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LA POÉSIE ANTË-ISLAMIQUE

les Arabes anté-islamiques pratiquaient avec héroïsme ; c'est Thospitalité. Dans l'antique Arabie, on ne pouvait violer les droits de Thôte, même quand il s'était rendu indigne, même quand il avait osé attenter à l'honneur des femmes de celui qui lui donnait l'hospitalité. Ainsi Fatimah, épouse de Ziad, ayant été en butte, en l'absence de son mari, aux coupables entreprises d'un hôte, consulta successivement tous ses fils, très jeunes encore, sur ce qu'il convenait de faire. L'aîné répondit, au nom de tous, qu'on ne devait en aucun cas verser le sang de l'hôte (1). Un trait héroïque de même ordre est raconté et célébré dans le poème d'Antar. Cheïboub, frère d'Antar, poursuivi par une troupe de cavaliers ennemis, demande l'hospitalité à un berger, qui se chauffait à l'entrée d'une caveme. Celui-ci lui donne asile. Les cavaliers arrivent et somment le berger de leur livrer le fugitif. Trop faible pour résister ouvertement, le berger prie les cavaliei's de s'éloigner seulement de quarante coudées. Il supplie qu'on ne lo déshonore pas en violant la sauvegarde qu'il a promise, qu'on lui permette de faire sortir le fugitif. Le sureis obtenu, il change d'habits avec Cheïboub. Celui-ci, profitant de l'obscurité du soir, sort sous le costume du berger et passe tranquillement au milieu de ses ennemis, en leur déclarant que son hôte s'est refusé à partir. Les cavaliei-s pénètrent ensuite dans la caverne et n'y trouvent que le berger, lequel leur tient ce langage :

« 11 avait réclamé ma protection ; je la lui avais donnée. Vous êtes venus pour le tuer ; j'ai imploré votre miséricorde et vous avez rejeté ma prit>re. Je n'avais nul moyen de vous résister. J'ai sacrifié ma vie pour sa rançon et je suis content que vous me perciez de vos lances plutôt que de vivre en hôte déshonoré. Il n'y a entre vous et moi ni sang ni talion. Je suis captif entre vos mains : Si vous m'accordez la liberté, je vous rendrai grâce jusqu'à la fin de ma vie; sinon faites de moi ce qu'il vous plaira. » — Les Beni-Chéiban, pénétrés d'admiration, ne voulurent pas tuer le pâtre ni lui reprocher la fidélité à sa foi. Ils

(Il Kitab^l-Aghani, Journal asiatique 1837 (Fresnel).

partirent e^ laissèrent là ce magnanime jeune homme, digne des plus grands éloges » (i).

Telle fut la poésie libre, naturelle, spontanée des anciens Arabes. Voyons maintenant ce qu'en a fait rislamisme.

Dans l'Arabie antéislamique, les compositions littéraires n'étaient point uniformes par le langage ; car le régime des clans et tribus ne comporte pas l'usage d'une langue identique et commune à l'ensemble des petits groupes ethniques, dont chacun se targue de son indépendance et est ordinairement le rival ou l'ennemi de toutes les tribus voisines et concurrentes. L'extraordinaire succès du Koran remédia dans une large mesure à cette confusion des dialectes. Tout le monde s'efforça de composer dans le langage semi-divin du Livre ; la langue du Koran fut réputée pure par excellence ; mais elle est fort différente des autres idiomes arabes; elle l'est surtout devenue avec le temps et aujourd'hui elle s'écarte autant des autres variétés de la langue arabe que le Latin de nos langues romanes. C'est une langue, que les lettrés doivent apprendre et que d'ailleurs on enseigne à la Mecque (2).

Quand nous autres, Aryens de l'Occident, nous lisons le livre sacré des Musulmans, nous sommes frappés de son extrême incohérence ; l'ouvrage nous semble composé de fragments juxtaposés au hasard, sans plan ni suite et en effet il en est bien ainsi. Les divers chapitres du saint livre ont été écrits à l'aventure, au fur et à mesure des événements et aussi des impressions de Fauteur. Un certain nombre ont été conservés seulement par la tradition orale ; d'autres furent écrits sur des peaux, sur des feuilles de palmiers, sur des omoplates de mouton.

(1) Aventures d'Antar, 150-153.

(2) Niebuhr, Description de l'Arabie, I, 118, 119.

Ce fut seulement sous le gouvernement d'Ai)ou-Bekr, le premier khalife, qu'un disciple fidèle, Zeid ibn Thabit, entreprit de réunir en un tout les lambeaux épars de la pensée du prophète. Il recueillit, d'une part, tout ce que sa mémoire avait pu conserver, tout ce qui était « resté dans le cœur des hommes » ; de l'autre, tout ce qui était écrit. Sans doute, il fut impossible au compilateur de dater chaque morceau ou bien il n'en prit aucun souci et, en fin de compte, pour classer les précieux fragments, il se basa uniquement sur leur longueur relative et plaça les morceaux les plus longs au commencement, les plus courts à la fin (1). Composé avec une si parfaite absence de méthode, un livre profane serîdt ridicule et n'aurait pas la moindre chance d'être pris au sérieux ; mais le succès des livres sacrés tient à des raisons spéciales, à ce qu'on appelle aujourd'hui l'esprit de crédulité, à Tadmiration quand même des fidèles; aussi le Koran, en dépit de son manque de méthode, n'en est pas moins devenu le code religieux et civil d'une centaine de millions d'hommes.

Jusqu'à Mahomet, la forme poétique avait été chez les Arabes, la forme littéraire par excellence. Or, Mahomet nonseulement n'était pas poète, mais même il détestait la poésie (2), qui, pour cette raison tomba dans un certain discrédit après le triomphe de l'Islamisme, du moins pendant quelque temps. Pourtant le prophète dut faire quelques efforts pour ne pas trop heurter le goût de ses compatriotes. En effet le langage du Koran est intermédiaire à la prose et à la poésie ; c'est de la poésie sans mesure. Les premiers chapitres se composent de courtes sentences, se faisant musicalement équilibre et ordinairement les derniers mots riment ensemble. Souvent le sens n'est exprimé qu'à demi ; l'auteur s'est interrompu, comme si les mots étaient impuissants à rendre sa

(1) Stanle}- Lane-Poole, Le Koran ^ 90.

(2) md„ 14.

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pensée (1). Seuls, les derniers chapitres du livre sont écrits en simple prose. C'est surtout dans les premiers chapitres, formant le groupe dit de la Mecque, que la parole du prophète a revêtu une couleur poétique (2).

Ces chapitres, plus inspirés que les autres, abondent en figures, en métaphores, en comparaisons prises dans la nature.

« Les faux croyants, dit le prophète, « ont acheté Terreur avec la moo-

naie de la vérité » (3); « Ils ressemblent à ceux, qui, lorsqu'on

nuage gros de ténèbres, de tonnerre et d'éclairs, fond du haut des cieux, saisis par la frayeur de la mort, se bouchent les oreilles, etc. »»(4).

Dans le Koran, comme il arrive souvent chez tous les écrivains arabes, qui ont essayé de penser sérieusement, Fauteur croit avoir donné des raisons, quand il a seulement trouvé des figures et des comparaisons :

« Vos cœurs se sont endurcis ; ils sont, comme des rochers et plus durs encore ; car des rochers coulent des torrents ; les rochers se fondent et font jaillir Teau, etc. » (5).

Quand Mahomet parle de la toute-puissance divine, c*est toujours en citant les actes, prodigieux selon lui, quelle opère :

« Il fait poindro l'aurore ; il a établi la nuit pour le repos et le soleil et la lune pour le comput des temps.... u C'est lui, qui fait du ciel descendre Teau. Par elle, nous faisons pousser les germes de toutes les plantes ; par elle, nous produisons la verdure, d*où sortent les grains disposés par séries et les palmiers, dont les branches donnent des grappes suspendues, et les jardins plantés de vignes et les olives et les grenades, qui se ressemblent et qui difTèrent.... Certes, dans tout cela, il y a des signes (6). — C*est lui, qui envoie les vents, avant-coureurs

(1) Stanley Lane-Poole, Le Koran, 14, 38.

(2) Ibid., 36.

(3) Koran, II, 15.

(4) /Airf., II, 18.

(5) Ibid,, II, 69.

(6) /6irf., VI, 96, 99.

de sa grâce, nous leur faisons porter les nuages gros de la pluie (dit le Seigneur) et nous les poussons vers les pays morts de sécheresse. Nous en faisons descendre Feau et, par elle, nous faisons sortir tous les fruits. C'est ainsi que nous faisons sortir les morts de leurs tombeaux : peut-être y serez- vous » (I).

Celle dernière apostrophe vienl à point pour impressionner le lecleur ou Tauditeur, que d^abord on a lente d'éblouir.

Une fois bien établi que lous les phénomènes naturels sont de sumalurels prodiges, les argumenls sonl faciles à Irouver ; raisonner devient superflu, décrire suffit et en effel l'argumentation de Mahomel consiste le plus souvent en une simple énuméralion descriplive :

^ C'est Dieu, qui éleva les deux sans colonnes visibles et s'assit sur son trône. Il a soumis le soleil et la lune. Chacun de ces astres poursuit sa course jusqu'à un point déterminé. Il imprime le mouvement et l'ordre à tout. Il fait voir distinctement ces merveilles.... C'est lui, qui étendit la terre, qui y éleva des montagnes et forma les fleuves, qui a établi les deux sexes dans tous les êtres produits, qui ordonne à la nuit d'envelopper le jour. Certes, dans tout cela, il y a des signes, etc. » (2).

Les poêles anlé-islamiques avaient bien mal ouvert el dressé la raison arabe, puisqu'elle se rendait à ces faciles arguments, et pourtant, en fait d'arguments, le prophète no devait, à l'en croire, éprouver que l'embarras du choix, puisque, affirme-t-il :

« Quand Dieu formerait des sept mers un Océan d'encre, ses paroles ne seraient point épuisées » (3).

En glorifiant la puissance de son Dieu, Mahomet commet bien des redites ; comme les écrivains primitifs, il abuse des descriptions du ciel ; comme un vrai sauvage, il revient sans cesse sur la production de la pluie, qui, à ses yeux, est un prodige. Parfois cependant pour louer la toute puissance d'Al-

;i'/ Le Korarif VU, 55.

(2) Le Koran, XIII, 2, 3.

(3; Le Koran, XXXI, 26.

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lah, pour exprimer Tidce qu'il s'en fait, il trouve des images ingénieuses ou des accents dramatiques :

« Dieu est la lumière des cieux et de la terre. La lumière est, comme une niche, dans laquelle serait une lampe et la lampe sous un verre et le verre, comme s'il contenait une étoile scintillante, etc. » (i).

Dans la sourate intitulée « Le Miséricordieux », les vei'sets sont coupés par une interrogation très propre à frapper un auditoire ignorant, entraîné et impressionnable :

« Le Miséricordieux a enseigné le Koran ; — il a créé Thomme ; — il lui a enseigné l'éloquence. — Le soleil et la lune parcourent la route tracée ; — les plantes et les arbres se couchent devant Dieu. — H a

élevé les cieux et établi la balance ; Il a disposé la terre pour les

différents peuples ; — Elle porte des fruits et des palmiers, dont les fleurs sont couvertes d'une enveloppe — Et le blé qui donne de la paille et de l'herbe. Lequel des bienfaits de Dieu nierez-vous ? — Il est le souverain des deux orients — et des deux occidents. — Lequel des bienfaits de Dieu nierez-vous ? — Il a séparé les deux mers qui se touchent ; — Il a élevé entre elles une barrière de peur qu'elles ne se confondent. — Lequel des bienfaits de Dieu nierez-vous ? » (i).

Mais c'est surtout, quand Mahomet parle du jugement dernier, quand il fait ressortir reflroyable diflcrenGC du sort réservé aux élus et de celui qui attend les réprouvés; c'est surtout alors que le prophète trouve des accents énergiques et des descriptions colorées :

« Lorsque l'événement arrivera, — Nul ne saura nier son arrivée. — Il abaissera et il élèvera. — Lorsque la terre sera ébranlée par un violent tremblement, — que les montagnes voleront en éclats — et deviendront comme la poussière dispersée de tous côtés. — Lorsque vous,

hommes, vous serez partagés en trois classes Quand ceux qui ont

pris le pas en ce monde de la foi, auront le pas sur les autres, — Ceuxci seront les plus rapprochés de Dieu. — Ils habiteront le jardin de délices,.... se reposant sur des sièges ornés d'or et de pierreries,.... ils seront servis par des enfants doués d'une jeunesse éternelle, — qui leur présenteront des gobelets, des aiguières et des coupes remplis de

(1) Le Koran, XXIV, 35.

(2) Le Koran, LV (passim).

vin exquis. — La vapeur ne leur montera pas à la tète et n'obscurcira

pas leur raison Les hommes de la droite (qu'ils seront heureux, les

hommes de la droite !) — séjourneront parmi les arbres de lotus sans épines — et les bananiei*s chargés de fruit, du sommet jusqu'en bas, — sous des ombrages qui s'étendront au loin, — près d'une eau courante,

au milieu de fruits en abondance, — et ils se reposeront sur des

lits élevés. — Nous créâmes les vierges du Paradis par une création à part ; Nous avons conservé leur virginité » {i).

Les joies de ce paradis sensuel ne sont, après tout, que celles des princes arabes, dans leurs jardms et leurs harems; mais il est bien curieux de voir le prophète promettre aux élus dans le ciel Tusage du vin, dont ils ne pouvaient, sur la teiTe, avaler une goutte sans commettre un horrible péché. — Le sort des réprouvés contraste fort avec la sensuelle félicité des justes :

« Et les hommes de la gauche, oh ! les hommes de la gauche ! — Ils seront au milieu de vents pestilentiels et d'eaux bouillantes, — Dans l'obscurité d'une fumée noire, — ni frais ni doux. — Autrefois ils menaient une vie pleine d'aisances.... Hommes égarés, et qui aviez traité nos signes de mensonge, — Vous mangerez le fruit de Zakoum ; — Vous vous en remplirez le ventre. — Ensuite vous boirez de l'eau bouillante, — comme boit un chameau altéré de soif. — Tel sera le

festin au jour de la rétribution » (2) « C'est la géhenne où ils seront

brûlés. Quel affreux lit de repos ! — Oui, il en sera ainsi, (ioûtez, leur dira-t-on, l'eau bouillante et le pus, — et autres supplices.... (3) — ♦' La terre ne sera qu'une poignée de poussière dans la main de Dieu, le jour de la résurrection, et les cieux ployés, comme un rouleau, dans sa maiu, au jour de la résurrection » (4).

C'est là de la poésie sacrée, c'est-à-dire qui tire le plus clair de sa force de Tétat mental propre aux croyants. Pour nous, simples mécréants, Raffiné ^ comme disent les Arabes, nous avons quelque peine à admirer ces descriptions si grossières et nous les ti'ouvons fort inférieures en génie poétique à cer-

l) Le Koran, LVI (passim).

ri] Le Korariy LVIL

(3) Le Koran, XXXVIII, 56-58.

(4) Le Koran, XXXIX, 67.

tains passages lyriques, que Dieu n'avait pas inspirés, mais qui avait jailli spontanément de Timagination des antiques poètes arabes. On comprend aisément que le Koran ait eu d'abord une influence néfaste sur la littérature arabe. On y trouve et même un peu grossis tous les défauts de cette littérature; mais, presque partout, les qualités sont absentes.

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