IV. — Le Langage chez Cenfant
Comme la psychologie du sauvage, celle de l'enfant est très précieuse pour la recherche des origines. Sans doute on ne saurait retrouver dans l'évolution mentale des enfants appartenant à une race civilisée l'exacte série des phases par lesquelles a passé l'intelligence humaine. Comme l'embryologie organique, l'embryologie psychique n'est qu'une répétition approximative, abrégée surtout ; mais néanmoins elle est une répétition.
En ce qui concerne l'origine du langage, l'apparition et l'évolution de la parole chez nos enfants confiiment bien la théorie linguistique qui considère le cri modulé comme la source première de toutes les langues. Que l'homme ait crié et même chanté avant de parler, la chose est vraisemblable, pourtant la seule étude des langues primitives ne nous permet guère que de le conjecturer. J'ai déjà signalé l'accent, la tonalité des
(1; La Pérouse, Bisi. univ. voy., XII, 249. 2) 9esche\^ Races of man (trad. angl.), 113-114. 3; Hovelacque, la Linguisliqite^ 102.
mots, comme des survivances de cette phase antérieure à celle du langage parlé. A la Nouvelle-Zélande, la survivance était plus complète et Ton associait (*ncore le chant et le geste au langage pour communiquer aux gens certaines nouvelles, de nature à les toucher particulièrement. Je citerai à ce sujet le passage suivant, pris dans une ancienne relation de voyage. Il s'agit de deux Néo-Zélandais, qui, après un assez long voyage sur un navire européen, sont ramenés dans leur pays : « Vers les neuf heures, une pirogue, montée par quatre hommes (quatre indigènes), arriva près de nous et ils sautèrent à bord sans aucune crainte. Après souper, Tonki et Oudou demandèrent aux étrangers quelles étaient les nouvelles du pays depuis qu'ils avaient été enlevés. Pour satisfaire à ce désir, les quatre étrangers commencèrent un chant, auquel chacun d'eux prit part, tantôt en recourant à des gestes fiers et sauvages, tantôt en baissant la voix suivant la nature des événements qu'ils avaient à raconter, Oudou, qui prêtait la plus grande attention au sujet de leur chant, fondit tout à coup en larmes au récit d'une irruption que la tribu de Chouraki avait faite sur le territoire de Tera-Witi, district de Oudou, et durant laquelle le fils du chef et trente guerriers avaient été tués. 11 se trouva trop ému pour en entendre davantage et se retira dans un coin de la chambre afin de se livrer à toute sa douleur, ne s'interrompant parfois que pour proférer des menaces de vengeance (1) ». Ce fait, infiniment curieux, me servira de transition pour passer à Texamen du langage de Tenfant, où la survivance éclate bien plus encore.
Chez le très jeune enfant, les premières articulations sont modulées, criées et chantées. L'enfant s'écoute et semble trouver du plaisir à s'entendre (2). 11 répète indéfiniment les mêmes sons et, quand ces sons lui servent à exprimer soit un désir, soit une émotion, il y joint une grande variété de gestes et d'expressions faciales ; et même il n'apprend les mots que
(1) Voyage de l'Astrolabe^ Pièces Justificatives, 83. [t] B. Perc«, IWrt et la Poésie chez Venfant, 148.
LE LANGAGE CHEZ L*ENFANT. il
par rintermédîaire de signes (1). Quand Tenfant commence à parler, il aime à redoubler les syllabes, à répéter les mots pour appuyer sur ce qu'il dit (2), et ces duplications et redondances sont aussi, comme nous le verrons, Tun des caractères des langues et des poésies primitives.
Tout à rheure nous avons conjecturé que les langues ont du se former dans de petits groupes humains vivant en société, s aidant, s'unissant dans leur lutte poiu* l'existence. D'autre part, nous avons vu que les enfants restent muets alors qu'ils sont élevés dans le silence et la claustration ; mais il en est tout autrement alors qu'ils sont libres et, dans ce cas, les groupes enfantins deviennent créateurs d'idiomes, comme l'ont été les hordes ou clans de la primitive humanité. Dans les villages cafres, au témoignage du révérend Moffat, les enfants abandonnés à eux-mêmes inventent des dialectes plus ou moins incompréhensibles pour les adultes et il en est de même, pour la même raison, dans les villages indiens et canadiens (Farrar) (3).
Voilà déjà bien des traits de ressemblance linguistique entre les enfants et les primitifs ; mais il en est d'autres encore. Sauvages et enfants sont également enclins à animer les objets du monde extérieur, à se figurer des êtres fantastiques; aussi leur langage est souvent fort imagé, métaphorique. En regardant les tours de la cathédrale de Rouen, B. de Saint-Pien*e, encore enfant, disait : « Elles volent haut». Un autre enfant disait de la lune : « Elle est dans le ciel : est-ce qu'elle a des ailes (4) ? » Certains enfants prêtent aux végétaux une sensibihté toute humaine. Une petite fille de six ou sept ans ne voulait pas cueillir les fleurs, « parce que, disait-elle, quand on les cueille, elles ont l'air triste » (5). Une autre croyait, comme les sauvages, que tout objet a son double et
(1) B. Pcrez, loc. ciL, 105.
(2) Ibid., 133.
3) Romanes, Evolution mentale chez Vhomme, 261.
4) B. Ferez, loc. cit., 45-61. [b} Observation personnelle.
Évolution littéraire* 2
Técho lui semblait être son double à elle (1). Pour un enfant, les nuages deviennent aisément les âmes des morts (2), une marmite qui bout peut très bien représenter la grande chaudière infernale, dans laquelle flottent les damnés figurés par les navets, les carottes et les oignons (3). Incapables d'analyse raisonnée et d'observation complète, les enfants ne voient guère dans un objçt que certains détails et ne s'en font qu'une idée très sommaire, exprimée par un seul mot souvent pittoresque. Les plus simples relations de cause à effet, d'identité, de continuité échappent aisément à ces observateurs superficiels. Ainsi une petite fille, voyant la lune à diverses places, suivant les heures, la croyait découvrir chaque fois : « Encore une lune! une autre lune! » s'écriait-elle (4). Les essais littéraires des enfants marquent bien clairement la faiblesse de leur intelligence et leur tendance à ne voir les choses qu'en très gros. Pour peindre exactement leurs sensations et impressions, les mots leur manquent; car leur vocabulaire est très pauvre, comme celui des sauvages. Un trait mental, particulier à l'enfant, c'est un besoin de se créer des images et de tout vivifier. Tout impuissant qu'il soit à faire un récit convenable, l'enfant est toujoure prêt à s'identifier avec ceux qu'il entend faire, à entrer en imagination dans les récits des autres, à se les représenter à lui-même comme autant de drames, à la seule condition que l'action racontée ou mieux (încore jouée en sa présence soit assez simple pour qu'il la puisse aisément saisir et suivre (5).
Cette condition remplie, aucune invraisemblance ne choque Tenfant, aucune énormité ne le déconcerte ; pour l'imagination enfantine, il n'y a pas de frontière entre le domaine du possible et celui de l'impossible. Tous ces caractères, nous les retrouvons dans la littérature des primitifs ; ils s'étalent aussi
(1) B. Perez, loc. cit. y 70.
(2) Ibid., 48.
;5; B. Perez, loc, cil., 210-220.
LES INFLUENCES SOCIALES. lô
dans nos contes, légendes, chansons populaires et attestent qu'en dépit des différences de race, de civilisation générale, les intelligences peu développées partout se ressemblent.