V. — Les Influences sociales
L'enquête, que nous venons de faire, a mis en lumière quelques faits de premier ordre relativement aux origines esthétiques en général, et à celles de la littérature en particulier.
Nous avons vu que, primitivement, la poésie est intimement unie à la musique et à la danse, parce qu'elle est, au même titre que la chorégraphie et le chant, une forme de l'action réflexe, résultant d'une impression forte qui a donné le branle à l'activité des centres nerveux. Par suite, l'esthétique ne saurait être, au moins dans ses phénomènes premiers, spéciale à l'homme, et en effet nous en avons trouvé les éléments chez certains animaux supérieurs. Ce qui est propre à l'homme, c'est seulement la forme tout à fait supérieure de l'esthétique, celle qui, pour se manifester, a besoin du langage articulé : la forme littéraire, qui sera le sujet particulier de ce livre.
Cette forme littéraire, nous avons constaté, en examinant les idiomes des primitifs, qu'elle doit être forcément rudimentaire, indigente d'idées générales ou abstraites. Mais cette pauvreté intellectuelle n'empêche pas la littérature primitive d'être colorée dans l'expression, d'être métaphorique, animique; car l'imagination primitive est voisine encore de la sensation ; toujours elle est à la fois dramatique et concrète. Un coup d'œil jeté sur le langage et l'esthétique de l'enfant a de tout point confirmé cette vue d'ensemble.
Pour terminer cette introduction, il me reste à dire quelques mots d'un facteur esthétique des plus importants, mais que les critiques et historiens littéraires négligent trop souvent de faire entrer en ligne de compte. J'entends parler des influences sociales.
Dans de précédents ouvrages, en scrutant les diverses origines
sociologiques, nous avons établi que le premier groupe vraiment social a été non point, suivant Topinion courante, la famille paternelle, mais bien une communauté consanguine assez nombreuse, le clan, petit groupe ethnique où les intérêts individuels étaient rigoureusement subordonnés à ceux de l'ensemble. Évidemment, dans de pareilles unités sociales, il n'y a guère de place pour une littérature individuelle ; les sentiments jugés dignes d'intérêt sont ceux-là seulement qui émeuvent le groupe tout entier, par exemple, la vengeance d'un tort subi, tel événement de chasse, de guerre, dont tout le monde a pàti ou joui, telle croyance mythique tenue pour vérité incontestable. En réalité, le clan n'a qu'une âme; tous les cerveaux y vibrent à l'unisson; aussi, comme nous le verrons au cours de notre enquête, l'esthétique primitive aflectionne-t-elle particulièrement les danses mimiques avec chœurs où tout le monde est à la fois spectateur et acteur (1). S'il existe des poésies composées et chantées par un seul membre du clan (2), elles ne roulent guère que sur des sujets impei*sonnels, capables d'intéresser le groupe tout entier.
Toute cette littérature embryonnaire s'inspire invariablement non de la réflexion rassise, mais de l'imagination primesautière et de Fimpressionnabilité; elle s'inspire de ces facultés mentales et vise à les mettre en jeu par la mimique, la danse, le chant surtout; car, plus que tout autre moyen d'expression, les inflexions de la voix répondent à l'émotivité humaine.
Tels sont, dans leur généralité, les caractères de l'esthétique littéraire propre au clan primitif, au clan républicain. En étudiant la littérature successivement dans toutes les races, nous verrons comment ce caractère change peu à peu, comment l'esthétique s'asservit à son tour, avec l'institution du pouvoir monarchique ; comment la poésie chorale et sociale du clan primitif est graduellement remplacée par des chants, des spectacles exécutés dans la demeure du chef ou des grands
(1) Voir Posnctt, Comparative littérature ^ passim.
(2) Ibid,, 18.