VII. — La Littérature sérieuse
Si les Arabes ne firent pas d'emprunts à la poésie des Grecs, ils ne professèrent pas le même dédain pour leur science et certaines parties de leur philosophie. Thaïes, Heraclite, Empédocle, Démocrite, Aristippe, Epicure, etc., les intéressèrent ; ils en discutèrent les conceptions métaphysiques. Oc fut en effet la métaphysique qui passionna les penseurs arabes, trop peu préparés encore à se préoccuper de Tobservation et de Texpérience. On sait Textraordinaire fortune que firent, chez les Arabes, les écrits et surtout les subtilités d'Aristote. Les néoplatoniciens les plus* absurdes, Plotin, Proclus, Apollonius de Tyane en firent leure délices, en les ramenant à la magie, en les poussant vers Talchimie et les sciences hermétiques (2). Dans leurs dissertations et leurs divagations métaphysiques, les savants et philosophes arabes gardent ordinairement un style spécial, le style imagé, si cher à leur race. L'un d'eux, Al Ghazzali, qui, après avoir longtemps erré à travers toutes les métaphysiques, finit par sombrer dans la vie contemplative, dans le Çoufisme, décrit ainsi ce qu'il lui plaît d'appeler la recherche de la sagesse :
(1) Cite par Jomard, Arabie, 415*
(2) A. Schmulders, Essai sur les écoles philosophiques chez les Arabes, etc., p. 92, etc. .
» Depuis Tardeur de ma jeunesse, jusqu'à présent où mon âge a dépassé un demi-siècle, je n'ai pas cessé de me précipiter dans le gouffre de cette mer profonde, de m'enfoncer dans ses abîmes, non pas en nageur craintif et timide, mais en plongeur courageux, pénétrant dans toutes les obscures retraites, etc. » (1).
Ce goût trop vif pour le style imagé est commun aux philosophes arabes et il a souvent de très fâcheux effets, surtout celui de leur faire oublier le fond pour la forme. Eblouis par le beau vêtement qu'ils ont donné à leurs phrases, il leur arrive parfois de se désintéresser du sens et de croire qu'une figure de rhétorique a la valeur d'une pensée ; gravement alors ils débitent des banalités, des truismes, en les relevant par une comparaison. Exemple : «Le savant a besoin de pratique, comncie celui qui désire puiser de Teau a besoin d'une corde », etc., etc. Ce tour d'esprit est commun chez les races peu ou mal développées et il est incompatible avec la pensée vraiment scientifique, pour qui les ornements du style ne peuvent être que des accessoires.
Le même défaut de maturité mentale éclate dans les ouvrages des historiens arabes, où sont enregistrées pêle-mêle et sans critique toutes les traditions, les fausses aussi bien que les vi*aies, où tous les témoignages sont accueillis sans contrôle. Les faits les plus insignifiants, les versions les plus contradictoires sont notés avec une entière indifférence^ L'auteur ne fait pas plus œuvre de penseur que de critique ; il fonctionne mécaniquement, comme un instrument enregistreur. Jamais il n'essaie de remonter aux causes, de signaler l'enchaînement logique des événements; ce n'est qu'un chroniqueur myope (2). Il est clair qu'une si radicale absence de l'esprit d'examen exclut la formation de toute science et de toute philosophie sérieuse.
(1) Avertissements sur les erreurs des sectes y etc. (trad. de Schmôlders). (2: Jomard, Arabie j 486.