‹ L'évolution littéraire dans les diverses races humainesChapitre 99 sur 209 · LA POÉSŒ ANTÉ-ISLAMIQUE · texte numérisé non relu

LA POÉSŒ ANTÉ-ISLAMIQUE

OÙ Tattrait sexuel n'intervient pas et cependant il est plus vivement peint encore que le précédent : Il s'agit des riches campagnes entourant la ville d'Hira :

« Les regards des deux voyageurs contemplèrent cette fertilité, ces richesses que Dieu avait accordées à Tlrac. Antar regardait avec admiration cette terre pure, blanche, camphrée, lorsque ses yeux s'arrêtaient sur une vallée magnifique, belle des beautés in Paradis. Les sources y coulaient avec abondance, semblables à des lingots d'argent, à des colliers de perles. Elles regorgent d'arbres chargés de beaux fruits, de fertiles jardins, de ruisseaux qui se poussaient les uns les autres, de Heurs qui riaient de tous les côtés et répandaient leurs parfums de musc. On y voyait ensemble le rossignol, le merle, l'étourneau, le moineau, le pigeon, le ramier, la tourterelle, la colombe, la perdrix du désert et la caille. Les pigeons psalmodiaient sur les branches et chantaient les louanges de Dieu. Les paons, dans leurs vêtements splendides, étaient semblables à de nouvelles mariées, comme si Dieu eût répandu sur eux toutes les merveilles des arts, des trésors de corail et de pierres précieuses » (1).

Cette admiration esthétique de la nature est une note nouvelle pour nous. Elle est très exceptionnelle chez les races inférieures. Dans la poésie chinoise, les descriptions de paysages sont extrêmement fréquentes ; mais elles sont banales, plates. Il semble que le poète y cherche surtout un moyen commode de parler pour ne rien dire. Au contraire, dans ces vieux chants arabes, perce une sincère émotion esthétique ; le poète est vi*aiment charmé, enivré, par un heureux assemblage de formes et de couleurs ; il est, et dans toute la force du terme, ce qu'on peut appeler, « un sensitif. »

Dans la petite pièce suivante, qui a une autre origine, on dépeint la même joie artistique :

« Tandis que les chameaux pressaient le pas, je dis à mon compagnon : — Descendons au passage de Menifah et de Demar. — Aspirons les douceurs enivrantes des prairies du Nedjed : — Une fois ce jour passé, nous ne rencontrerons plus de pareils enivrements. — Ah ! Béni soit le ciel pour les brises parfumées du Nedjed, — Pour sa verdure et

(1) Aventures d'Antar, 143,

ses bosquets, étinceiants sous la rosée du matin ; — Pour la douce amitié, qui charmerait nos cœurs, si le sort nous appelait à vivre en ces lieux, etc., etc. » (1),

Par ce côté de sensualité esthétique, la poésie ancienne des Arabes, surpasse donc toutes celles que nous avons étudiées jusqu'à présent. Elle leur est également supérieure par une certaine élévation morale, ayant un tour héroïque. En effet, elle glorifie Tintrépidité guerrière, le point d'honneur poussé jusqu'au sacrifice de, la vie. Antar, tout jeune et esclave encore, assailli par une troupe d'autres esclaves armés de pierres et de bâtons, chante, quoique déjà tout meurtri et sanglant :

« N'aie pas recours à la fuite, ô mon âme ! Elle ne te sauverait point de la mort. — Sois ferme ; la fermeté au combat tient lieu de noblesse ; la mort n'arrive qu'au terme fixé. — Ne fuis pas la mort et ne te déshonore pas aux yeux des nobles arabes » (2).

Aujourd'hui encore, quand losHribus sont aux prises, les filles se montrent aux combattants, jouent du tambourin et chantent des compositions poétiques, propres à exciter li^ hommes à combattre bravement (3). Ces mœurs doivent dater de l'époque anté-islamique ; en effet le poème d'Antar nous dit que :

« Lorsque Abla vit Antar, presque nu, noir comme Tébène, le corps sillonné de larges traces laissées par les coups de sabre et les coups de lance, elle se mit à rire avec admiration. — « Pourquoi ris-tu, fille de l'oncle ? dit Antar. — « Je ris, dit-elle, en voyant sur ton corps les cicatrices de blessures, auxquelles des éléphants n'eussent pas résisté » (i).

Le courage guerrier est estimé à peu près chez tous les peuples ; mais il est une autre vertu, moins primitive et que

(1) W.-G. Palgrave. V Arabie cen'rale, 205.

(2) Aventures d'Antar, 14.

(3) Mémoires sur CEyyple Justitut d'Egj-pte), 268.

(4) Aventures d'Antar^ 133.

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