‹ L'évolution, la révolution et l'idéal anarchiqueChapitre 8 sur 15 · L'KVOLU TION, LA RÉVOLUTION · texte numérisé non relu

L'KVOLU TION, LA RÉVOLUTION

Certes, nous aimons la paix : nous avons pour idéal Tharmonie entre tous les hommes, et cependant la guerre sévit autour de nous ; au loin devant nous, elle nous apparaît encore en une douloureuse perspective, cardans Timmense complexité des choses humaines la marche vers la paix est elle-même accompagnée de luttes. « Mon royaume n'est pas de ce monde » disait le Fils de l'Homme; et pourtant lui aussi « apportait une épée », préparant « la division entre le fils et le père, entre la fille et la mère. » Toute cause, même la plus mauvaise, a ses défenseurs qu'il convient de supposer honnêtes, et la sympathie ;, le respect mérités par eux ne doivent pas empêcher les révolutionnaires de les combattre avec toute Ténergie de leur vouloir.

De bonnes ùmes espèrent que tout s'arrangera quand môme, et que, en un jour de révolution pacifique, nous verrons les défenseurs du privilège céder de bonne grâce à la poussée d'en bas.

Certes, nous avons confiance qu'ils céderont un jour, mais alors le sentiment qui les guidera ne sera certaincmc'nt point d'origine spontanée : l'appréhension de l'avenir et surtout la vue de

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« faits accomplis » portant le caractère de rirrévocable, leur imposeront un changement de voie ; ils se modifieront sans doute^ mais quand il y aura pour eux impossibilité absolue de continuer les errements suivis. Ces temps sont encore éloignés. Il est dans la nature môme des choses que tout organisme fonctionne dans le sens de son mouvement normal : il peut s'arrêter, se briser, mais non fonctionner à rebours.

Toute autorité cherche à s'agrandir aux dépens d'un plus grand nombre de sujets ; toute monarchie tend forcément à devenir monarchie universelle. Pour un Charles Quint, qui^ réfugié dans un couvent, assiste de loin à la tragi-comédie des peuples, combien d'autres souverains dont l'ambition de commander

ne sera jamais satisfaite et qui, sauf la gloire et le génie, sont autant d'Alexandres, de Césars, et d'Attilas? De même, les financiers qui, las de gagner, donnent tout leur avoir à une belle cause, sont des êtres relativement rares ; môme ceux qui auraient la sagesse de modérer leurs vœux ne peuvent pas s'arrêter à cette fantaisie : le milieu dans lequel ils se trouvent continue de travailler pour eux ; les capitaux ne cessent de se reproduire en revenus à intérêts composés. Dès qu'un homme est nanti dïine autorité quelconque, sacerdotale, militaire, administrative ou linancicre, sa tendance naturelle est d'en user, et sans contrùlc ; il n'est guère de gc<')licr qui ne tourne sa clef dans lu serrure avec un sentinicut glorieux de

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sa toute-puissance, de garde champêtre qui ne surveille la propriété des maîtres avec des regards de haine contre le ma- i raudeur ; d'huissier qui n'éprouve un souverain mépris pour le pauvre diable 1 auquel il fait sommation.

Et si les individus isolés sont déjà énamourés de la « part de royauté »

qu'on a eu l'imprudence de leur départir, combien plus encore les corps constitués ayant des traditions de pouvoir héréditaire et un point d'honneur collectif! On comprend qu'un individu, soumis à une influence particulière, puisse être accessible à la raison ou à la bonté, et que, touché d'une pitié soudaine, il abdique sa puissance ou rende sa fortune, heureux de retrouver la paix et d'être accueilli comme un frère par

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ceux qu'il opprimait jadis à son insu ou inconsciemment ; mais comment attendre acte pareil de toute une caste d'hommes liés les uns aux autres par une chaîne d'intérêts, par les illusions et les conventions professionnelles, par les amitiés et les complicités, même par les crimes ? Et quand les serres de la hiérarchie et l'appeau de l'avancement tiennent l'ensemble du corps dirigeant en une masse compacte, quel espoir a-t-on de le voir s'améliorer tout à coup, quel rayon de la grâce pourrait humaniser cette caste ennemie, — armée, magistrature, clergé ? Est-il possible de s'imaginer logiquement qu'un pareil groupe puisse avoir des accès de vertu collective et céder à d'autres raisons que la peur': (^cst une machine, vi-

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vante, il est vrai, et composée de rouages humains ; mais elle marche devant elle, comme animée d'une force aveugle, et pour l'arrêter, il ne faudra rien moins que la puissance collective, insurmontable, d'une révolution.

En admettant toutefois que les « bons riches, » tous entrés dans leur « chemin de Damas », fussent illuminés soudain par un astre resplendissant et qu'ils se sentissent convertis, renouvelés comme par un coup de foudre ; en admettant — ce qui nous paraît impossible — qu'ils eussent conscience de leur égoïsme passé et que, se débarrassant en toute hâte de leur fortune au profit de ceux qu'ils ont lésés, ils rendissent tout et se présentassent les mains ouvertes dans l'assemblée des pauvres en leur disant :

« Prenez! » ; s'ils faisaient toutes ces choses, eh bien! justice ne serait point encore faite : ils garderaient le beau rôle qui ne leur appartient pas et l'histoire les présenterait d'une façon mensongère. C'est ainsi que des flatteurs, intéressés à louer les pères pour se servir des fils, ont exalté en termes éloquents la nuit du 4 août, comme si le moment où les nobles abandonnèrent leurs titres et privilèges, abolis déjà par le peuple, avait résumé tout l'idéal de la Révolution française. Si Ton entoure de ce nimbe glorieux un al-tandon fictif consenti sous la pression du fait accompli, que ne dirait-on pas d'un abandon réel et spontané de la O^rtunc mal ac- (|uisc par les anciens exploiteurs? Il serait à craindre (pic Tatlmiration et la

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reconnaissance publique les rétablît à leur place usurpc-e. Non, il faut, pour que justice se fasse, pour que les choses reprennent leur équilibre naturel, il faut que les opprimés se relèvent par leur propre force, que les spoliés reprennent leur bien, que les esclaves reconquièrent la liberté. Ils ne l'auront réellement qu'après Tavoir gagnée de haute lutte.

Nous connaissons tous le parvenu qui s'enrichit. Il est gonflé presque toujours par l'orgueil de la fortune et le mépris du pauvre. « En montant à cheval, dit un proverbe turkmène, le fils ne connaît plus son père! » — « En roulant dans un char, ajoute la sentence hindoue, Tami cesse d'avoir des amis. »

Mais toute une classe qui parvient est bien autrement dangereuse qu'un indi-

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vidu : elle ne permet plus à ses membres isolés d'agir en dehors des instincts, des appétits communs; elle les entraîne tous dans la même voie fatale. L'âpre marchand qui sait « tondre un œuf » est redoutable; mais que dire de toute une compagnie d'exploitation moderne, de toute une société capitaliste constituée par actions, obligations, crédit? Comment faire pour moraliser ces paperasses et ces monnaies? comment leur inspirer cet esprit de solidarité envers les hommes qui préparc la voie aux changements de l'état social? Telle banque composée de purs philanthropes n'en prélèverait pas moins ses commissions, intérêts et gages : elle ignore que des larmes ont coulé sur les gros sous et sur les pièces blanches si péniblement amassées, i]iii

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vont s'engouffrer dans les coffres-forts à chiffres savants et à centuple serrure. On nous dit toujours d'attendre l'œuvre du temps, qui doit amener l'adoucissement des mœurs et la réconciliation finale; mais comment ce coffre-fort s'adoucira-t-il, comment s'arrêtera le fonctionnement de cette formidable mâchoire de Togre, broyant sans cesse les générations humaines?

Oui^ si le capital, soutenu par toute la ligue des privilégiés, garde immuablement la force, nous serons tous les esclaves de ses machines, de simples cartilag-es rattachant les dents de fer aux arbres de bronze ou d'acier; si aux épargnes réunies dans les coffres des banquiers s'ajoutent sans cesse de nouvelles dépouilles gérées par des associés

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responsables seulement devant leurs livres de caisse, alors c'est en vain que vous feriez appel à la pitié, personne n'entendra vos plaintes. Le tigre peut se détourner de sa victime, mais les livres de banque prononcent des arrêts sans appel; les hommes, les peuples sont écrasés sous ces pesantes archives, dont les pages silencieuses racontent en chiffres l'œuvre impitoyable. Si le capital devait l'emporter, il serait temps de pleurer notre âge d'or, nous pourrions alors regarder derrière nous et voir, comme une lumière qui s'éteint, tout ce que la terre eut de doux et de bon, l'amour, la gaieté, l'espérance. L'Humanité aurait cessé de vivre.

Nous tous (]ui, pendant une vie déjà longue, avons vu les révolutions politi-

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qiies se succéder, nous pouvons nous rendre compte de ce travail incessant de péjoration que subissent les institutions basées sur l'exercice du pouvoir.

]1 fut un temps où ce mot de « République » nous transportait d'enthousiasme : il nous semblait que ce terme était composé de syllabes magiques, et que le monde serait comme renouvelé le jour où l'on pourrait enfin le prononcer à haute voix sur les places publiques. Et quels étaient ceux qui brûlaient de cet amour mystique pour l'avènement de l'ère républicaine, et qui voyaient avec nous dans ce changement extérieur l'inauguration de tous les progrès politiques et sociaux? Ceux-là même qui ont maintenant les places et les sinécures, ceux qui font les aimables avec les mas-

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sacreurs des Arméniens et les barons de la finance. Et certes, je n'imagine pas que, dans ces temps lointains, tous ces parvenus fussent en masse de purs hypocrites. Il y en avait sans doute beaucoup parmi eux qui flairaient le vent et orientaient leur voile; mais la plupart étaient sincères, j'aime à le croire. Us avaient le fanatisme de la « Republique », et c'est de tout cctur i]u'ils en acclamaient la trilogie : Liberté, (égalité, Fraternité; en toute naïveté qu'au lendemain de la victoire ils acceptaient des fonctions rétribuées, dans la ferme espérance que leur dévouement à la cause commune ne faiblirait pas un jour! l']t quelques mois après, quand ces mêmes républicains étaient au pouvoir, d'autres républicains se traînaient

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péniblement et tète nue sur les boulevards de Versailles entre plusieurs files de fantassins et de cavaliers. La foule les insultait, leur crachait au visage et, dans cette multitude de figures haineuses et grimaçantes, les captifs distinguaient leurs anciens camarades de luttes, d'évocations et d'espérances!

Que de chemin parcouru, depuis le jour où les révoltés de la veille sont devenus les conservateurs du lendemain!

La République, comme forme de pouvoir, s'est affermie ; et c'est en proportion même de son affermissement qu'elle est devenue servante à tout faire. Gomme par un mouvement d'horlogerie^ aussi régulier que la marche de l'ombre sur un mur, tous ces fervents jeunes hommes qui faisaient des gestes de héros

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devant les sergents de ville sont devenus gens prudents et timorés dans leurs demandes de réformes, puis des satisfaits, enfin des jouisseurs et des goinfres de privilèges. La magicienne Gircé, autrement dit la luxure de la fortune et du pouvoir, les a changés en pourceaux ! Et leur besogne est celle de fortifier les institutions qu'ils attaquaient autrefois : c'est ce qu'ils appellent volontiers « consolider les conquêtes de la liberté! » Ils s'accommodent parfaitement de tout ce qui les indignait. Eux qui tonnaient contre l'Eglise et ses empiétements, se plaisent maintenant au Concordat et donnent du Monseigneur aux évoques. Ils parlaient avec faconde de la fraternité universelle, et c'est les outrager aujourd'hui i\uc de répéter los paroles (ju'ils

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prononçaient alors. Ils dénonçaient avec horreur rimpôtdu sang, mais récemment ils enrégimentaient jusqu'aux moutards et se préparaient peut-être à faire des lycéennes autant de vivandières. « Insulter l'armée » — c'est-à-dire ne pas cacher les turpitudes de l'autoritarisme sans contrôle et de l'obéissance passive, — est pour eux le plus grand des crimes. Manquer de respect envers l'immonde agent des mœurs, l'abject policier, le « provocateur » hideux, et la valetaille des légistes assis ou debout, c'est outrager la justice et la morale. Il n'est point d'institution vieillie qu'ils n'essaient de consolider; grâce à eux l'Académie, si honnie jadis, a pris un regain de popularité : ils se pavanent sous la coupole de l'Institut, quand un

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des leurs, devenu mouchard, a fleuri de palmes vertes son habit à la française. La croix de la légion d'honneur était leur risée; ils en ont invente de nouvelles, jaunes, vertes, bleues, multicolores. Ce que l'on appelle la République ouvre toutes grandes les portes de son bercail à ceux qui en abhorraient jusqu'au nom : hérauts du droit divin^ chantres du Syllabus^ pourquoi n'entreraient-ils pas? Ne sont-ils pas chez eux au milieu de tous ces parvenus qui les entouraient chapeau bas ?

Mais il ne s'agit point ici de critiquer et de juger ceux qui, par une lente corruption ou par de brusques soubresauts, ont passé du culte de la sainte République à celui du jxjuvoir et des abus consacrés par le temps. La carrière qu'ils

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ont suivie est précisément celle cju'ils devaient parcourir. Ils admettaient que la société doit être constituée en Etat ayant son chef et ses législateurs; ils avaient la « noble » ambition de servir leur pays et de se « dévouer» à sa prospérité et à sa gloire. Ils acceptaient le principe, les conséquences s'en suivent : c'est le linceul des morts qui sert de lange aux enfants nouveau-nés. République et républicains sont devenus la tristechose que n©us voyons ; et pourquoi nous en irriterions-nous? C'est une loi de nature que l'arbre porte son fruit; que tout gouvernement fleurisse et fructifie en caprices, en tyrannie, en usure, en scélératesses, en meurtres et en malheurs.

Dès qu'une institution s'est fondée,

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ne fût-ce que pour combattre de criants abus, elle en crée de nouveaux par son existence même ; il faut qu'elle s'adapte au milieu mauvais, fonctionne en mode pathologique. Les initiateurs obéissant à un noble idéal, les employés qu'ils nomment doivent au contraire tenir compte avant toutes choses de leurs émoluments et de la durée de leurs emplois. Ils désirent peut-étrela réussite del'œuvre, mais ils la désirent lointaine ; à la fin, ils ne la désirent plus du tout, et pâlissent de frayeur quand on leur annonce le triomphe procliain. Une s'aqit plus pour eux de la besogne mcmc, mais des honneurs qu'elle confère, des bcnélîces qu'elle rapporte, delà paresse qu'elle autorise. Ainsi, une commission d'ingénieurs estn(Miiméc pour entendre

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les plaintes des propriétaires que dépossède la construction d'un aqueduc. 11 paraîtrait tout simple d'étudier d'abord ces plaintes et d'y répondre en parfaite équité ; mais, on trouve plus avantageux de suspendre ces réclamations pendant quelques années afin d'employer les fonds ordonnancés à refaire un nivellement général de la contrée, déjà fait et bien fait. A de coûteuses paperasses il importe d'ajouter d'autres paperasses coûteuses.

C'est chimère d'attendre que l'Anarchie, idéal humain, puisse sortir de la République, forme gouvernementale.

Les deux évolutions se font en sens inverse, et le changement ne peut s'accomplir que par une rupture brusque^ c'est-à-dire par une révolution. C'est

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par décret que les républicains font le bonheur du peuple, par la police qu'ils ont la prétention de se maintenir! Le pouvoir n'étant autre chose que l'emploi de la force, leur premier soin sera donc de se l'approprier^ de consolider même toutes les institutions qui leur facilitent le gouvernement de la société. Peut-être auront-ils l'audace de les renouveler par la science afin de leur donner une énergie nouvelle. C'est ainsi que dans l'armée on emploie des engins nouveaux, poudres sans fumée, canons tournants, affûts à ressort, toutes inventions ne servant qu'à tuer plus rapidement. C'est ainsi que dans la police on a inventé l'anthropométrie, un moyen de changer la l'^rance entière en une grande prison. On commence par mensurcr les cri-

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minels vrais ou prétendus, puis on mensure les suspects, et quelque jour tous auront à subir les photographies infamantes. « La police et la science se sont entrebaisées », aurait dit le Psalmiste.

/ Ainsi, rien, rien de bon ne peut nous venir de la République et des républicains « arrivés, » c'est-à-dire détenant le pouvoir. C'est une chimère en histoire, un contre-sens de l'espérer. La classe qui possède et qui gouverne est fatalement ennemie de tout progrès. Le véhicule de la pensée moderne, de Tévolution intellectuelle et morale est la partie de la société qui peine, qui travaille et que l'on opprime. C'est elle qui élabore l'idée, elle qui la réalise^ elle qui, de secousse en secousse, remet

constamment en marche ce char social, que les conservateurs essaient sans cesse de caler sur la route, d'empêtrer dans les ornières ou d'enliser dans les marais de droite ou de gauche.

Mais les socialistes, dira-t-on^ les amis évolutionnaireset révolutionnaires, sontils également exposes à trahir leur cause, et les verrons-nous un jour accomplir leur mouvement de régression normale, quand ceux d'entre eux qui veulent « conquérir les pouvoirs publics » les auront conquis en cfTet ? Certainement, les socialistes, devenus les maîtres, procéderont et procèdent de la môme manière que leurs devanciers les républicains : les lois de l'histoire ne fléchiront point en leur faveur. (^)uand une fois ils auront la force, et même bien

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avant de la posséder, ils ne manqueront pas de s'en servir, ne fût-ce que dans Tillusion ou la prétention de rendre cette force inutile par un balayage de tous les obstacles, par la destruction de tous les éléments hostiles. Le monde est plein de ces ambitieux naïfs vivant dans le chimérique espoir de transformer la société par une merveilleuse aptitude au commandement; puis, quand ils se trouvent promus au rang des chefs ou du moins emboîtés dans le grand mécanisme des hautes fonctions publiques, ils comprennent que leur volonté isolée n'a guère de prise sur le seul pouvoir réel, le mouvement intime de Topinion, et que leurs efforts risquent de se perdre dans rindifférence et le mauvais vouloir qui les entoure. Que leur reste-t-il alors à

faire, sinon d'évoluer autour du pouvoir, de suivre la routine gouvernementale, d'enrichir leur famille et de donner des places aux amis ?

Sans doute, nous disent d'ardents socialistes autoritaires, sans doute le mirage du pouvoir et rexercicc de l'autorité peuvent avoir des dangers très grands pour les hommes simplement animes de bonnes intentions; mais ce danger n'est pas à redouter pour ceux qui ont trace leur plan de conduite par un programme rigoureusement débattu avec des camarades, lesquels sauraient les rappeler à Tordre en cas de négligence et de trahison. Les programmes sont dûment élaborés^ signés et contresignés ; on les publie en des milliers de documents; ils sont atlichés sur les jiortes

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des salles, et chaque candidat les sait par cœur. Ce sont des garanties sulHsantes, semble-t-il ? Et pourtant, le sens de ces paroles scrupuleusement dclnittues varie d'année en année suivant les événements et les perspectives : chacun le comprend conformément à ses intérêts; et quand tout un parti en arrive à voir les choses autrement qu"il ne le faisait d'abord, les déclarations les plus nettes prennent une signification symbolique, finissent par se changer en simples documents d'histoire ou même en syllabes dont on ne cherche plus à comprendre le sens

En effet ceux qui ont l'ambition de conquérir les pouvoirs publics doivent évidemment employer les moyens qu'ils croiront pouvoir les mener le plus sûre-

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ment au but. Dans les républiques à suffrage universel, ils courtiseront le nombre, la foule ; ils prendront volontiers les marchands de vin pour clients et se rendront populaires dans les estaminets. Ils accueilleront les votants d'où qu'ils viennent ; insoucieux de sacrifier le fond à la forme, ils feront entrer les ennemis dans la place, inoculeront le poison en plein organisme. Dans les pays à régime monarchique, nombre de socialistes se déclareront indifi'érents à la forme de gouvernement et même feront appel aux ministres du roi pour les aidera réaliser leurs j^lans de transformation sociale, comme si logiquement il était possible de concilier la dnmination d'iui seul et Tcntr'aidc fiaternellc entre les hommes. Mais l'impatience

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d'agir empêche de voir les obstacles et la foi s'imagine volontiers qu'elle transportera les montagnes. Lassalle rêve d'avoir Bismarck pour associé dans Tinstauration du monde nouveau ; d'autres se tournent vers le pape en lui demandant de se mettre à la tête de la ligue des humbles ; et, quand le prétentieux empereur d'Allemagne eut réuni quelques philanthropes et sociologues à sa table, d'aucuns se dirent que le grand jour venait enfin de se lever.

Et si le prestige du pouvoir politique, représenté par le droit divin ou par le droit de la force, fascine encore certains socialistes, il en est de même, à plus forte raison, pour tous les autres pouvoirs que masque rorigine populaire du suffrage restreint ou univer-

sel. Pour capter les voix, c'est-à-dire pour gagner la faveur des citoyens, ce qui semble très légitime au premier abord, le socialiste candidat se laisse aller volontiers à flatter les goûts, les penchants, les préjugés même de ses électeurs ; il veut bien ignorer les dissentiments, les disputes et les rancunes ; il devient pour un temps Tami ou du moins l'allié de ceux avec lesquels on échan^fea nao^uère les ofros mots.

Dans le clérical, il cherche à discerner le socialiste chrétien; dans le bourgeois hbéral, il évoque le réformateur; dans le patriote, il fait appel au vaillant défenseur de la dignité civique. A certains moments, il se garde même d'elfaroucher le <( propriétaire » ou le <( patron » ; il va jusi]ifà lui présenter

i/ô L'K\OLUTION, l,A RKVOLUIION

SCS revendications comme des garanties de paix : le « premier mai », qui devait être emporté de liante lutte contre le Seigneur Capital, se transforme en un jour de fête avec guirlandes et iarandoles. A ces politesses, de candidats à votants, les premiers désapprennent peu à peu le fier langage de la vérité, l'attitude intransigeante du combat : du dehors au dedans l'esprit même en arrive à changer, surtout chez ceux qui atteignent le but de leurs efforts et s'assoient enfin sur les banquettes de velours^ en face de la tribune aux franges dorées. C'est alors qu'il faut savoir échanger des sourires, des poignées de main et des services.

La nature humaine le veut ainsi, et, de notre part, ce serait absurde d'en

vouloir aux chefs socialistes qui, se trouvant pris dans l'engrenage des élections, finissent par être graduellement laminés en bourgeois à idées larges : ils se sont mis en des conditions déterminées qui les déterminent à leur tour ; la conséquence est fatale et Tliistorien doit se borner à la constater, à la signaler comme un danger aux révolutionnaires qui se jettent inconsidérément dans la mêlée politique. Du reste, il ne convient pas de s'exagérer les résultats de cette évolution des socialistes politiciens, car la foule des lutteurs se compose toujours de deux éléments dont les intérêts respectifs diffèrent de plus en j^lus. Les uns abandonnent la cause primitive et les autres y restent lidèles : ce fait sullit pour amener im nouveau

I7« L'KVOLUTION, LA KtVOLUIION

triage des individus, pour les grouper conformément à leurs affinités réelles.

C'est ainsi que nous avons vu naguère le parti républicain se dédoubler, pour constituer, d'une part, la foule des (( opportunistes », de l'autre, les groupes socialistes. Ceux-ci seront divisés également en ministériels et anti-ministériels, ici, pour édulcorer leur programme et le rendre acceptable aux conservateurs \ là, pour garder leur esprit de franche évolution et de révolution sincère. Après avoir eu leurs moments de découragement, de scepticisme même, ils laisseront « les morts ensevelir leurs morts » et reviendront prendre place à côté des vivants. Mais qu'ils sachent bien que tout « parti » comporte l'esprit de corps et par conséquent la solidarité dans le

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mal comme dans le bien : chaque membre de ce parti devient solidaire des fautes, des mensonges, des ambitions de tous ses camarades et maîtres. L'homme libre^ qui de plein gré unit sa force à celle d'autres hommes agissant de par leur volonté propre, a seul le droit de désavouer les erreurs ou les méfaits de soi-disant compagnons. Il ne saurait être tenu pour responsable que de luimême.

vu

Le fonctionnement actuel de la société civilisée nous est connu dans tous ses détails; de même Tidéal des socialistes révolutionnaires. Nous avons ég-alement constaté que les prétendues réformes des a libéraux » sont condamnées d'avance à rester inefficaces et que, dans le heurt des idées, — la seule chose qui doive nous préoccuper, puisque la vie même en dépend, — tout abandon de principes aboutit forcément à la défaite. Il nous reste maintenant à montrer

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rimportancc respective des forces qui s'entrechoquent dans cette société si prodigieusement complexe; il s'agirait, pour ainsi dire, de faire le dénombrement des armées en lutte et de décrire leur position stratégique, avec la froide impartialité d'attachés militaires cherchant à calculer mathématiquement les chances de l'une et de l'autre partie.

Seulement ce grand choc des idées, dont l'issue nous préoccupe d'une façon si poignante, ne se déroulera pas suivant les mêmes péripéties qu'une de nos batailles rangées avec généraux, capitaines et soldats, avec commandement initial de « Feu » et le cri désespéré du a Sauve qui peut! » final. C'est une lutte continue, incessante, qui commença dans la brousse^ pour les hommes pri-

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mitifs, il y a des millions d'années, et qui jusqu'à maintenant n'a comporté que des succès partiels : il y aura pourtant une solution définitive, soit par la destruction mutuelle de toutes les énergies vitales, le retour de l'humanité vers le chaos originaire, soit par Taccord de toutes ces forces, — la transformation voulue et consciente de Thomme en un être supérieur.

La sociologie contemporaine a mis en toute lumière l'existence des deux sociétés en lutte : elles s'entremêlent, diversement rattachées çà et là par ceux qui veulent sans vouloir, qui s'avancent pour reculer. Mais si nous voyons les choses de haut, sans tenir compte des incertains et des indiflércnts que le destin fait mouvoir, il est clair que le monde

iS4 L'I<:\ OLUTION, LA Rl':VOMJT[r)N

actuel se divise en deux camps : ceux qui agissent de manière à maintenir l'inéf^alité et la pauvreté, c'est-à-dire l'obéissance et la misère pour les autres, les jouissances et le pouvoir pour eux-mêmes; et ceux qui revendiquent pour tous le bien-être et la libre initiative.

Entre ces deux camps, il semble d'abord que les forces soient bien inégales: les conservateurs, se dit-on, sont incomparablement les plus forts. Les défenseurs de l'ordre social actuel ont les propriétés sans limites, les revenus qui se comptent par millions et par milliards, toute la puissance de TEtat avec les armées des employés, des soldats, des gens de police, des magistrats, tout l'arsenal des lois et des ordonnances,

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les dogmes dits intaillibles de l'Église, rinertie de Thabitude dans les instincts héréditaires et la basse routine qui associe presque toujours les vaincus rampants à leurs orgueilleux vainqueurs. Et les anarchistes, les artisans de la société nouvelle, que peuvent-ils opposer à toutes ces forces organisées ? Rien semble-il. Sans argent, sans armée, ils succomberaient, en effet, s'ils ne représentaient révolution des idées et des mœurs. Ils ne sont rien, mais ils ont pour eux le mouvement de Tinitiative humaine.

Tout le passé pèse sur eux d'un poids énorme, mais la logique des événements leur donne raison et les pousse en avant malgré les lois et les sbires.

Les eiïorts tentés pour cndii^ucr la rcvoluti(jn pcuvcataboutir en apparoiuc

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et pour un temps. Les réactionnaires se félicitent alors à grands cris ; mais leur joie est vaine, car refoulé sur un point, le mouvement se produit aussitôt sur un autre. Après Técrasement de la Commune de Paris, on put croire dans le monde officiel et courtisanesque d'Europe que le socialisme, l'élément révolutionnaire delà société, était mort, définitivement enterré. L'armée française, sous les yeux des Allemands vainqueurs, avait imairiné de se réhabiliter en éo:orgéant, en mitraillant les Parisiens, tous les mécontents et coutumiers de révolutions. En leur argot politique, les conservateurs purent se vanter d'avoir « saigné la gueuse ». AL Thiers, type incomparable du bourgeois parvenu, croyait Tavoir exterminée dans Paris,

l'avoir enfouie dans les fosses du Père- Lachaise. C'est à la Nouvelle-Calédonie, aux antipodes, que se trouvaient, dûment enfermés, ceux qu'il espérait être les derniers échantillons malingres des socialistes d'autrefois. Après M. Thiers, ses bons amis d'Europe s'empressèrent de répéter ses paroles, et de toutes parts ce fut un chant de triomphe.

Quant aux socialistes allemands, n'avait-on pas pour les surveiller le maître des maîtres, celui dont un froncement de sourcils faisait trembler l'Europe? Et les nihilistes de Russie?

Qu'étaient ces misérables? Des monstres bizarres, des sauvages issus de Huns et de Bachkirs, dans lesquels les hommes du monde poHcc d'occident n'avaient à voir (]uc des échantillons d'histoire naturelle.

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Hélas! on comprend sans peine qu'un sinistre silence se soit fait lorsque « Idrdre ré^niait à Varsovie <> et ailleurs. Au lendemain d'une tuerie, il est peu d'hommes qui osent se présenter aux l^alles.

Lorsqu'une parole, un geste sont punis de la prison, fort clairsemés sont les hommes qui ont le courage de s'exposerau danger. Ceux qui acceptent tranquillement le rôle de victimes pour une cause dont le triomphe est encore lointain ou même douteux sont rares : tout le monde n'a pas Théroïsme de ces nihilistes russes qui composent des journaux dans Tantre même de leurs ennemis et qui les affichent sur les murs entre deux factionnaires. Il faut être bien dévoué soi-même pour avoir le droit d'en vouloir à ceux qui n'osent pas

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se déclarer libertaires quand leur travail, c'est-à-dire la vie de ceux qu'ils aiment, dépend de leur silence. Mais si tous les opprimés n'ont pas le tempérament du héros, ils n'en sentent pas moins la souffrance, ils n'en (jnt pas moins le vouloir d'y échapper, et Tctat d'esprit de tous ceux qui souffrent comme eux et qui en connaissent la cause finit par créer une force révolutionnaire. Dans telle ville où il n'existe pas un seul groupe d'anarchistes déclarés, tous les ouvriers le sont déjà d'une manière plus ou moins consciente. D'instinct ils applaudissent le camarade qui leur parle d'un état social où il n'y aura plus de maîtres et où le i)roduiL du travail sera dans les mains du producteur. Cet instinct contient en i^ernie la révttlution

lf)0 L'i'VOLUTION. I.A KLVCM.dlON

future, car de jour en jour il se précise et se transforme en connaissance. (le que Touvrier sentait vaguement hier, il le sait aujourd'hui, et chaque nouvelle expérience le lui fait mieux savoir. I:^t les paysans qui ne trouvent pas à se nourrir du produit de leur lopin de terre, et ceux, bien plus nombreux encore, qui n'ont pas en propre une motte d'argile, ne commencent-ils pas à comprendre que la terre doit appartenir à celui qui la cultive ? Ils l'ont toujours senti d'instinct ; ils le savent maintenant et parleront bientôt le langage précis de la revendication.

La joie causée par la prétendue disparition du socialisme n'a donc guère duré. De mauvais rêves troublaient les bourreaux, il leur semblait que les victimes

ET L'IDEAL ANARCHIQUE igi

n'étaient pas tout à fait mortes. lîit maintenant existe-t-il encore un aveugle qui puisse douter de leur résurrection ? Tous les laquais de plume qui répétaient après Gambetta : « 11 n'y a pas de question sociale! » ne sont-ils pas les mêmes qui saisirent au vol les paroles de Tempereur Guillaume, pour crier après lui :

« La question sociale nous envahit! La question sociale nous assiège ! » et pour demander contre tous les « fauteurs de désordre » une législation spéciale, une impitoyable répression. Mais tant (.lure qu'on puisse Tédicter, la loi ne iKirviendra pas à comprimer la pensée qui fermente. Si quelque Encelade réussissait à jeter un fragment de montagne dans un cratère, l'éruption ne se ferait point par le gouffre obstrué soudain, la

,Q2 L'KVOLUTION. LA Ri:v(JLlJTlUN

montagne se fendrait ailleurs, et c'est par la nouvelle ouverture que s'élancerait le fleuve de lave. C'est ainsi qu'après l'explosion de la Révolution française, Napoléon crut être le Titan qui refermait le cratère des révolutions; et la tourbe des flatteurs, la multitude infinie des ignorants le crut avec lui. Cependant, les soldats même qu'il promenait à sa suite à travers l'Europe contribuaient à répandre des idées et des mœurs nouvelles, tout en accomplissant leur œuvre de destruction : tel futur (c décabriste » ou « nihiliste » russe prit sa première leçon de révolte d'un prisonnier de guerre sauvé des glaçons de la Bérézina. De même, la conquête temporaire de l'Espagne par les armées napoléoniennes brisa les chaînes qui rat-

ET L'IDÉAL ANARCHIQUE ig3

tachaient le Nouveau Monde au pays de rinquisition et délivra de l'intolérable régime colonial les immenses provinces ultramarines. L'Europe semblait s'arrêter, mais par contre-coup l'Amérique se mettait en marche. Napoléon n'avait été qu'une ombre passagère.

La forme extérieure de la société doit changer en proportion de la poussée intérieure: nul fait d'histoire n'est mieux constaté. C'est la sève qui fait l'arbre et qui lui donne ses feuilles et ses fleurs; c'est le sang qui fait l'homme; ce sont les idées qui font la société. ( )r, il n'est pas un conservateur (|ui ne se lamente de ce que les idées, les nKeurs, tout ce qui fait la vie profonde de l'Humanité, se soit modifié depuis le « bon vieux temps. » Les formes sociales correspon-

,Q^ LMÔVOr.lJTION. LA UKVOI.IJTION

dantes chani^reront certainement aussi.

La Révolution se rapproche en raison môme du travail intérieur des intelligences.

Toutefois, il ne convient pas de se laisser aller à une douce quiétude en attendant les événements favorables.

Ici le fatalisme oriental n'est point de mise, car nos adversaires ne se reposent point; et d'ailleurs ils sont fréquemment portés par un courant régressif. Quelques-uns d'entre eux sont des hommes d'une énergie réelle qui ne reculent devant aucun moyen et possèdent la vigueur d'esprit nécessaire pour diriger l'attaque et ne pas se décourager dans les difficultés et la défaite : « La Société mourante! » disait sardoniquement un usinier à l'occasion d'un livre anarchique

ET L'IDÉAL ANARCHIQL'E igS

écrit par notre camarade Grave, « La Société mourante! Elle vit encore assez pour vous dévorer tous! » Et lorsque des républicains et libres-penseurs parlaient de l'expulsion des jésuites, qui sont toujours les inspirateurs de TEglise catholique : « Vraiment, s'écria l'un de ces prêtres, notre siècle est étrangement délicat. S'imaginent-ils donc que la cendre des bûchers soit tellement éteinte qu'il n'en soit pas resté le plus petit tison pour allumer une torche? Les insensés! en nous appelant jésuites, ils croient nous couvrir d'opprobre; mais CCS jésuites leur réservent la censure, un bâillon et du Icu! »

Si tous les ennemis de la pensée libre, de l'initiative personnelle, avaient cette logique vigoureuse, celle énergie dans

,Qf, I/liVOLUTION. LA RÉVOLUTION

la résolution, ils remporteraient peutêtre, grâce à tous les moyens de répression et de compression que possède la société officielle; mais les groupes humains, engagés dans leur évolution de perpétuel « devenir », ne sont pas logiques et ne sauraient Têtre, puisque les hommes diffèrent tous par leurs intérêts et leurs affections : quel est celui qui n'a pas un pied dans le camp ennemi? « On est toujours le socialiste de quelqu'un », dit un proverbe politique d'une absolue vérité. Il n'est pas une institution qui soit franchement, nettement autoritaire; pas un maître qui, suivant le conseil de Joseph de Maistre, ait toujours la main sur l'épaule du bourreau. En dépit des proclamations de tel ou tel empereur à ses soldats, de

ET L'IDÉAL ANARCHIQUE igy

citations vantardes en des albums de princesses, d'affirmations hautaines expectorées après boire, le pouvoir n'ose plus être absolu ou ne l'est plus que par caprice, contre des prisonniers par exemple, contre d'infortunés captifs»

contre des gens sans amis. Chaque souverain a sa camarilla, sans compter ses ministres, ses délégués, ses conseillera d'Etat, tous autant de vice-rois; puis il est tenu, lié par des précédents, des considérants, des protocoles, des conventions, des situations acquises, une étiquette, qui est toute une science aux problèmes infinis: le T.ouisXIX' le plus insolent se trouve i:)ris Jans les mille filets d'un réseau tlont il ne se débarrassera jamais, 'i'outes ces conventions dans lesquelles le maître s'est fa.Uucuscmcnt

198 L'KVOLUTION. LA HKVDI.CTION

enserré lui donnent un avant-goût de la tombe et diminuent d'autant sa fcjrcc pour la réaction.

Ceux qui sont marqués pour la mort n'attendent pas qu'on les tue : ils se suicident; soit qu'ils se fassent sauter la cervelle ou se mettent la corde au cou, soit qu'ils se laissent envahir par la mélancolie, le marasme, le pessimisme, toutes maladies mentales qui pronostiquent la fin et en avancent la venue. Chez le jeune privilégié, fils d'une race épuisée, le pessimisme n'est pas seulement une façon de parler, une attitude, c'est une maladie réelle. Avant d'avoir vécu, le pauvre enfant ne trouve aucune saveur à l'existence, il se laisse vivre en rechignant, et cette vie endurée de mauvais g^é est comme une mort

ET L'IDEAL AN ARCHI QUE ig^

anticipée. En ce triste état, on est déjà condamné à toutes les maladies de l'esprit, folie, sénilité, démence ou « décadentisme. » On se plaint de la diminution des enfants dans les familles; et d'où vient la stérilité croissante, volontaire ou non, si ce n'est d'un amoindrissement de la force virile ou de la joie de vivre? Mais dans le monde qui travaille, où Ton a pourtant bien des causes de tristesse, on n'a pas le temps de se livrer aux langueurs du pessimisme. Il faut vivre, il faut aller de l'avant, proi^resscr quand nicmc, renouveler les forces vives pour la besogne journalière. C'est par l'accroissement de ces familles laborieuses (]uc la société se maintient, et de leur milieu suriiisscnt incessamment des hommes qui reprennent l'œu-

200 L'KVOLUTION, LA RKVOLIJTION

vrc des devanciers et, par leur initiative hardie, reinpècbent de tomber dans la routine. C'est à la C(jnstante régression partielle des classes'satisfaites et repues que la société nouvelle en formati(jn doit // de ne pas être étouffée.

Une autre garantie de progrès dans la pensée révolutionnaire nous est fournie par rintolérance du pouvoir où s'entreheurtent les survivances du passé. Le jargon officiel de nos sociétés politiques, où tout s'entremêle sans ordre, est tellement illogique et contradictoire, que, dans une môme phrase, il parle des « imprescriptibles libertés publiques » et des « droits sacrés d'un Etat fort » ; de même, le fonctionnement légal de l'organisme administratif comporte l'existence de maires ou syndics agissant à la

ET L'IDEAL ANARChlQUE 201

fois en mandataires d'un peuple libre auprès du gouvernement et en transmetteurs d'ordres aux communes assujetties. Il n'y a ni unité, ni bon sens dans Timmense chaos où s'entrecroisent les conceptions, les lois, les mœurs de cent peuples et de dix mille années, comme au bord de la mer des cailloux écroulés de tant de montagnes, apportés par tant de fleuves, roulés par tant de vagues. Au point de vue logique, l'Ktat actuel présente Timage d'une telle confusion que ses défenseurs les plus intéressés renoncent à le justifier.

La fonction présente de llùat consistant en premier lieu à tlcfcndrc les intérêts des propriétaires, lcs« droits du capital », il serait indispensable jx)ur l'économiste d'avoir à sa disposition

202 (. liVOH TION. I.A RIAOïaJTION

quelques arguments vainqueurs, quelques merveilleux mensonges que le pauvre, très désireux de croire à la fortune publique, put accepter comme indiscutables. Mais, hélas! ces belles théories, autrefois imaginées à Tusage du peuple imbécile n'ont plus aucun crédit : il y aurait pudeur à discuter la vieille assertion que « prospérité et propriété sont toujours la récompense du travail. » En prétendant que le labeur est Torigine de la fortune, les économistes ont parfaitement conscience qu'ils ne disent pas la vérité. A Tégal des anarchistes, ils savent que la richesse est le produit, non du travail personnel, mais du travail des autres ; ils n'ignorent pas que les coups de bourse et les spéculations, origine des grandes fortunes,

ET L'IDKAL ANARCHIQUE 2o3

peuvent être justement assimiles aux exploits des brigands; et certes, ils n'oseraient prétendre que l'individu ayant un million à dépenser par semaine, c'està-dire exactement la somme nécessaire à faire vivre cent mille personnes, se distingue des autres hommes par une intelligence et une vertu cent mille fois supérieures à celles delà moyenne. Ce serait être dupe, presque complice, de s'attarder à discuter les arguments hypocrites sur lesquels s'appuie cette prétendue origine de Tinégalité sociale.

Mais voici qu'on emploie un raisonnement d'une autre nature ci qui a du moins le mérite de ne pas reposer sur un mensonge. On invoque ccjntre les revendications sociales le droit du plus fort, et même le nom resjK'Clé de l)ar-

204 L'KVOLU'IION. I.A RKVOI.IJTION

win a servi, I)icn contre son oré, à plaider la cause de linjusticc et de la violence. La puissance des muscles et des mâchoires, de la trique et de la massue, voilà l'argument suprême! En effet, c'est bien le droit du plus fort qui triomphe avec Taccaparement des fortunes. Celui qui est le plus apte matériellement, le plus favorisé par sa naissance, par son instruction, par ses amis^ celui qui est le mieux armé par la force ou par la ruse et qui trouve devant lui les ennemis les plus faibles, celui-là a le plus de chances de réussir; mieux que d'autres, il peut se bâtir une citadelle du haut de laquelle il tirera sur ses frères infortunés.

Ainsi en a décidé le grossier combat des égoïsmes en lutte. Jadis on n'osait

ET L'IDEAL ANARCHIQUE 2o5

trop avouer cette théorie du fer et du feu, elle eût paru trop violente et on lui préférait les paroles d'hypocrite vertu.

On l'enveloppait sous de graves formules dont on espérait que le peuple ne comprendrait pas le sens : « Le travail est un frein » disait Guizot. Mais les recherches des naturalistes relatives au combat pour l'existence entre les espèces et à la survivance des plus vigoureuses ont encouragé les théoriciens de la force à proclamer sans ambages leur insolent défi. « Voyez, disent-ils, c'est la loi fatale ; c'est Timmuablc destinée à laquelle mangeurs et mangés sont également soumis ».

Nous devons nous féliciter de ce que la question soit ainsi siniplilîcc clans sa brutalité, car elle est d'autant plus près

2o6 L'IAOLU IHXN, Iw\ KKVOLUTKA

de se résoudre. «. La force règne! »

disent les soutiens de Tinégalitc sociale. Oui, c'est la force qui règne! s'écrient de plus en plus fort ceux qui profitent de l'industrie moderne dans son perfectionnement impitoyable, dont le résultat cherché est de réduire avant tout le nombre des travailleurs. Mais ce que disent les économistes, ce que disent les industriels, les révolutionnaires ne pourront-ils le dire aussi, tout en comprenant qu'entre eux l'accord pour l'existence remplacera graduellement la lutte ? La loi du plus fort ne fonctionnera pas toujours au profit du monopole industriel. « I^a force prime le droit », a dit Bismarck après tant d'autres; mais on peut préparer le jour où la force sera au service du droit. S'il est vrai que

les idées de solidarité se répandent; s'il est vrai que les conquêtes de la science finissent par pénétrer dans les couches profondes ; s'il est vrai que l'avoir moral devient propriété commune, les travailleurs, qui ont en môme temps le droit et la force, ne s'en serviront-ils pas pour faire la révolution au profit de tous ? Contre les masses associées, que pourront les individus isolés, si forts qu'ils soient par l'argent, l'intelligence et l'astuce ? Les gens de gouvernement, désespérant de pouvoir donner une morale à leur cause, ne demandent plus que la poigne, seule supériorité qu'ils désirent avoir. 11 ne serait pas difficile de citer des exemples de ministres qui n'ont été choisis ni pour leur gloire militaire ou leur noble généalogie, ni pour

2o8 I, r;V()|.lHI().N. I.A RIAOLLTION

leurs talents (Ui leur éloquence, mais uniquement pour leur manc|ue île scrupules. A cet égard on a pleine confiance en eux : nul préjuq^é ne les arrête pour la conquête du pouvoir ou la défense des écus.

En aucune des révolutions modernes nous n'avons vu les privilégiés livrer leurs propres batailles. Toujours ils s'appuient sur des armées de pauvres auxquels ils enseignent ce qu'on appelle « la religion du drapeau »et qu'ils dressent à ce qu'on appelle « le maintien de Tordre ». Six millions d'hommes, sans compter la police haute et basse, sont employés à cette œuvre en Europe. Mais ces armées peuvent se désorganiser, elles peuvent se rappeler les liens d'origine et d'avenir qui les

ET L'IDÉAL ANARCHIQUE oqq

rattachent à la masse populaire; la main qui les dirige peut manquer de vigueur. Composées en grande partie de prolétaires, elles peuvent devenir, elles deviendront certainement pour la société bourgeoise ce que les barbares à la solde de l'empire sont devenus pour la société romaine, un élément de dissolution. L'histoire abonde en exemples d'affolements paniques auxquels succombent les puissants, môme ceux qui ont gardé la force de caractère, car il est aussi nombre de« dirigeants » qui sont en mcmc temps de simples dégénérés, n'ayant pas assez d'énergie et de force physique pour s'ouvrir à cent un passage àtravcrs une cloison de planches ni assez de dignité pour lais:;er des enfants et tics femmes fuir avant eux la

210 I. KVOLUTION, LA RLVOLUTION

[ poursuite d'un incendie. Quand les déshérités se seront unis pour leurs intérêts, de métier à métier, de nation à nation, de race à race, ou spontanément, d'homme à homme ; quand ils connaîtront bien leur but, n'en doutez pas, l'occasion se présentera certainement pour eux d'employer la force au service de la liberté commune. Quelque puissant que soit le maître d'alors, il sera bien faible en face de tous ceux qui, réunis par un seul vouloir, se lèveront contre lui pour être assurés désormais de leur pain

, et de leur liberté.

Outre la force matérielle, la pure violence éhontce qui se manifeste par l'exclusion du travail, la prison, les mitraillades, une autre force plus subtile et peut-être plus puissante, celle de la lascination religieuse, se trouve à la disposition des gouvernants.

Certes, on ne saurait contester que cette iorce est encore très grande et qu'il laut en tenir le compte le plus sérieux dans l'étude de la société contemporaine.

C'est donc avec un enthousiasme trop juvénile que les encyclopédistes du dix-

212 l.hVOLUlKJN, LA KKVOLUIION

huitième siècle célébraient la victoire de la raison sur la superstition chrétienne, et nous devons constater la grossière méprise de Cousin, le philosophe fameux qui, sous la Restauration, s'écriait dans un cercle d'amis discrets : « Le catholicisme en a encore pour cinquante ans dans le ventre ! » Le demi siècle est largement écoulé, et c'est encore en tout orgueil et en toute sérénité que nombre de catholiques parlent de leur Eglise en la qualifiant « d'éternelle. » Montesquieu disait qu' « en l'état actuel on ne prévoit pas que le catholicisme puisse durer plus de cinq cents ans. » Mais si l'Eglise catholique a pu faire des progrès apparents, si la France des encyclopédistes et des révolutionnaires s'est laissé « vouer au Sacré-Cœur »

ET L'IDÉAL ANARCHIQUE -2i3 '-

par une assemblée d'affolés, si les pontifes du culte ont très habilement profité de l'apeurement général des conservateurs politiques pour leur vanter la panacée de la foi comme le grand remède social; si la bourgeoisie européenne, naguère composée de sceptiques frondeurs, de voltairiens n'ayant d'autre religion qu'un vague déisme, a cru prudent d'aller régulièrement à la messe et Je pousser même jusqu'au confessionnal ; si le Quirinal et le Vatican, l'Etat et l'Eglise mettent tant de bonne grâce à régler les anciennes disputes, ce n'est pas que la croyance au miracle ait pris un plus grand empire sur les âmes dans la partie active et vivante de la société. Elle n'a gagné que des peureux, des fatigués de la vie, et l'iiypocrile adhésion

214 I.'i:VOLUTION, LA REVOLUTION

de complices intéressés. Cependant il faut bien reconnaître que le christianisme des bourgeois n'est pas simulation pure : lorsqu'une classe est pénétrée du sentiment de sa disparition inévitable et prochaine, lorsqu'elle sent déjà les atires de la mort, elle se rejette brusquement vers une divinité salvatrice, vers un fétiche, un vocable, un mot béni, vers le premier sorcier venu, préchant le salut et la rédemption. Ainsiles Romains se christianisèrent, ainsi les Voltairiens se catholicisent.

En effet, ceux qui veulent à tout prix maintenir la société privilégiée doivent se rattacher au dogme qui en est la clef de voûte : si les contre-maîtres et les gardes champêtres ou forestiers, les soldats et les gens de police, les fonctionnaires et les souverains n'inspirent pas au popu-

laire une terreur suffisante, ne faut-il pas faire appel à Dieu, celui qui naguère disposait des tortures éternelles de Tenfer, des épreuves mitigées du Purgatoire? On invoque ses commandements et toutTappareil de la religion qui se réclame de son autorité. On feint d'obéir au pape infaillible, le vicaire de Dieu lui-même, le successeur de l'arôtre qui tient les clefs du Paradis. Tous les réactionnaires se liguent dans cette union religieuse, qui leur olTre la dernière chance de salut, la ressource suprême de victoire ^ et dans cette ligue, les protestants et les Juifs ne sont pas les moins catholiques, les enfants les moins chéris du souverain Pontife.

Mais « tout se paie. )) L'Eglise ouvre ses portes toutes grandes pour accueil-

2l6 L'ÉVOLUTKJN, LA KKV(Jl.U 1 ION

lir licrctiqucs et schismatiques : par suite, elle devient forcément indifférente et vcule. Elle ne peut s'accommoder à ce milieu si complexe et si changeant de la société moderne qu'à la condition de ne plus rien garder de son ancienne intransigeance. Le dogme est censé immuable, mais on s'arrange de manière à n'avoir plus à en parler, à laisser ignorer au néophyte jusqu'au symbole de Nicée. On ne demande plus même un semblant de foi : « Inutile de croire, pratiquez ! » Des génuflexions, des signes de croix au moment voulu, des offrandes sur Tautel d'un « sacré cœur » quelconque, de « Jésus » ou de « Marie », cela suffit. Ainsi que dit Flaubert dans une lettre à George Sand, « il faut être pour le catholicisme sans en croire un mot. »

ET L'IDKAL ANARCIIIQUE 217

Chacun est assuré d'un bon accueil pourvu qu'il apporte, à défaut d'une conviction, au moins une signature, une présence, pour accroître d'une personne le chiffre des prétendus fidèles:

très largement reçus sont ceux qui ajoutent à leur nom une influence de famille, de naissance, de passé, de caractèreoude fortune. L'Eolise va même jusqu'à disputer aux parents et aux amis les cadavres d'hommes qui vécurent toujours en dehors de la religion, comme ennemis de la doctrine. Le tribunal de l'Inquisition eût maudit et brûlé ces chairs d'hérétiques; maintenant les prêtres, confesseurs de la foi, veulent à tout prix les bénir.

On ne saurait donc apprécier à sa véritable valeur l'évolution contempo-

2i8 I.'K\OLUTinN, LA MKVOLUTION

raine de riLi^-^lisu un se bornant à constater quels en sont les progrès extérieurs, de combien d'édilices s'est accru le nombre des temples et d'individus le troupeau des Hdèles. Le catholicisme serait certainement en plein épanouissement de floraison nouvelle si tous ceux qui en prennent le mot d'ordre et la livrée étaient sincères, s'il n"y avait pas intérêt de leur part à feindre la vieille croyance des aïeux. Mais actuellement c'est par millions qu'il faut compter les hommes qui ont tout bénéfice à se dire chrétiens et qui le sont par hypocrisie pure : quoi qu'en disent les feuilles de sacristie, les persécutions dont les gens d'église ont à souffrir sont de celles que l'on ne prend pas au sérieux, et le « prisonnier du Vatican » ne fait verser

ET I.'IDtAL ANARCHIQUE 219

des larmes de pitié qu'à des pleureurs intéressés. Combien est autrement poignante la situation d'ouvriers grévistes que l'on expulse de leur pauvre logis ou que Ion fusille en tas, et celle des anarchistes que l'on torture dans les cachots ! Les convictions ne méritent le respect qu'en raison de l'esprit de dévouement qu'elles inspirent. Or tous ces jouisseurs et hommes du monde qui rentrent avec ostentation dans le giron de l'Église sont-ils par cela même devenus pitoyables au malheureux, doux à celui qui souffre ? 11 est permis d'en douter. Les signes des temps nous prouvent au contraire qu'à l'extension matérielle de l'Eglise correspond un amoindrissement réel de la foi. Le catholicisme n'est i)lus cette bonne religion de rési-

220 F,'l!:VOLUTION, LA RKVOUJTION

gnation et d'humililc qui pcrmcUait au pauvre d'accepter dévotement la misère, rinjustice, Tinégalitésociale. Les ouvriers mêmes qui se constituent en sociétés dites « chrétiennes ;) et qui par conséquent devraient toujours louer le Seigneur pour son infinie bonté, attendant pieusement que le corbeau d'Elic leur apporte du pain et de la viande soir et matin, ces ouvriers vont jusqu'à se faire socialistes, à rédiger des statuts, à réclamer des augmentations de salaires, à prendre des non-chrétiens pour alliés dans leurs revendications. La confiance en Dieu et en ses saints ne leur suffit plus : il leur faut aussi des garanties matérielles, et ils les cherchent, non dans la dépendance absolue, dans l'obéissance parfaite, si souvent recom-

ET L'IDKAL ANARCHIQUE 22 1

mandée aux enfants de Dieu, mais dans la ligue avec les camarades, dans la fondation de sociétés d'intérêt mutuelpeut-être même dans la résistance active. A des situations nouvelles la religion chrétienne n'a pas su opposer des moyens nouveaux : ne sachant pas s'accommoder à un milieu que ses docteurs n'avaient pas prévu, elle s'en tient toujours à ses vieilles formules de charité, d'humilité, de pauvreté, et fatalement elle doit perdre tous les cléments jeunes, virils, intelligents, et ne garder que les appauvris de cceur et d'esprit, et — dans le sens le moins noble, — ces « bienheureux » auxquels le Sermon sur la Montagne promet le royaume des cicux. Tandis que les hypocrites entrent dans l'KL^lise, les sincères en sortent : C'est

221 L'KVOLUTION, LA Ri;\0LUT10.\

par centaines que les prêtres consciencieux quittent la bande des trafiquants de salut, et la foule, naguère hostile aux défroqués, comprend aujourd'hui leur conduite et les accompagne de son respect. Le catholicisme est virtuellement condamné depuis le jour où, perdant tout génie créateur dans l'art, il est resté incapable de manifester d'autre talent que celui de l'imitation néo-grecque, néo-romane, néo-gothique, néo-renaissance. C'est une religion des morts et non plus une religion des vivants.

Une preuve incontestable de Timpuissance réelle des églises, c'est qu'elles ne possèdent plus la force d'arrêter le mouvement scientifique d'en haut ni l'instruction d'en bas : elles ne peuvent que retarder, non supprimer la marche

KT L'IDÉAL ANARCHIQUE laJ

du savoir \ d'aucunes feiijnent, essaient môme de la seconder et repoussent loin d'elles le professeur grincheux qui clame dans ses cours la « faillite de la science. » N'ayant pu empêcher l'ouverture des écoles, elles voudraient au moins les accaparer toutes, en prendre la direction, avoir l'initiative de la discipline qu'on appelle instruction publique, et en mainte contrée elles réussissent à souhait. C'est par millions et dizaines de millions que Ton compte les enfants confies à la sollicitude intellectuelle et morale des prêtres, moines et relii^ieuscs de diverses dénominations : Penseinrncment de hi jeunesse européenne est laissé, pour la plus forte moitié, à la libre disposition des autorités religieuses; et là même où celles-ci sont écartées jvir

224 L'KXOLUTION, LA REVOLUTION

les autorités civiles, on leur a donné soit un droit de surveillance, soit des gages de neutralité ou même de complicité.

L'évolution de la pensée humaine, qui s'accomplit plus ou moins rapidement suivant les individus, les classes et les nations, a donc amené cette situation fausse et contradictoire, attribuant la fonction d'enseigner précisément à ceux qui par principe doivent professer le mépris, Tabstention de la science, s'en tenir à la première interdiction formulée par leur dieu : « Tu ne toucheras pomt au fruit de l'arbre du savoir ». La prodigieuse ironie des choses en fait maintenant les distributeurs officiels de ces fruits vénéneux.

Certes, nous pouvons les croire quand ils se vantent de distribuer ces « pom-

ET L'JDL:aL ANARCHIQUE 2 25

mes » du péché avec prudence et parcimonie et de fournir en même temps le contre-poison. Pour eux il y a science et science^ celle que l'on enseigne avec toutes les précautions voulues, et celle que l'on doit soigneusement taire. Tel fait que Ton considère comme moral peut entrer dans la mémoire des enfants, tel autre est passé sous silence comme de nature à réveiller chez les élèves un esprit de révolte et d'indiscipline. Comprise de cette manière, l'histoire n'est qu'un récit mensoni^er ; les sciences naturelles consistent en un ensemble de faits sans cohésion, sans cause, sans but ; en chaque série d'études les mots cachent les choses, et dansTcnseii^ncnient dit supérieur, oîi ri»ii est censé ahortlcr les grands i)r<>I")lcincs, on le

22C) LLVOLUTION, LA Ri:V(JLUTl()N

fait toujours par des voies indirectes en entassant les anedoctes, les dates et noms propres, les hypothèses, les arguments cornus des systèmes contradictoires, en sorte que l'intelligence déroutée, livrée à la confusion, revienne de fatigue aux vagissements de Tenfance et aux pratiques sans but.

Et pourtant, si faux et absurde que soit cet enseignement, on se dit que peut-êtrC;, pris dans son ensemble, il est plus utile que funeste. Tout dépend des proportions de la mixture et du vase intellectuel, de la personnalité enfantine qui la reçoit. Les seules écoles conformes au vrai programme de contre-révolution sont celles dont les directrices, « saintes sœurs », ne savent même pas lire, où les enfants n'apprennent que le signe de

ET L'IULAL ANARCHIQUE 227

la croix et des oremus. La poussée du dehors a pénétré dans toutes les écoles, même dans celles où l'éducation, catholique, protestante, bouddhique ou musulmane, est censée ne consister rju'en simples formules, en phrases mystiques, en extraits de livres incompris.

Parfois une lueur soudaine s'échappe de tout ce fatras, une conséquence logique apparaît devant Tintelligence d'un enfant dont Tesprit s'est ouvert, une lointaine allusion prend un caractère de révélation ; un geste irréfléchi, un adjectif aventuré peuvent accomj^Iir le mal que Ton voulait éviter, la parole de vie a jailli de ce ilut de redites, et voici tout à coup que l'esprit logique de l'enfant saute à des conclusions redoutées.

Les chances d'émancipation intcllec-

228 L'ÉVOLUTION, LA RKV(;LUTION

tucllc sont bien plus :^randcs encore dans celles des écoles, congréganistes ou autres, dont les professeurs, tout en observant la routine obligatoire des leçons et des explications réticentes, sont néanmoins forcés d'exposer des faits, de montrer des rapports, de signaler des lois. Quels que soient les commentaires dont un instituteur accompagne son enseignement, les nombres qu'il écrit sur le tableau n'en restent pas moins incorruptibles. Quelle vérité prévaudra? Celle d'après laquelle deux et deux font toujours quatre, et rien ne se crée de rien, ou bien l'ancienne « vérité » qui nous montre toutes choses issues du néant et nous affirme l'identité d'un seul Dieu en trois personnes divines ?

Toutefois, si Tinstruction ne se donnait que dans l'école, les gouvernements

et les églises pourraient espérer encore de maintenir les esprits dans la servitude, mais c'est en dehors de Técole que l'on s'instruit le plus, dans la rue, dans l'atelier, devant les baraques de foire, au théâtre, dans les vagons de chemins de fer, sur les bateaux à vapeur, devant les paysages nouveaux, dans les villes étrangères. Tout le monde voyage maintenant, soit pour son plaisir, soit pour SCS intérêts. Pas une réunion dans laquelle ne se rencontrent des gens ayant vu la Russie, TAustralie, l'Amérique, et si les circumnavigateurs de la terre sont encore l'exception, il n'est pour ainsi dire aucun honinic qui n'ait assez voyagé pourvoir au moins les contrastes du champ à la cite, des cultures au désert, de la montagne à la plaine, de la terre ferme à la mer.

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