturiers de l'Angleterre la maladie areçulenomdejp/<i)^:
se sentir le corps torturé par le mal n'est qu'un « jeu » pour Tesclave accoutumé au travail forcé de Tusine (i). Mais ({ comment échapper à la souffrance! »
ce qui est le deuxième stade dû la connaissance d'après le Bouddha ? Nous commençons à le savoir aussi, grâce à Tctude du passé. L'histoire, si loin que nous remontions dans la succession des âges, si diligemment que nous étudiions autour de nous les sociétés et les peuples,
(i) Riiskin, Tlic Crown ofW'ilA Olive.
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civilises ou barbares, policés ou primitifs, riiistoirc nous dit que toute obéissance est une abdication, que toute servitude est une mort anticipée ; elle nous dit aussi que tout progrès s'est accompli en proportion de la liberté des individus, de l'égalité et de l'accord spontané des citoyens; que tout siècle de découvertes fut un siècle pendant lequel le pouvoir religieux et politique se trouvait affaibli par des compétitions, et où l'initiative humaine avait pu trouver une brèche pourseglisser, comme une touffed'herbes croissant à travers les pierres descellées d'un palais. Les grandes époques de la pensée et de l'art qui se suivent à de longs intervalles pendant le cours des siècles, l'époque athénienne, celles de la Renaissance et" du monde moderne, pri-
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rcnt t(»ujours leur sève originaire en des temps de luttes sans cesse renouvelées et de continuelle « anarchie », offrant du moins aux hommes énergiques Toccasion de combattre pour leur liberté.
Si peu avancée que puisse être encore notre science de l'histoire, il est un fait qui domine toute l'époque contemporaine et forme la caractéristique essentielle de notre âge : la toute-puissance de l'argent. Pas un rustre perdu en un village écarté qui ne connaisse le nom d'un potentat de la fortune commandant aux rois et aux princes; pas un qui ne le conçoive sous la forme d'un dieu dictant ses volontés au monde entier. l'A certes, le paysan naïf ne se trompe guère. Ne voyons-nous pas quelques banquiers chréticnsetjuifsse donner
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le plaisir délicat de tenir en laisse les six grandes puissances, de faire manœuvrer les ambassadeurs et les rois, de signifier aux cours d'Europe les notes qu'ils rédigent sur leurs comptoirs ? Cachés au fond de leurs loges, ils font représenter pour eux une immense comédie dont les peuples mêmes sont les acteurs et qu'animent gaiement des bombardements et des batailles : beaucoup de sang se môle à la fête. Maintenant ils ont la satisfaction de tenir leurs officines dans les cabinets des ministres, dans les secrètes chambres des rois et de diriger à leur guise la politique des Etats pour le besoin de leur commerce. De par le nouveau droit public européen, ils ont affermé la Grèce, la Turquie, la Perse, ils ont abonné la Chine à leurs emprunts, et ils
se préparent à prendre à bail tous les autres Etats, petits et grands. « Princes ne sont et rois ne daignent », mais ils tiennent en main la monnaie symbolique devant laquelle le monde est prosterné.
Un autre fait historique évident s'impose à la connaissance de tous ceux qui étudient. Ce fait, cause de tant de découraofements chez les hommes dont la bonne volonté Fcmporte sur la raison, est que toutes les institutions humaines, tous les organismes sociaux qui cherchent à se maintenir tels quels, sans chann;ement, doivent, en vertu même de leur ininiuahilité, faire naître des conservateurs d'us et d'abus, des ])arasitcs, des exploiteurs de toute nature, devenir des foyers de réaction dans Tcnsemhlc des sociétés. ()ue les institutions
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soient très anciennes et que pour en connaître les r)njL;ines il faille remonter aux temps les plus antiques ou même à l'époque des lérrendes et des mythes, ou bien qu'elles se réclament d'une révolution populaire, elles n'en sont pas moins destinées, en proportion de hi rigidité de leurs statuts, à momifier les idées, à paralyser les volontés, à supprimer les libertés et les initiatives : pour cela il suffit qu'elles durent.
La contradiction est souvent des plus choquantes entre les circonstances révolutionnaires qui virent naître l'institution et la manière dont elle fonctionne, absolument à rebours de l'idéal qu'avaient eu ses naïfs fondateurs. A sa naissance, on poussait des cris de : Liberté! Liberté! et l'hymne de Guerre
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aux Tyrans résonnait dans les rues ; mais les « tyrans » sont entrés dans la place, et cela par le fait même de la routine, de la hiérarchie et de l'esprit de regrès qui envahissent graduellement toute institution. Plus elle se maintient longtemps et plus elle est redoutable, car elle finit par pourrir le sol sur lequel elle repose, par empester l'atmosphère autour d'elle : les erreurs qu'elle consacre, les perversions d'idées et de sentiments qu'elle justifie et recommande prennent un tel caractère d'antiquité, de sainteté même, que rares sont les audacieux qui osent s'attaquer à elle. Chaque siècle de durée en accroît Tautoriie, et si, néanmoins, elle finit par succomber, comme toutes choses, c'est qu'elle se trouve en désaccord croissant avec l'en-
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semble des faits nouveaux qui surgissent à Tcntour.
Prenons pour exemple la })remière de toutes les institutions, la royauté, qui précéda même le culte relii^icux, car elle existait, bien avant Ihomme, en nombre de tribus animales. Aussi quelle prise cette illusion de la nécessité d'un maître n'a-t-elle pas eue de tout temps sur les esprits 1 Combien étaient-ils d'individus en France qui ne s'imaginaient pas être créés pour ramper aux pieds d'un roi, à l'époque où La Boétie écrivait son ContrUn^ cet ouvrage d'une si claire logique, alliée à tant d'honnête simplicité? Je me rappelle encore la stupeur que la proclamation de la « République » produisit en 1848 chez les paysans de nos campagnes :
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« Et pourtant il faut un maître! » répétaient-ils à Tenvi. Aussi s'arrangèrentils bientôt de manière à se donner ce maître, sans lequel ils ne s'imaginaient pas de société possible : évidemment leur monde politique devait être fait à r image de leur propre monde familial, dans lequel ils revendiquaient l'autorité, la force même et la violence. Tant d'exemples de royautés diverses frappaient leurs yeux, et d'autre part l'hérédité de la servitude s'élimine si difficilement du sang, des nerfs, de la cervelle, que malgré îe fait accompli, ils ne voulaient point admettre cette révolution des villes (jui n'était pas encore une évolution des esprits villageois.
Heureusement que les rois eux-mêmes se chargent de détruire leur anti(]uc
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divinité : ils ne se meuvent plus en un monde inconnu du vulgaire; mais, descendus de Tempyrée, ils se montrent, bien malgré eux, avec leurs travers, leurs caprices, leurs pauvretés, leurs ridicules; on les étudie à la lorgnette, au monocle et sous toutes leurs faces; on les soumet à la photographie, au.\ instantanés, aux rayons cathodiques, pour les voir jusque dans leurs viscères. Ils cessent d'être rois pour devenir de simples hommes, livrés aux flatteries bassement intéressées des uns, à la haine, au rire, au mépris des autres. Aussi faut-il se hâter de restaurer le « principe monarchique » pour essayer de lui rendre vie. On imagine donc des souverains responsables, des rois citoyens, personnifiant en leur majesté la « meil-
leure des Républiques », et quoique ces replâtrages soient de pauvres inventions, ils n'en ont pas moins dans certaines contrées une durée plus que séculaire, tant révolution lente des idées doit amener de révolutions partielles avant que la révolution complète, logique, soit accomplie ! Sous ses mille transformations, rr.tat, fût-il le plus populaire, n'en a pas moins pour principe premier, pour noyau primitif, l'autorité capricieuse d'un maître et par conséquent, la diminution ou môme la perte totale de l'initiative chez le sujet, car ce sont nécessairement des hommes c]ui représentent cet Etat, et ces hommes, en vertu même de la posscssioii du pouvoir, et i)ar la définition même du mot « gouvernement » sous letjuel on les
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embrasse, ont moins de contrepoids à leurs passions que la multitude des gouvernés.
D'autres institutions, celles des cultes religieux, ont pris aussi sur les âmes un si puissant empire que maints historiens libres d'esprit ont pu croire à Timpossibilité absolue pour les hommes de s'en affranchir. En effet, Timage de Dieu, que Timagination populaire voit trôner au haut des cieux, n'est pas de celles qu'il soit facile de renverser. Quoique dans l'ordre logique du développement humain, l'organisation religieuse ait suivi le mouvement politique et que les prêtres soient venus après les chefs, car toute image suppose une réalité première , cependant la hauteur suprême à laquelle on avait placé cette il-
lusion pour en faire la raison initiale de toutes les autorités terrestres, lui donnait un caractère auguste par excellence ; on s'adressait à la puissance souveraine et mystérieuse, au « dieu Inconnu », dans un état de crainte et de tremblement qui supprimait toute pensée, toute velléité de critique, de jugement personnel. L'adoration, tel est le seul sentiment que les prêtres permettaient à leurs tidèles.
Pour repiendre possession de soimême, i)our récupérer son droit de pensée libre, riiommc indépendant, — hérétique ou athée, — avait donc à tendre toute son énergir, à réunir tous les efforts de son cire, et Thisloire nous dit ce qu'il lui en coûta pendant les sombres époques de la domination ecclc-
loo L'ÉVOLUTION, LA RÉVOLUTION
siastiquc. Maintenant le « blasphème »
n'est plus le crime des crimes, mais l'antique hallucination, transmise héréditairement, flotte encore dans l'espace aux yeux de foules innombrables.
Elle dure quand même, tout en se modifiant chaque jour afin de s'accommoder aux scrupules, aux idées nouvelles, et de faire une part sans cesse croissante aux découvertes de la science, qu'elle a néanmoins l'audace de mépriser en apparence et de honnir. Ces changements de costume, ces déguisements même aident l'Église, et avec elle tous les cultes religieux, à maintenir leur autorité sur les esprits, à poser leur main sur les consciences, à faire de savantes mixtures des vieux mensonges avec la vérité nouvelle. Jamais ceux qui pensent ne doivent
ET L'IDÉAL ANARCHIQUE loi
oublier que les ennemis de la pensée sont en même temps par la force des choses, par la logique de la situation, les ennemis de toute liberté. Les autoritaires se sont accordés pour faire de ki religion la clef de voûte de leur temple. Au Samson populaire de secouer les colonnes qui la soutiennent !
Et que dire de l'institution de la« justice? » Ses représentants, aussi, comme les prêtres, aiment à se dire infaillibles, et l'opinion publique, même unanime, ne réussit point à leur arracher la réhabilitation tl'un innocent injustement condamné. Les magistrats haïssent riiomme qui sort de la prison j^our leur reprocher justement son infortune et le poids si lourd de la réprobation sociale dont on Ta monslrueusenienL accablé.
loa F.'l-:\OLUTION, LA RKVOLUTION
Sans doute, ils ne prétendent pas avoir le reflet de la divinité sur leur visage ; mais la justice, quoique simple abstraction, n'est-elle pas aussi tenue pour une Déesse et sa statue ne se dresse-t-elle pas dans les palais? Comme le roi, jadis absolu, le magistrat à dû pourtant subir quelques atteintes à sa majesté première. Maintenant c'est au nom du peuple qu'il prononce des arrêts, mais sous prétexte qu'il défend la morale, il n'en est pas moins investi du pouvoir d'être criminel lui-même, de condamner l'innocent au bagne et de renvoyer absous le scélérat puissant; il dispose du glaive de la loi, il tient les clefs du cachot ; il se plait à torturer matériellement et moralement les prévenus parle secret, la prison préventive, les me-
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naces et les promesses perfides de Taccusateur dit « juge d'instruction ; » il dresse les guillotines et tourne la vis du garrot ; il fait l'éducation du policier, du mouchard, de l'agent des mœurs ; c'est lui qui forme, au nom de la « défense sociale, » ce monde hideux de la répression basse, ce qu'il y a de plus repoussant dans la fange et dans l'ordure.
Autre institution, l'armée, qui est censée se confondre avec le « peuple armé ! » chez toutes les nations où l'esprit de liberté souflle assez fort pour que les gouvernants se donnent la peine de les tromper. Mais nous avons appris jKir une dure expérience que si le personnel des soldats s'est renouvelé, le cadre est resté le même et le principe
n'a pas change. Les hommes ne furent pas achetés directement en Suisse ou en Allemagne : ce ne sont plus des lansquenets et des reîtres, mais en sunt-ils plus libres ? Les cinq cent mille « baïonnettes intelligentes » qui composent l'armée de la République française ontelles le droit de manifester cette intelligence quand le caporal, le sergent, toute la hiérarchie de ceux qui commandent ont prononcé « Silence dans les rangs! » Telle est la formule première, et ce silence doit être en même temps celui de la pensée. Quel est l'officier, sorti de Técole ou sorti des rangs, noble ou roturier, qui pourrait tolérer un instant que dans toutes ces caboches alignées devant lui pût germer une pensée différente de la sienne ? C'est dans
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sa volonté que réside la force collective de toute la masse animée qui parade et défile à son geste, au doigt et à Tœil. Il commande; à eux d'obéir. « En joue!
Feu ! » et il faut tirer sur le Tonkinois ou sur le Nègre, sur le l>édouin de FAtlas ou sur celui de Paris, son ennemi ou son ami ! « Silence dans les rangs ! » Et si chaque année, les nouveaux contingents que Tarmée dévore devaient s'immobiliser absolument comme le veut le principe de la discipline, ne serait-ce pas une espérance vainc que d'attendre une réforme, une amélioration quelconque dans le régime inique sous lequel les sans-droit sont écrasés?
I /empereur (juillaume dit : « Mon armée, Ma flotte » et saisit toutes les occasions pour répéter à ses soldats, à
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SCS marins qu'ils sont sa chose, sa prc'pricté physique et morale, et ne doivent pas hésiter un seul instant à tuer père et mère si lui, le maître, leur montre cette cible vivante. Voilà qui est parler ! Du moins ces paroles monstrueuses ontelles le mérite de répondre logiquement à la conception autoritaire d'une société instituée par Dieu. Mais si aux États- Unis, si dans la « libre Helvétie », Tofficier général se garde prudemment de répéter les harangues impériales, elles n'en sont pas moins sa règle de conduite dans le secret de son cœur, et quand le moment est venu de les appliquer, il n'hésite point. Dans la « grande » république américaine le président Mac Kinley élève au rang de général un héros qui applique à ses prisonniers philippins la
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(( question de l'eau » et qui donne Tordre de fusiller dans Tîle de Samar tous les enfants ayant dépassé la dixième année; dans le petit canton suisse d'Uri d'autres soldats, qui n'ont pas la chance de travailler en grand comme leurs confrères des Etats-Unis, font « régner Tordre » à coups de fusil tirés sur leurs frères travailleurs. Ce n'est donc pas sans diminution de leur dignité morale, sans abaissement de leur valeur personnelle, de leur franche et pure initiative, que dans n'importe quel pays, des hommes sont tenus de subir pendant des années un genre de vie qui comporte de leur part l'accoutumance au crime, Tacceptation tranquille de grossièretés et d'insultes, et par-dessus tout, la substitution d'une autre pensée, d'une autre volonté, d'une
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autre conduite à celles qui eussent été les leurs. Le soldat ne s'est pas tu impunément pendant les deux ou trois années de sa forte jeunesse : ayant été privé de sa libre expression, la pensée elle-même se trouve atteinte.
Et de toutes les autres institutions d'Etat, qu'elles se disent « libérales », « protectrices » ou « tutélaires », n'en est-il pas comme de la magistrature et de Tarmée ? Ne sont-elles pas fatalement, de par leur fonctionnement même, autoritaires, abusives, malfaisantes? Les écrivains comiques ont plaisanté jusqu'à lassitude les « ronds-decuir » des administrations gouvernementales; mais si risibles que soient tous ces plumitifs, ils sont bien plus funestes encore^ malgré eux d'ailleurs et sans
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qu'on puisse reprocher quoi que ce soit à ces victimes inconscientes d'un état politique momifié, en désaccord avec la vie. Indépendamment de beaucoup d'autres éléments corrupteurs, favoritisme, paperasserie, insuffisance de besogne utile pour une cohue d'employés, le fait seul d'avoir institué, réglementé, codifié, flanqué de contraintes, d'amendes, de gendarmes et de geôliers l'ensemble plus ou moins incohérent des conceptions politiques, religieuses, morales et sociales d'aujourd'hui pour les imposer aux hommes de demain, ce fait absurde en soi, ne peut avoir que des conséquences contradictoires. La vie, toujours imprévue, toujours renouvelée, ne j)cut s'accommoder de conditions élaborées pour un temjis tjui n'est j^lus.
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Non seulement la complication et Tenclievctrcment des rouages rendent souvent impossible ou même empêchent par un loncf retard la solution des affaires les plus simples, mais toute la machine cesse parfois de fonctionner pour les choses de la plus haute importance, et c'est par « coups d'Etat », petits ou grands, qu'il faut vaincre la difficulté : les souverains, les puissants se plaignent dans ce cas que « la légalité les tue » et en sortent bravement « pour rentrer dans le droit. » Le succès légitime leur acte aux yeux de Thistorien; l'insuccès les met au rang- des scélérats. Il en est de même pour la foule des sujets ou des citoyens qui brisent règlements et lois par un coup de révolution : la postérité reconnaissante les sacre
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héros. La défaite en eut fait des brigands.
Bien avant d'exister officiellement comme émanations de TEtat, avant d'avoir reçu leur charte des mains d'un prince ou par le vote de représentants du peuple, les institutions en formation sont des plus dangereuses et cherchent à vivre aux dépens de la société, à constituer un monopole à leur profit.
Ainsi l'esprit de corps entre gens qui sortent d'une môme école à diplôme transforme tous les « camarades », si braves gens qu'ils soient, en autant de conspirateurs inconscients, ligués pour leur bicn-ctrc particulier et C( )ntre le bien public, autant d'hommes île proie qui détrousseront les passants et se partageront le butin. NOye/des déjà, les fu-
turs fonctionnaires, au collège avec leurs képis numérotés ou dans quelque université avec leurs casquettes blanches ou vertes : peut-être nVjnt-ils prêté aucun serment en endossant l'uniforme, mais s'ils n'ont pas juré, ils n'en af^rissent pas moins suivant l'esprit de caste, résolus à prendre toujours les meilleures parts. Essayez de rompre le c( monôme » des anciens polytechniciens, afin qu'un homme de mérite puisse prendre place en leurs rangs et arrive à partager les mêmes fonctions ou les mêmes honneurs ! Le ministre le plus puissant ne saurait y parvenir. A aucun prix on n'acceptera l'intrus! Que l'ingénieur, feignant de se rappeler son métier, difficilement appris, fasse des ponts trop courts, des tunnels trop bas ou des murs
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de réservoirs trop faibles, peu importe; mais avant tout, qu'il soit sorti de TEcole, qu'il ait l'honneur d'avoir été au nombre des « pipos » !
La psychologie sociale nous enseigne donc qu'il faut se méfier non seulement du pouvoir déjà constitué, mais encore de celui qui est en germe. Il importe également d'examiner avec soin ce que signifient dans la pratique des choses les mots d'apparence anodine ou même séduisante : telles les expressions de « patriotisme », d' « ordre », de « paix sociale. » Sans doute c'est un sentiment naturel et très doux que lamnur du sol natal : c'esl cliose exquise yn>uv l'exilé d'entendre la chère hmguc maternelle et de revoir les sites (]ui rappellent le lieu lie la naissance. \A Tamour de
Thommc ne se porte pas uniquement vers la terre qui Ta nourri, vers le langage qui l'a bercé, il s'éj^and aussi en élan naturel vers les fils du même sol, dont il partage les idées, les sentiments et les mœurs; enfin, s'il a Tâme haute^ il s'éprendra en toute ferveur d'une passion de solidarité pour ceux dont il connaît intimement les besoins et les vœux. Si c'est là le « patriotisme », quel homme de cœur pourrait ne pas le ressentir? Mais presque toujours le mot cache une signification tout autre que celle de a communauté des affections» (Saint-Just) ou de « tendresse pour le lieu de ses pères. »
Par un contraste bizarre, jamais on ne parla de la patrie avec une aussi bruyante affectation que depuis le temps
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où on la voit se perdre peu à peu dans la grande patrie terrestre de l'Humanité. On ne voit partout que drapeaux, surtout à la porte des guinguettes et des maisons à fenêtres louches. Les « classes dirioreantes » se targuent à pleine bouche de leur patriotisme, tout en plaçant leurs fonds à l'étranger et en trafiquant avec Vienne ou Berlin de ce qui leur rapporte quelque argent, môme des secrets d'Etat. Jusqu'aux savants, qui, oublieux du temps où ils constituaient une république internationale de par le monde, parlent de « science française », de « science allemande », de « science italienne » comme s'il était possible de cantonner entre des frontières, sous l'égide des L!;cn' darnies, la connaissance des fait? et la
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propagation des idées : on vante le protectionnisme pour les productions de Tesprit comme pour les navets et les cotonnades. Mais, en proportion nicme de ce rétrécissement intellectuel dans le cerveau des importants, s'élargit la pensée des petits. Les hommes d'en haut raccourcissent leur domaine et leur espoir à mesure que nous, les révoltés, nous prenons possession de l'univers et agrandissons nos cœurs. Nous nous sentons camarades de par la terre entière, de r Amérique à l'Europe et de l'Europe à l'Australie; nous nous servons du même langage pour revendiquer les mêmes intérêts, et le moment vient où nous aurons d'un élan spontané la même tactique, un seul mot de ralliement. Notre ligue surgit de tous les coins du monde.
En comparaison de ce mouvement universel, ce que l'on est convenu d'appeler patriotisme n'est donc autre chose qu'une régression à tous les points de vue. Il faut être naïf parmi les naïfs pour ignorer que les « catéchismes du citoyen » prêchent l'amour de la patrie pour servir l'ensemble des intérêts et des privilèges de la classe dirigeante, et qu'ils cherchent à maintenir, au profit de cette classe, la haine de frontière à i rentière entre les faibles et les déshérités. Sous le mot de patriotisme et les commentaires modernes dont on l'entoure, on déguise les vieilles pratiques d'obéissance servile à la volonté d'un chef, l'abdication complète de l'individu en face des gens qui détiennent le pouvoir et veulent se servir de la nation
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tout entière comme d'une force aveui^lc. De même, les mots « ordre, paix sociale » frappent nos oreilles avec une belle sonorité ; mais nous désirons savoir ce que ces bons apôtres, les gouvernants, entendent par ces paroles. Oui, la paix et Tordre sont un grand idéal à réaliser, à une condition pourtant : que cette paix ne soit pas celle du tombeau, que cet ordre ne soit pas celui de Varsovie! Notre paix future ne doit pas naître de la domination indiscutée des uns et de l'asservissement sans espoir des autres, mais de la bonne et franche égalité entre compagnons.
L'objectif premier de tous les évolutionnistes consciencieux et actifs étant de connaître à fond la société ambiante qu'ils réforment dans leur pensée, ils doivent en second lieu chercher à se rendre un compte précis de leur idéal révolutionnaire. I']t l'étude en doit être d'autant plus scrupuleuse que cet idéal embrasse l'avenir avec une jilus grande ampleur^ car tous, amis et ennemis,
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savent qu'il ne s'agit plus de petites révolutions partielles, mais bien d'une révolution générale, pour Tensemble de la société et dans toutes ses manifestations.
Les conditions mêmes de la vie nous dictent le vœu capital. Les cris, les lamentations qui sortent des huttes de la campagne, des caveS;, des soupentes, des mansardes de la ville, nous le répètent incessamment : « Il faut du pain! » Toute autre considération est primée par cette collective expression du besoin primordial de tous les êtres vivants.
L'existence même étant impossible si l'instinct de la nourriture n'est pas assouvi, il faut le satisfaire à tout prix et le satisfaire pour tous, car la société ne se divise point en deux parts, dont l'une
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resterait sans droits à la vie. « 11 faut du pain I » et cette parole doit être comprise dans sa plus large acception, c'est-à-dire qu'il faut revendiquer pour tous les hommes, non seulement la nourriture, mais aussi « la joie », c'est-à-dire toutes les satisfactions matérielles utiles à l'existence, tout ce qui permet à la force et à la santé physiques de se développer dans leur plénitude. Suivant l'expression d'un puissant capitaliste, qui se dit tourmenté par la préoccupation de la justice : « Il faut égaliser le point de départ pour tous ceux qui ont à courir rcnjcu de la vie. » On se demande souvent comment les faméliques, si nombreux pourtant, ont pu surmonter pendant tant de siècles et surmontent encore en eux cette passion de la laim qui surt^it dans leurs
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entrailles, comment ils ont pu s'accommoder en douceur à l'afTaiblissement organique et à l'inanition. L'histoire du passé nous l'explique. C'est qu'en effet, pendant la période de l'isolement primitif, lorsque les familles peu nombreuses ou de faibles tribus devaient lutter à grand effort pour leur vie et ne pouvaient encore invoquer le lien de la solidarité humaine, il arrivait fréquemment, et même plusieurs fois pendant une seule génération, que les produits n'étaient pas en suffisance pour les nécessités de tous les membres du groupe.
En ce cas, qu'y avait-il à faire, sinon à se résigner, à s'habituer de son mieux à vivre d'herbes ou d'écorce, à supporter sans mourir de longs jeûnes, en attendant que la vague ramenât des pois-
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sons, que le gibier revînt clans la foret ou (|u'une nouvelle récolte germât de Tavare sillon ?
Ainsi les pauvres s'habituèrent à la faim. Ceux d'entre eux que Ton voit maintenant errer avec mélancolie devant les soupiraux fumeux des cuisines souterraines, devant les beaux étalages des fruitiers, des charcutiers, des rôtisseurs, sont des gens dont Thérédité a fait Tcducation : ils obéissent inconsciemment à la morale de la résignation, qui fut vraie à répo(]ue où l'aveugle destinée frappait les hommes au hasaril, mais qui n'est plus de mise aujourd'hui dans une société aux richesses surabondantes, au milieu d'hommes (pii inscrivent le mot de <» i''ralcrnité » sur leurs uuirailles et qui ne cessent de vanler leur
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philaritliropie. Et pourtant le nombre des malheureux qui osent avancer la main pour prendre cette nourriture tendue vers le passant est bien peu considérable, tant TafTaiblissement physique causé paj la faim annihile du même coup la volonté, détruit toute énergie, même instinctive! D'ailleurs, la 'c justice ') actuelle est tout autrement sévère que les anciennes lois pour le vol d'un morceau de pain. On a vu notre moderne Thémis peser un gâteau dans sa balance et le trouver lourd d'une année de prison.
« Il y aura toujours des pauvres avec vous ! » aiment à répéter les heureux rassasiés, surtout ceux qui connaissent bien les textes sacrés et qui aiment à se donner des airs dolents et mélanco-
liqucs. « Il y aura toujours des pauvres avec vous ! » Cette parole, disent-ils, est tombée de la bouche d'un Dieu et ils la répètent en tournant les yeux et en parlant du fond de la gorge pour lui donner plus de solennité. Et c'est même parce que cette parole était censée divine que les pauvres aussi, dans le temps de leur pauvreté intellectuelle, croyaient à rimpuissance de tous leurs efforts pour arriver au bien-être : se sentant perdus dans ce monde, ils regardaient vers le monde de Tau delà. « Peut-être, se disaient-ils, mourrons-nous de faim sur cette terre de larmes ; mais à côté de Dieu, dans ce ciel glorieux où le nimlie du soleil entourera nos fronts, où la voie lactée sera notre tapis, nul besoin ne sera de nourriture conies-
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tible, et nous aurons la jouissance vengeresse d'entendre les hurlements du mauvais riche à jamais rongé parla faim ». Maintenant quelques malheureux à peine se laissent encore mener par ces vaticinations, mais la plupart, devenus plus sages, ont les yeux tournés vers le pain de cette terre qui donne la vie matérielle, qui fait de la chair et du sang, et ils en veulent leur part^ sachant que leur vouloir est justifié par la richesse surabondante de la terre.
Les hallucinations religieuses^, soigneusement entretenues par les prêtres intéressés, n'ont donc plus guère le pouvoir de détourner les faméliques, même ceux qui se disent chrétiens, de la revendication de ce pain quotidien que l'on demandait naguère à la bienveillance
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quinteuse du « Pèic qui est aux Cieux ". Mais réconomie politique, la prétendue science, a pris l'héri'age de la religion, prêchant à son tour que la misère est iné\itable et que si des malheureux succombent à la faim, la société n'en porte aucunement le blâme. Que Ton voie d'un côté la tourbe des pauvres affamés, de Tautre quelques privilégiés mangeant à leur appétit et s'habillant à leur fantaisie, on doit croire en toute naïveté qu'il ne saurait en être autrement ! 11 est vrai qu'en temps d'abondance on n'aurait qu'a « prendre au tas « et qu'en temps de disette tout le monde pourrait se mettre de concert à la ration, mais pareille laçon d'agir supposerait l'existence d'une -société étroitement unie par un lien de solidarité haternelle. Ce communisme
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spontané ne paraissant pas encore possible, le pauvre naïf^ qui croit benoîtement au dire des économistes sur Tinsulfisance des produits de la terre, doit en conséquence accepter son infortune avec résignation.
De même que les pontifes de la science économique, les victimes du mauvais fonctionnement social répètent, chacun à sa manière, la terrible « loi de Malthus » — « Le pauvre est de trop » — que l'ecclésiastique protestant formula comme un axiome mathématique, il y a près d'un siècle, et qui semblait devoir enfermer la société dans les formidables mâchoires de son syllogisme : tous les miséreux se disaient mélancoliquement qu'il n'y a point de place pour eux au « banquet de la vie. »
Le fameux économiste, bonhomme d'ailleurs, venait ajouter de la force à leur douloureuse conclusion en lappuyant sur tout un échafaudage d'apparence mathématique : la population, dit-il, doublerait normalement de vingtcinq en vingt-cinq ans, tandis que les subsistances s'accroîtraient suivant une proportion beaucoup moins rapide, nécessitant ainsi une élimination annuelle des individus surnuméraires. Que fautil donc faire, d'après Malthus et ses disciples, pour éviter que l'humanité ne soit mise en coupe réglée par la misère, la famine et les pestes ? Certes, on ne saurait exiger des pauvres cju'ils débarrassent généreusement la terre de leur présence, qu'ils se sacrilicnt en holocauste aux dieux de la <« saine éco-
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nomie politique; » mais du moins leur conseille-t-on de se priver des joies de la famille : pas de femmes, pas d'enfants î C'est ainsi qu'on entend cette « réserve morale » que l'on adjure les sages travailleurs de vouloir bien observer. Une descendance nombreuse doit être un luxe réservé aux seuls favorisés de la richesse, telle est la morale économique. Mais si les pauvres, restés imprévoyants malgré les objurgations des professeurs, ne veulent pas employer les moyens préventifs contre l'accroissement de population, alors la nature se charge de réprimer l'excédent. Et cette répression s'accomplit, dans notre société malade, d'une manière infiniment plus ample que les pessimistes les plus sombres ne se l'imaginent. Ce ne sont
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pas des milliers, mais des millions de vies que réclame annuellement le dieu de Alalthus. Il est facile de calculer approximativement le nombre de ceux que la destinée économique a condamnés à mort depuis le jour où Tâpre théologien proclama la prétendue « loi » que l'incohérence sociale a malheureusement rendue vraie pour un temps, i^urant ce siècle, trois générations se sont succédé en Europe. Or, en consultant les tables de mortalité, on constate que la vie moyenne des jjens riches (par exemple les habitants des quartiers aérés et somptueux, à Londres, à Paris, à Berne) depasse soixante, atteint même soixantedix ans. Ces gens ont pourtant, de par rinégalité même, bien des raisons de ne pas lournir leur carrière normale :
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la « arandc vie » les sollicite et les corrompt sous toutes les formes; mais le bon air, la bonne chère, la variété dans la résidence et les occupations, les p-uérissent et les renouvellent. Les gens asservis à un travail qui est la condition même de leur gagne-pain sont, au contraire, condamnés d'avance à succomber, suivant les pays de TEurope, entre vingt et quarante ans, soit à trente en moyenne. C'est dire qu'ils fournissent seulement la moitié des jours qui leur seraient dévolus s'ils vivaient en liberté, maîtres de choisir leur résidence et leur œuvre. Ils meurent donc précisément à l'heure où leur existence devrait atteindre toute son intensité; et chaque année, quand on fait le compte des morts, il est au moins double de ce qu'il devrait être
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dans une société d'égaux. Ainsi la mortalité annuelle de l'Europe étant d'environ douze millions d'hommes, on peut affirmer que six millions d'entre eux ont été tués par les conditions sociales qui rèi,ment dans notre milieu barbare ^ six millions ont péri par manque d'air pur, de nourriture saine, d'hygiène convenable, de travail harmonique. Eh bien î comptez les morts depuis que Alalthus a parlé, prononçant d'avance sur l'immense hécatombe son oraison funèbre!
N'est-il pas vrai que toute une moitié de l'humanité dite civilisée se compose de gens qui ne sont pas invités au banquet social ou qui n'y trouvent place que pour un temps, condamnés à mourir la bouche contractée par les désirs inassouvis, l.a mort préside au repas, et de sa faulx clic
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écarte les tards-venus. On nous montre dans les Expositions d'admirables « couveuses )) , où toutes les lois de la physique, toutes les connaissances en physiologie, toutes les ressources d'une industrie ingénieuse sont appliqués à faire vivre des enfants nés avant terme, à sept, même à six mois. Et ces enfants continuent de respirer, ils prospèrent, deviennent de magnifiques poupons, gloire de leur sauveteur, orgueil de leur mère. Mais si Ton arrache à la mort ceux que la nature semblait avoir condamnés^ on y précipite par millions les enfants que d'excellentes conditions de naissanceavaient destinés à vivre. A Naples, dans un hospice des Enfants-TrouvéS;, le rapport officiel des curateurs nous dit d'un style dégagé que sur neuf
cent cinquante enfants il en est resté trois en vie!
La situation est donc atroce, mais une immense évolution sest accomplie, annonçant la révolution prochaine. Cette évolution, c'est que la « science » économique, prophétisant le manque de ressources et la mort inévitable des faméliques, s'est trouvée en défaut et que l'humanité souffrante, se croyant pauvre naguère, a découvert sa richesse : son idéal du « pain pour tous » n'est point une utopie. I .a terre est assez vaste pour nous porter tous sur son sein, clic est assez riche pour nous faire vivre dans l'aisance, l'vlle peut donner assez, de moissons pour que tous aient à manger ; elle fait naître assez de plantes fibreuses pour que tous aient à se vêtir ; ellecon-
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tient assez de pierres et d'argile pour que tous puissent avoir des maisons.
Tel est le fait économique dans toute sa simplicité. Non seulement ce que la terre produit suffirait à la consommation de ceux qui l'habitent, mais elle suffirait si la consommation doublait tout à coup, et cela quand même la science n'interviendrait pas pour faire sortir l'agriculture de ses procédés empiriques et mettre à son service toutes les ressources fournies maintenant par la chimie, la physique, la météorologie, la mécanique. Dans la grande famille de l'humanité, la faim n'est pas seulement le résultat d'un crime collectif, elle est encore une absurdité, puisque les produits dépassent deux fois les nécessités de la consommation.
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Tout l'art actuel de la répartition, telle qu'elle est livrée au caprice individuel et à la concurrence effrénée des spéculateurs et des commerçants, consiste à faire hausser les prix, en retirant les produits à ceux qui les auraient pour rien et en les portant à ceux qui les paient cher : mais dans ce va-et-vient des denrées et des marchandises, les objets se gaspillent, se corrompent et se j)crdent. Les pauvres loqueteux qui passent devant les g"rands entrepôts le savent. Ce ne sont pas les paletots qui manquent pour leur couvrir le dos, ni les souliers pour leur chausser les pieds, ni les bons fruits, ni les boissons chaudes i:)our leur restaurer lestomac. lOut est en abontlance et en surabondance, et pendant qu'ils errent çà et h\, jetant
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des regards affames autour d'eux, le marchand se demande comment il pourra faire enchérir ses denrées, au besoin même en diminuer la quantité.
Quoi qu'il en soit, le fait subsiste, la constance d'excédant pour les produits!
Et pourquoi messieurs les économistes ne commencent-ils pas leurs manuels en constatant ce fait capital de statistique ? Et pourquoi faut-il que ce soit nous, révoltés, qui le leur apprenions ? Et comment expliquer que les ouvriers sans culture, conversant après le travail de la journée, en sachent plus long à cet égard que les professeurs et les élèves les plus savants de TEcole des Sciences morales et politiques ? Faut-il en conclure que l'amour de Tétude n'est pas, chez ces derniers, d'une absolue sincérité?
ET L'IDÉAL ANARCHIQUE t S.j
L'évolution économique contemporaine nous ayant pleinement justifiés dans notre revendication du pain, il reste à savoir si elle nous justifie également dans un autre domaine de notre idéal, la revendication de la liberté. « L'homme ne vit pas de pain seulement », dit un vieil adage, qui restera toujours vrai, à moins que l'être humain ne régresse à la pure existence végétative ; mais quelle est cette substance alimentaire indispensable en dehors de la nourriture matérielle ? Naturellement l'Eglise nous prêche (pie c'est la « Parole de Dieu », et l'Etat nous mande que c'est 1' u Obéissance aux Lois, » Cet aliment ipii développe la mentalité et la moralité humaines, c'est le <( fruit de la science du bien et (hi mal », (juc le mytlie des
Juifs et de toutes les religions qui en sont dérivées nous interdit comme la nourriture vénéneuse par excellence, comme le poison moral viciant toutes choses, et même, « jusqu'à la troisième génération », la descendance de celui qui /y Ta goûté! Apprendre, voilà le crime , d'après TÉglise, le crime d'après TÉtat, quoique puissent imaginer des prêtres et des agents de gouvernement ayant absorbé malgré eux des germes d'hérésie.
Apprendre, c'est là au contraire la vertu par excellence pour Tindividu libre se dégageant de toute autorité divine ou humaine : il repousse également ceux qui, au nom d'une « Raison suprême », s'arrogent le droit de penser et de parler pour autrui et ceux qui, de par la volonté de l'Etat, imposent des lois, une
prétendue morale extérieure, codifiée et définitive. Ainsi l'homme qui veut se développer en être moral doit prendre exactement le contrepied de ce que lui recommandent et l'Kglise et THtat : il y lui faut penser, parler, a^^ir librement. Ce sont là les conditions indispensables ^ de tout prog^rès.
« Penser, parler, agir librement »
en toutes choses! I/idéal de la société future, en contraste et cependant en continuation de la société actuelle, se précise donc de la manière la plus nette. Penser librement ! Du cmip Tévolutionniste, devenu révolutionnaire, se sépare de toute église dogmatique, de tout corps statutaire, de tout groupement politique à clauses obligatoires, de toute association, publique ou
secrète dans laquelle le sociétaire doit commencer par accepter, sous peine de trahison, des mots d'ordre incontestés.
Plus de congrégations pour mettre les écrits à l'index ! Plus de rois ni de princes pour demander un serment d'allégeance, ni de chef d'armée pour exiger la fidélité au drapeau; plus de ministre de l'instruction publique pour dicter des enseignements, pour désigner jusqu'aux passages des livres que l'instituteur devra expliquer; plus de comité directeur qui exerce la censure des hommes et des choses à l'entrée des « maisons du pt;uple. » Plus de juges pour forcer un témoin à prêter un serment ridicule et faux, impliquant de toute nécessité un parjure par le fait même que le serment est lui-même un mensonge. Plus de
chefs, de quelque nature que ce soit, fonctionnaire, instituteur, membre de comité clérical ou socialiste, patron ou père de famille, pour s'imposer en maître auquel Tobéissance est due.
l-^t la liberté de parole ? Et la liberté d'action ? Ne sont-cc pas là des conséquences directes et logiques de la liberté de penser ? La parole n'est que la pensée devenue sonore, l'acte nest que la pensée devenue visible. Notre idéal comporte donc pour tout homme la pleine et absolue liberté d'exprimer sa pensée en toutes choses, science, politique, morale, sans autre réserve que celle de son respect pour autrui ; il comporte éi^alement pour chacun le droit d'agir à son ^Té, de « faire ce qu'il veut », tout en associant naturellement sa volonté
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à celle des autres hommes dans toutes les œuvres collectives : sa liberté propre ne se trouve point limitée par cette union, mais elle grandit au contraire, grâce à la force de la volonté commune.
Il va sans dire que cette liberté absolue de pensée, de parole et d'action est incompatible avec le maintien des institutions qui mettent une restriction à la pensée libre, qui fixent la parole sous forme de vœu définitif, irrévocable, et prétendent même forcer le travailleur à se croiser les bras, à mourir d'inanition devant la consigne d'un propriétaire. Les conservateurs ne s'y sont point trompés quand ils ont donné aux révolutionnaires le nom général « d'ennemis de la religion, de la famille et de la propriété. » Oui, les anarchistes repous-
sent l'autorité du dogme et Tintervention du surnaturel dans notre vie, et, en ce sens, quelque ferveur qu'ils apportent dans la lutte pour leur idéal de fraternité et de solidarité, ils sont ennemis de la religion. Oui, ils veulent la suppression du trafic matrimonial, ils veulent les unions libres, ne reposan'.
que sur l'affection mutuelle, le respect de soi et de la dignité d'autrui, et, en ce sens, si aimants et si dévoués qu'ils soient pour ceux dont la vie est associée à la leur, ils sont bien les ennemis de la famille. Oui, ils veulent supprimer l'accaparement de la terre et de ses produits pour les rendre à tous, et, en ce sens, le bonheur qu'ils auraient de garantir à tous la jouissance des fruits du sol, en fait des ennemis de la propriété.