DE L^ELOQUENCE ARABE
Les Arabes se considéraient comme plus habiles dans Tart rratoirc que tous les autres peuples et ils en tiraient vanité. Le talent de s'exprimer avec facilité et élégance était, chez eux, tenu en très grande esthne. Même dans les discours ordinaires, les gens de haute naissance visaient à faire de fréquentes et justes citations puisées dans les poètes en renom (1).
On ne risque guère de se tromper en faisant remonter l'origine de cet art oratoire chez les Arabes à la primitive époque des clans républicains, d'où est sortie la tribu monarchique, telle que nous la fait connaître le poèmo d'Antar. — Sous la monarchie, l'éloquence poUtique fut supprimée ; mais le goût de la parole put encore se satisfaire surtout dans les contes, les récits fantastiques, dont les Mille et une nuits nous donnent les spécimens les plus remai'quables. L'art de bien conter devint une profession. Aujourd'hui encore, on trouve des conteura non seulement dans les cafés et bazars des cités, mais jusque dans les plus humbles cafés de village. Même les voyageurs, après qu'une caravane a fourni son étape du jour, se groupent sous un arbre pour se reposer en écoutant un conteur. Celui-ci narre avec habileté, en ménageant ses effets. Souvent il laisse son auditoire en suspens et remet au lendemain la suite de son récit (2).
Le poème d'Antar nous rapporte qu'en écoutant débiter une poésie les femmes arabes marquaient le lythme en se balançant sur les hanches (3). Les auditoires masculins des conteurs ai-abes sont plus impressionnables encore. Ils forment ce que nos acteurs appellent « un bon public », entrent entièrement dans le récit, s'assimilent aux personnes du conte, en ressentent toutes les émotions et les manifestent par des exclamations. Le héros est-il en péril ? Ils sont fort inquiets et s'écrient : « Non, non, Dieu l'aura préservé! » Est-il tombé
1) G. Sale. loc. cit.
;*2, Jomard, Arabie^ 478.
"3; Aventures (VAntar^ 350.
Évolution litthraire. 18
dans un piège perfidement tendu? Us s'indignent et disent : (( Malédiction aux traîtres! ». Est-il au contraire victorieux? Ils glorifient le Seigneur : « Gloire au Dieu des armées! ». Même les simples descriptions les émeuvent profondément. Celle du printemps, par exemple, leur arrache des ce Bien ! Bien!». Celles d'une belle femme les touche davantage et ils s'écrient : « Gloire à Dieu, qui a créé la femme! » (1).
Ce qui caractérise la poésie arabe, c'est le culte de la forme, la recherche et la hardiesse des images, le souci des objets extérieurs et le manque de psychologie, la noncurance des sentiments intimes. Les contes ont cette même superficialité; mais le style en est beaucoup plus terne. C'est unepros(» banale, comme celle de la plupart des contes populaires en tout pays. La recherche des images, des comparaisons, des métaphores est remplacée par celle des événements invraisemblables, merveilleux, souvent magiques. On y remarque aussi, chose également ordinaire dans les contes populaires, une parfaite insouciance pour la morale. Les crimes contre les biens et les personnes y sont racontés avec une sérénité tranquille, indiquant chez les auteurs un très faible développement du sens moral. En résumé, l'ensemble de la littérature arabe dénote une race, qui est principalement sensuelle et sensitive. Non sans quelque raison un savant arabe, Averrhoès, accusait les poètes de sa nation de chanter surtout les sujets lascifs (2). Le reproche est surtout mérité pour la littérature décadente, celle qui suivit le triomphe du Mahométismc et l'établissement de grandes monarchies.