LA PR0S001£ HÉBRAÏQUE
Si maintenant, laissant de côté la disposition des idées dans le vers, nous examinons les tours, les expressions employées, nous trouvons dans la poésie hébraïque un autre genre de monotonie, bien plus grave encore : Tabus des formules traditionnellement consacrées. Les plus lyriques des poètes hébreux, les prophètes, étaient fanatiques avant d'être poètes et ils auraient cru commettre une impiété en louant ou implorant lahvé, au hasard de leur inspiration et avec des expressions originales, répondant exactement à leurs pensées. Ils s'attachaient au contraire à employer des formules usées, maintes fois éprouvées, mais que, par cela même, ils supposaient avoir une vertu particulière, être, plus que des tours nouveaux, agréables au Seigneur (1).
De cet archaïsme lyrique est résultée, dans la langue poétique, une accumulation de mots, de tournures, de formes grammaticales, dont n'use pas la langue vulgaire, en même temps, un recueil de comparaisons devenues banales à cause de leur monotone répétition. Le poète veut-il donner l'idée d'une multitude ? il la compare toujours, soit aux étoiles du ciel, soit aux sables de la mer. Une grande armée d'envahisseurs, c'est un torrent ou des flots mugissants, ou des nuages tempétueux. Les chariots de guerre se précipitent comme l'éclair ou les tourbillons du vent. Le bonheur se lève comme l'aurore ; il brille comme la lumière du jour. La bénédiction divine descend comme la rosée ou la pluie bienfaisantes. La colère céleste ressemble au feu dévorant. L'homme puissant rappelle les cèdres du Liban. L'homme pieux est un olivier toujours verdoyant, etc., etc. (2). En elles-mêmes, nombre de ces comparaisons ne manquent pas de justesse poétique, mais à être resassées sans cesse, elles perdent vite toute saveur ; elles privent même de leur charme les morceaux les plus poétiques ; car le lecteur ne peut s'empêcher de croire que cet abus des
{!■ Lcdrain, la Bible, vol. VII, préface I. C-ij Muûk, Palestine^ 443.
formules toutes faites est incompatible avec Finspiration sincère.
Les allégories ont trop souvent le même caractère que les comparaisons. Les villes, les nations impies sont presque toujours des courtisanes, des prostituées. L'impie sème le vent et récolte la tempête, etc. (1). Pourtant certaines figures, dont les écrivains bibliques n'ont pas trop abusé, ont un caractère de force, parfois d'énergique brutalité, qui indique vraiment un tempérament de poète. Ainsi, Jérémienous dit que le roi de Babylone « fit éteindre les yeux de Sédécius ». Le même prophète dit en parlant des hommes impudiques (2) : « semblables à des étalons en chaleur, dès le matin, chacun d'eux hennit en voyant la femme de son prochain » (3). Certaines expressions sont aussi d'une sauvagerie naïve, qui nous frappe, par exemple, quand nous lisons dans un psaume : « Le juste se réjouira, alors qu'il verra la vengeance de Dieu, alors qu il baignera ses pieds dans le sang du méchant» (4). L'idée de ce pédiluve sanglant nous impressionne par la férocité même de la pensée.
J'arrêterai ici ces considérations préliminaires ; elles étaient indispensables pour apprécier sainement la poésie biblique, la seule que le peuple d'Israël ait jugé digne d'être conservée et dont nous allons maintenant aborder Texamcn.
Dans la courte étude, que nous allons faire, du lyrisme hébraïque, nous n'avons pas à prendre parti parmi les litiges, qui divisent les hébraïsants au sujet de la chronologie biblique. Libre à eux tantôt de vieillir, tantôt de rajeunir outre mesure
(1) Munk, Palestine, 444.
(2) Les prophètes, traduction Mallct de Cliilly, 456 ;Ch. \XXIX). 13) Ibid,, p. 36(J (Ch. V;.
(4) làid., p. 76 (Ch. LVII).
telle ou telle partie du recueil sacré. Nous n'avons pas non plus à trier minutieusement les fragments bibliques, à faire la part du premier élohiste, puis celle du second, puis celle du iahviste. Une chronologie relative suffit à notre but et celle-là, les hébraïsants nous la peuvent fournir. Nous la découvririons même sans leur aide ; car chacune des parties de la Bible a son empreinte propre : le plus ou le moins de rudesse des mœurs et des épisodes, la couleur des images, la nature des idées disent presque toujours assez clairement que tel morceau est plus ancien que tel autre, que la Genèse^ par exemple, est plus vieille que VEcclésiaste,
I-ongtemps les profanes n'ont pu lire la Bible que dans la Vulgate ou la version des Septante, traductions par à peu près, où, de parti pris, les crudités sont effacées, la sauvagerie de certains récits atténuée, où Ton ne distingue même pas la prose des vei's. Plus favorisés, nos contemporains étudient aujourd'hui la Bible dans des versions fidèles, qui suivent le texte de fort près et ne reculent pas au besoin devant certaines énormités habituelles aux peuples encore barbares.
A être mieux connue, la Bible a gagné et perdu à la fois. Elle y a perdu son prestige, et la robuste foi des millions de chrétiens, qui de confiance vénèrent le livre Juif, sans l'avoir réellement lu, risquerait d'être fort ébranlée, si le véritable texte leur était mis sous les yeux. Mais, en voilant le mal, les anciens et pieux traducteurs avaient en même temps masqué les beaulés, surtout les beautés littéraires ; les images trop parlantes avaient été réduites au silence ; les expressions vigoureuses avaient été, de parti pris, énervées. En somme, on s'était efforcé de faire de la Bible un livre convenable pour les lecteurs civilisés de moyenne intelligence ou de moralité moyenne. Les traductions littérales nous montrent au contraire la vraie Bible, c'est-à-dire un recueil rédigé par des barbares, très grossiers sans doute, mais s'exprimant dans un langage énergique et coloré. Ce recueil, plein de renseignements précieux, est écrit tantôt en prose coupée d'effusions lyriques, comme le
Évolution uttërair^. 19
290 LA LITTÉHATURE JUIVE.
roman d'Antar, tantôt presque uniquement en vers. Les Prophètes surtout affectionnaient la forme poétique, sùrètnent parce qu'elle répondait mieux que la prose à l'exaltation de leurs sentiments, peut-être simplement parce qu'ils chantaient leurs improvisations.
Ce sont ces parties poétiques de la Bible, qui, au point de vue littéraire ont un intérêt tout particulier; elles composent d'ailleurs une notable portion du saint livre. J'en citerai quelques échantillons, comme j'ai eu soin de le faire pour toutes les littératures jusqu'ici examinées. Voici des fragments du chant de triomphe, que les rédacteur du Livre des Juges ont mis dans la bouche de Débora (l'abeille), après qu'au mépris des lois de l'hospitalité et même de l'humanité, cette sauvage héroïne eut planté un clou vengeur dans la tète du cananéen Sissera :
« le psalmodierai pour lahvé — Quand tu apparus dans les
champs d'Edom, — la terre trembla et les cieux suintèrent ; — les nuées aussi versèrent des eaux; — les montagnes s'abaissèrent devant lahvé — et le Sinaï devant l'Elohim d'Israël. — ...Vous, qui chevauchez sur des ânesses luisantes, 7— vous qui êtes assis sur le tribunal, vous qui allez par le chemin, — chantez — plus haut que la voix des flûtes près des fontaines. — Là où vous êtes chantez les justices d'Iahvé. — ...Dresse-toi, dresse-toi, Débora, — Dresse-toi, dresse-toi,
entonne \m chant. — Ils sont venus, les rois; ils ont lutté; — ils
ont lutté, les rois de Kenaan — mais ils n'ont pas pris le butin
d'argent. — Du ciel les étoiles combattaient ; — elles combattaient, de leurs orbes, contre Sissera ; — le torrent de (iischon les engloutissait,
— le torrent des anciens jours, — le torrent de Gischon — Bénie
soit parmi les femmes, Jaël, — la femme de Héber, le Qénile ! — Bénie soit-elle parmi les femmes qui habitent sous la tente I — De l'eau il a demandé ; — elle lui a présenté du lait. — Dans une belle coupe elle a ofl'ert du beurre. — Sa main gauche vers un pieu de la tente — s'est étendue — et sa droite vers le marteau des ouvriers. — Elle a frappé Sissera ; — Elle lui a transpercé la tête ; — elle a transpercé et déchiré
son front. — Devant ses pieds, il s'est affaissé, tout étendu Qu'ainsi
périssent tous tes ennemis, ô lahvé ! — et que ceux qui t'aiment soient comme le lever — du soleil dans sa force ! >» (1).
{i) Le Livre des Juges ^ V (Traduction Ledrain).
Au point de vue des sentiments, du sens moral, le chant de Débora fait peu d'honneur à Israël. C*est une explosion de bigotisme exalté et surtout de patriotisme farouche, de ce tout petit patriotisme aux yeux duquel le voisin d'audelà de la montagne ou du ruisseau est un être hors Thumanité, qu'il est beau, qu'il est même pieux d'exterminer. Mais la forme de ce morceau lyrique est d'une énergie absolument digne des Peaux-Rouges et, pour magnifier le petit dieu local, lahvé, l'imagination du poète s'est montée jusqu'aux extrêmes limites de l'exagération.
Ces deux sentiments, l'amour un peu effrayé du redoutable lahvé et un attachement aussi féroce que borné pour Israël forment le fonds principal de la poésie hébraïque et la rendent assez monotone, quand on est une fois familiarisé avec des images et des expressions, qui se répètent trop.
Après Thymne de Débora, celui de Judith sera bien placé. En voici un fragment. La poésie, étant moins ancienne, est moins concise ; mais le sentiment est le même : la glorification d'une trahison et d'un assassinat pour le bon motif :
« Il vint, Assour, des montagnes du nord, — avec les myriades de son année. — Sa multitude avait épuisé les torrents, — et sa cavalerie couvert les collines. — Il avait juré de brûler mon pays, — d'égorger mes jeunes gens par l'épée, — de broyer contre terre mes nourrissons, — de déporter mes adolescents et mes vierges. — Mais le Dieu toutpuissant les a frustrés de tout par la main d'une femme. — Ce n'est point par les jeunes gens qu'est tombé leur homme puissant — et les fils des Titans ne l'ont point frappé, — ni les hauts géants assailli ; — mais Judith, fille de Merari, — Ta anéanti grâce à la beauté de son visage. — Elle a ôté ses habits de veuve — pour relever les affligés d'Israël ; — d'onguents parfumés elle a oint sa figure ; — arrangé ses cheveux sous le turban ; — elle a pris, pour le séduire, une robe de Un. — La sandale de Judith a ravi ses yeux — et sa beauté captivé son àme; ■— Mais l'épée recourbée a passé sur son cou. » (1)
C'est de la poésie déjà quelque peu amollie, plus narrative
(i) Judith, XVI .Traduction Ledrain).
2d2 LA LITTÉRATURE JL^VE.
que lyrique ; elle n*a sûrement pas été composée dmunl la jeunesse d*lsraêl. Au contraire toute Tantique éneipe de la muse juive éclate dans le chant sur la mort de Saûl et de Jonathan, petite élégie funèbre, que la Bible attribue à David :
*' Ton honneur, ô Israël, est couché sanglant sur les hauteurs : — Comment sont-ils tombés, les forts? — ...Monts de (luilboa, que la rosée ne tombe plus sur vous, — ni la pluie sur vos champs de prémices ! — Car là a été jeté le bouclier des forts, — le bouclier de Schaoiil, comme si celui-ci n'avait pas été oint d'huile. — ...Schaoûl et Jonathan, les aimés, les charmants; — dans leur vie et dans leur mort, ils n'ont point été séparés. — Plus que les aigles ils étaient légers; — plus que les lions ils étaient forts. »
« Filles d'Israël — pleurez sur Schaoûl, — sur celui qui vous révêtait de pourpre et de choses voluptueuses, — qui faisait monter des ornements d'or sur vos habits. — Comment sont-ils tombés, les forts — au milieu de la bataille ? »
« Jonathan est étendu; percé sur ces hauteurs. — Je suis plein d'angoisses à ton sujet, ô mon frère Jonathan. — Tu m'étais si cher! — Plus me charmait ton amitié — que l'amour des femmes !»»
<c Comment sont-ils tombés, les forts? — Comment sont-ils perdus, ces instruments de guerre?» (1).
Ce sont quelques morceaux de cette franche inspiration qui ont fait considérer la Bible, comme un vrai lac de poésie. 11 faut en rabattre. Trop souvent les chants bibliques ne sont que des redites, de banales amplifications, que la manie du parallélisme rend très fatigantes à lire. Ces défauts éclatent d^me manière typique dans quelques passages lyriques, que je prends dans les Maccabées et où le poète se lamente à propos du sac de Jérusalem par Antiochus :
« Dans toute la terre d'Israël, il y eut un grand deuil, — les princes et les anciens gémirent ; — les vierges et les adolescents en furent affaiblis, — et jusqu'à la beauté des femmes se fana. — Tout nouveau marié se lamentait — et toute vierge entrant dans le lit nuptial éclatait
en sanglots, etc. » (4) « Ils répandirent le sang innocent tout autour
du temple, — et souillèrent le lieu saint. — Alors s'enfuirent devant
(1; II. Samuel, I (Traduction Ledrain).
(2) I. MaccabéeSy 1 (TraducUon Ledrain).
eux, les habitants d'Iérouschalaïm — et celle-ci devint la demeure des étrangers. — Elle fut étrangère à ses propres enfants — et ses propres fils la quittèrent — Son sanctuaire fut désolé, comme une solitude,
— et ses fêtes se tournèrent en deuil. — Ses sabbats furent en opprobre
— et sa gloire en ignominie. — En raison de son éclat se multiplia sa
honte — et sa grandeur se changea en deuil.» (1) «Tout son éclat
a disparu. — Celle qui était libre est esclave. — Tout ce que nous avions de saint, de beaif, de glorieux a été ravagé, — et les gentils l'ont profané. — Pourquoi vivre encore ? » (2).
Ce n'est guère qu'une amplification de rhétorique juive et, seul, le dernier trait n'est point imité.
A côté de ces poésies guerrières et patriotiques, il me faut maintenant placer quelques hymnes ou fragments d'hymnes religieux, qui sont presque toujoui's ou des louanges emphatiques ou des supplications à l'adresse du tout-puissant lahvé ; mais la forme en est moins variée encore. Voici le chant de Hanna, qui enfanta Samuel, après que lahvé eut, pendant très longtemps, « fermé son ventre » (3).
« En lahvé mon cœur tressaille, — en lui s'élève ma force —
« Ne multipliez pas les paroles si haut! — Que l'insolence ne sorte
plus de votre bouche ! — car c'est un El (Dieu) qui sait tout, lahvé; — les crimes ne lui sont pas indifférents. — L'arc des forts est brisé — et les faibles se ceignent de force. — Les rassasiés se louent pour du pain, — et les affamés se reposent. — Jusqu'à la stérile enfante sept fois, — et la féconde en fils est seule. — A lahvé appartiennent la
mort et la vie, — il fait descendre au Cheôl et en fait monter —,
De la poussière il fait se dresser le pauvre, ~ de la boue il érige le malheureux, — pour le faire asseoir avec les princes — et lui faire occuper le siège d'honneur; — car à lahvé sont les colonnes de la terre — et sur elles il établit l'univers. » (4).
Le cantique de délivrance, mis dans la bouche de David échappé aux Philistins et à Saiil, est plus typique encore :
« lahvé est ma pierre, ma citadelle et mon sauveur; — Elohim est
(1] L MaccabéeSy I (Traduction Lcdrain). (2)1. MaccaàéeSj II (Traduction Ledrain).
(3) I. Samuel , I, 5-18 (Traduction Ledrain).
(4) \. Samuel, II (Traduction Ledrain;.
mon rocher où je me réfugie, — mon bouclier, ma corne de salut, — mon fort et ma retraite. » — « 0 mon salut, de la violence tu m'as sauvé. — J'ai invoqué lahvé le glorieux, — et de mes ennemis il m'a délivré. — Les flots de la mort m'enveloppaient ; les torrents du néant m'elTrayaient ; — les cordes du Cheôl m'entouraient ; — devant moi étaient les filets du trépas ; — Dans mon angoisse j'appelai lahvé, — je criai vers mon Elohim. — Et, de son palais, il a entendu ma voix — et ma clameur est allée jusqu'à ses oreilles. »> — <t La terre s'émut et se troubla ; — les fondements des cieux chancelèrent; — Ils s'émurent parce que s'allumait sa colère — et que montait la fumée de ses narines.
— Le feu de sa bouche dévorait. — De lui jaillissaient des charbons ardents. — Il inclina les cieux et descendit. — Une nuée épaisse était
sous ses pieds. — Il se mit achevai sur le kéroub et vola. >» « lahvé
tonna dans les cieux ; — l'Elevé fit entendre sa voix. — Il envoya des flèches et dispersa ses ennemis ; — la foudre, et il les défit, etc., elc. >» (1).
Rien de plus réaliste, surtout de plus anthropomorphique que ces poésies; elles indiquent une race à vue intellectuelle fort courte, qui se paie de très grossières illusions et est toutà-fait rebelle à l'abstraction .
Le chant de triomphe, que TExode attribue à Moïse et où Ton célèbre la noyade des troupes pharaoniques dans la Mer Rouge, est de même style :
<c Je chanterai à lahvé, parce qu'il est grand. — Le cheval et son cavalier, il a enfoncés dans les eaux. — Ma force et mon chant, c'est lahvé et il est mon salut. — Il est mon El (Dieu) et je le glorifierai, — TElobim de mon père, et je l'exalterai. — lahvé est un homme de guerre; — lahvé est son nom... Au souffle de ses narines se sont amoncelées les eaiîx; — Comme un mur, se sont tenus les courants.— Les abîmes se sont figés au cœur de la mer. — Il avait dit, l'ennemi : « Je poursuivrai, j'atteindrai ; — Je partagerai les dépouilles ; mon désir sera comblé ; — Je tirerai mon épée; ma main les exterminera. »>
— Tu as soufflé avec ton haleine, la mer les a ensevelis. — Ils ont plongé, comme le plomb, dans les eaux puissantes. » (2).
Ni comme fond, ni comme forme cette poésie n'est bien remarquable. On y sent seulement un accent d'énergie féroce, de foi absurbe mais sincère.
(1) II. Samuel, XXII (Traduction Ledrain).
(2) Exode, XV, 1-21 (Traduction Ledrain).
L'oracle de Biléam (Balaam), célèbre pour avoir dialogué avec son ânesse inspirée comme lui, est plus énergique encore :
« Qu'elles sont belles, tes tentes, ô îaâqob, — et tes pavillons, ô Israël! — Comme des vallées, ils s'étendent, — comme des jardins dans les ouads^ — Gomme des aloès, qu'a plantés lahvé, — comme des
cèdres sur les eaux El l'a tiré de Miçraïm. — Comme une videur
de bœuf sauvage est en lui (Israël) ; — Il dévore les nations, ses ennemies, — et leurs os, il les broie, — et il les crible avec ses flèches. — Il se couche : il gît comme un lion, — comme une lionne. Qui le fera lever?» (1).
J'arrive à la partie plus particulièrement lyrique de la Bible, c'est-à-dire aux Psaumes et aux prophéties. Les Psaumes attribués à David et dont les hébraïsants ne lui concèdent au plus qu'une petite partie, expriment aussi le très petit nombre de sentiments, à la fois violents et étroits, qui ont suffi à remplir Tàme d'Israël : une respectueuse terreur pour lahvé, conçu comme un homme tout-puissant, la glorification du fervent adorateur de lahvé et Texécration de Tinipie, enfin un patriotisme farouche, tenant pour moins que rien tout ce qui n'est pas juif. Dans ces limites très restreintes, les psaumes et aussi quelques fragments d'inspiration analogue atteignent parfois à un vrai lyrisme ; on y trouve aussi des comparaisons souvent frappantes et un peu plus variées que dans les autres parties de la Bible. Voici, par exemple, les effets de la voix du Seigneur, qui est évidemment la foudre :
« La voix du Seigneur retentit sur les flots ; le Dieu de la gloire
tonne; le Seigneur est sur les vastes eaux. ~ La voix du Seigneur
brise les cèdres; le Seigneur brise les cèdres du Liban — et il les fait bondir, comme de jeunes bœufs. — Il fait bondir le Liban, comme le petit de la licorne. — La voix du Seigneur répand des flammes de feu. — La voix du Seigneur ébranle le désert... — La voix du Seigneur fait avorter les biches et détruit les forêts : tout enfin proclame sa puissance dans les cieux. » (2).
WNombreSy XXIV, MO (Traduction Ledrain).
(2) Psaume, XXVIII (Traduction Mallet de Chilly).
296 LA LITTÉRATrRE JUIVE.
Ce potit tabloaii ne manque certainement pas de puissance.
Voici maintement un court parallèle entre les pieux et les mipies :
I/homme pieux « sera, comme l'arbre planté par le courant des eaux, lequel produit son fruit en son temps; — dont la feuille ne se fane pas : tout ce que cet homme fera sera à son avantage. — Il n'en sera pas ainsi pour les impies : non, il n'en sera pas ainsi. Ils seront secoués, comme la poussière, que le vent balaie de la surface de la terre. » (1). Les impies, «< leurs paroles sont plus douces que le miel, 4nais la guerre est dans leur cœur. — Leurs discours sont plus onctueux que Phuile, mais ils blessent, comme des flèches, etc. » (2).
On remarque dans ces passages la sanction toute terrestre donnée à la piété et à l'impiété ; mais les images ne manquent pas de couleur.
Le patriotisme hébraïque s'exprime avec une énergie toute particulière surtout dans le célèbre psaume Super flumina Babijloim :
« Près du fleuve de Babel, nous étions assis et là nous pleurions en souvenir de Sion. — Nous avions suspendu nos harpes aux sauh^ du rivage. — Lorsque ceux qui nous retenaient captifs nous demandaient de leur chanter des cantiques, lorsque les oppresseurs, nous imposant la joie, nous disaient u Chantez-nous les chants de Sion», — Eh! Comment chanterions-nous les cantiques du Seigneur sur la terre étrangère ? — Si je pouvais t'oublier, ô Jérusalem, que ma main se dessèche,
— Que ma langue reste attachée à mon palais, quand je ne penserai plus à toi, quand je ne placerai plus Jérusalom à la tête de mes joies.
— Souviens-toi, Seigneur, des fils d'Edom au jour de la ruine de Jérusalem, lorscju'ils disaient : « Détruisez-la, détruisez-la jusque dans ses fondements. » — Misérable fille de Babel, heureux celui qui te rendra les maux, dont tu nous as accablés et qui te les fera expier ! — Heureux celui, qui, saisissant tes petits enfants, les écrasera sur la pierre ! » (3).
Avec ridée religieuse en plus, ce psaume rappelle fort un
(1) Psaume, I (Traflnrtion Mallct de Chilly).
(2) Psaume, LIV (Traduclion Mallct de Chilly).
(3) Psaume, CXXXVI (Traduction Mallet de Chilly).
chant du même genre, que nous avons trouvé dans l'ancien Mexique et qui exprime les mêmes sentiments d'humiliation et de rage.
Los psalmistes peignent donc des sentiments énergiques, mais bornés, seulement leur langage est fleuri, pittoresque, bien approprié à des pensées fort simples. C'est néanmoins le plus haut degré qu'ait atteint le lyrisme d'Israël. La forme, relativement savante et variée, indique un produit de la maturité intellectuelle. Cà et là même quelques réflexions philosophiques se font jour, mais d'une manière tout épisodique et sans grande profondeur : « L'homme, ses jours sont comme l'herbe ; il fleurit, comme la fleur des champs, pour peu de temps ; lorsqu'un vent passe sur elle, elle n'est plus, etc.» (1).
Avec raison les Prophètes ont toujoui's passé pour le plus intéressant des recueils bibliques. Les nabis^ de l'assyrien nabou (parler), représentent en eflet non pas, certes, la libre pensée, mais la libre religion dos Juifs. Ce sont des tribunspoètes, fanatiques sans doute, mais à leur manière et n'ayant rien de commun avec les Aharonides et les lévites, constituant le clergé orthodoxe (2). Ce sont des orateurs inspirés, traduisant d'ordinaire leur exaltation en langage lyrique. Ils chérissent l'allégorie, l'apologue. Je ne puis citer, mais je rappelle en passant l'allégorie des vignobles dans Isaïe (3), l'apologue des figues dans Jérémie (4), la très obscène allégorie d'Ezéchiel, à propos d'OoUa et de Ooliba (5).
Presque toujours le prophète est furieux à moins qu'il ne soit désolé; ce ne sont que lamentation.-^ et imprécations, où une très large place est faite à la divagation ; mais l'expression est d'ordinaire rapide, intense, pleine d« vie. Voici E îéchiel prédisant la ruine de Tyr, qu'il contemple évidemment en imagination :
'l) Psaunie, CH (Traduction Maîlet de Chiny}
(2) Ledrain, la Bible, t. V, préface I.
(3) Ch. V.
14) Ch. XXIV.
(5) Ezéchiely ch. XXHI.
« Du nord j'amènerai à Çor (Tyr) Neboukadreççar, roi de Babel, roi
des rois Au bruit de ses cavaliers, de ses roues, de ses chars, —
tes murs tomberont, quand il entrera par tes portes, — comme on entre en une ville où Ton a fait brèche. — Sous le sabot de ses chevaux, il foulera toutes tes places ; — ton peuple, il le fauchera par Tépée ; — tes cyprès puissants, il les jettera par terre. — Elles seront pillées, tes marchandises, — détruites, tes murailles, — rasées, tes splendides maisons ; — tes pierres, ton bois, ta poussière même, — seront précipités au miUeu des eaux ; — Je couvrirai de silence la rumeur de tes chansons; — le son de tes harpes, on ne l'entendra plus. — Je ferai de toi un caillou luisant, un lieu oti étendre les filets. — On ne te rebâtira plus. » (1).
Mais ce qui fait vraiment Toriginalité des Prophètes, c'est dails la pensée religieuse une certaine élévation, que l'on ne rencontre guère dans h reste de la Bible. Isaïe, par exemple, a fait de Tidolâtrie fétichique une satire, qu'un philosophe pourrait signer :
« Un ouvrier coupe des cèdres et des chênes rouvres, les choisit parmi les arbres de la forêt et plante en leur place le pin, qui croît à la faveur de la pluie. — Ces arbres servent à Thonime à faire du feu ; il en prend et se chauffe; il en allume dans son four pour cuire son pain et on en fait aussi des dieux, qu'il adore ! Et c'est devant une sculpture qu'il se prosterne ! — Une partie de l'arbre est consumée par le feu; avec cette partie il a fait cuire sa viande, a préparé son rôti pour se rassassier ; il s'est aussi chauffé et s'est écrié : « Ah ! que je suis bien ! Je mô sens réchauffé ! »» — De l'autre partie, on fait un dieu, une idole devant laquelle il s'écrie : « Conserve-moi; car tu es mon dieu! » (2).
Il va sans dire, qu'en raillant le culte des idoles, les prophètes n'ont d'autre but que de ramener leurs adorateurs au dieu d'Israël, à lahvé pour lequel ils ont une dévotion fanatique ; cependant et, si Ton veut bien tenir compte du pays et du temps, ces critiques railleuses leur font grand honneur. D'autre part, certains d'entre eux s'efforcent d'ennoblir le culte de lahvé ; ils dédaignent les grossières boucheries des sacrifices
(1) Ezéchiel, XXVI, 7-14 (Traduction Ledrain). 2) Isaïe, XLTV (Traduction Mallot de Chilly).
LA POiSIE LYRIQUE DES HÉBREUX. 299
sanglants et osent proclamer que, seule, Tamélioration morale importe :
(c J'ai en haine et dégoût vos fétcs, — je ne flaire point vos assemblées solennelles. — Que, si vous me présentez vos holocaustes et vos offrandes, — je n'y trouve point d'agrément. — Votre rétribution de veaux gras, — je ne la regarde pas. — Eloigne de moi le bruit de tes chansons ; ~ que je n'entende plus la mélodie de tes nëbels. — Mais que le droit jaillisse, comme l'eau à sa source, — et la justice comme un torrent perpétuel. » (1).
C'est le prophète Amos, qui fait parler ainsi TEternel ; Isaïe lui prête un langage plus éloquent encore :
« Que m'importe la multitude de vos sacrifices, dit lahvé ? — Je suis rassasié des holocaustes des béliers, — de la graisse des veaux gras. — Au sang des taureaux, des agneaux et des boucs — je ne trouve plus d'agrément. — Ne m'apportez plus l'offrande de mensonge ; — l'encens m'est en abomination, — ainsi que la néoménie, le sabbat, l'assemblée. — Je ne supporte pas ensemble l'iniquité et la fête. — Vos nouvelles lunes et vos solennités, mon ftme les hait ; — Elles me sont un fardeau — que je suis las de porter.
« Si vous étendez vos mains, — je voilerai mes yeux devant vous, — et même, si vous multipliez la prière, — je n'écouterai pas. — Vos mains sont pleines de sang. — I.avez-vous ; purifiez-vous ; — éloignez de mes yeux vos œuvres mauvaises; — cessez d'accomplir le mal ; — apprenez à faire le bien et recherchez le droit ; — redressez le violent;
— jugez l'orphelin et rendez justice à la veuve. — « Eh bien, dit lahvé, débattons notre litige ! — Vos péchés seraient-ils, comme le cramoisi,
— Ils deviendraient blancs 'comme la neige. — Seraient-ils rouges comme le vermillon, — ils blanchiraient comme la laine. » (2).
Ces objurgations morales, ces injonctions véhémentes d'avoir à préférer les oeuvres aux pratiques du culte, finirent par devenir des lieux communs prophétiques. Jérémie parle à peu près comme Amos et Isaïe (3). Les psaumes même font chorus : « Est-ce que je mange la chair des taureaux ? Est-ce que je bois le sang des boucs? — Offre-moi ta reconnais-
;i) Amos, V, 18-23 (Traduction Ledrain). (î) Isaïe, I, S.20 (Traduction Ledrain). (3) Jérémie, XXII.
sance, etc. » (1). Et encore : « Le sacrifice agréable à Dieu est un esprit repentant, etc.» (2). Ces passages lyriques et enthousiastes, dans le sens élevé du mot, honorent la poésie biblique. Ce sont des perles ; mais elles ont la rareté des perles et contrastent avec le cruel et étroit esprit du livre sacré.
Les œuvres bibliques, que Ton peut appeler philosophiques, les Proverbes^ V Ecclésiastique^ VEcclésiaste ont un fond bien médiocre. Ce ne sont guère que des lieux-communs de morale ; mais le style en est très figuré et, à ce titre, elles nous intéressent. Les Proverbes sont pleins de métaphores.
u C'est la vie du corps, un cœur doux ; — mais la passion est la carie des os. » (3). — « Une gouttière continuelle en la grosse pluie, — telle est la femme acariâtre ; — la vouloir arrêter, c'est prétendre arrêter le vent — ou retenir Thuile en sa droite. » (4). — « Un homme pauvre opprimant le nécessiteux, — c'est une pluie véhémente par laquelle le pain fait défaut. » (5).
U Ecclésiastique est de même style et de portée aussi courte :
« Comme un vêtement, toute chair vieillit — et la loi étemelle, c'est « Il faut mourir ». — De même que les feuilles verdoyantes en un arbre épais, — dont les unes tombent et les autres naissent, — ainsi la génération de la chair et du sang ; — les uns meurent pendant que les autres sont engendrés. » (6).
Figure à part, ce n'est là que la constatation d'un fait si évident qu'il en est banal. Or, la plupart de ces apparences de pensées n'ont pas plus de valeur. Comme les Arabes, les Juifs croient volontiers qu'une image est une pensée. Mais nombre de ces images sont justes, pittoresques : « Les entrailles du fou sont comme un vase brisé, incapables de retenir aucun
(1) Psaume XUX.
(2) Psaume L.
(3) Proverbes^ XIV (Traduction Ledrain).
(4) Ibid., XXVII.
(5) Ibid.
(6) Ecclésiastique, XIV (Traduction Ledrain).
LA POÉSIE LYRIQUE DES HÉBREUX. 30i
savoir. » (1). Ou bien encore : « La vraie tristesse et la douleur, — c'est la femme jalouse d'une autre femme ; — avec le fouet de sa langue, elle hantera le monde. » (2).
Le plus philosophique de ces recueils moraux, c'est VEccléùaste et ce n'est qu'une litanie de dictons pessimistes, formulés par un blasé dépourvu de toute élévation morale :
« Néant des néants, dit Qohéleth, le tout est néant... Une génération s'en va et une autre vient ; mais la terre reste toujours la même. Le soleil se lève et le soleil se couche et au lieu où il se lève il s'essouflc à revenir. » (3). — « Aussi ai-je connu que rien n'est meilleur àThomme que de s'éjouir et de goûter le plaisir pendant sa vie. » (4).
La seule pensée digne d'être appelée philosophique, que l'on trouve dans VEcclédaste, est celle où l'auteur de Topuscule se demande si vraiment il existe une différence essentielle entre Thommc et Tanimal :
« Je me suis dit à moi-même, à l'endroit des Bené-Adam, qu'Elohim ne les a point distingués, mais les a montrés semblables aux bètes. Car le sort des fils de Thomme et celui des animaux, c'est tout un. Même fin les attend ; à tous est donné le même soufde. Un avantage sur la bête, l'homme n'en a pas ; car le tout est néant. Tout s'achemine vers an même lieu ; tout est sorti de la poussière et à la poussière tout retourne. — Du souffle des fils de l'homme, qui sait s'il s'élève vers le ciel; et du souffle des bètes, s'il descend vera la terre? » (5).
La pensée est hardie et on serait surpris de la trouver dans un livre sacré, si Ton ne se souvenait que le souci de la vie future a fort peu préoccupé les anciens Juifs : c'est sur la terre et non au-dessous ou dans le ciel, qu'ils plaçaient d'ordinaire la sanction des actes bons ou mauvais.
1} Kcrlêsîasliquey XXI (Traduction Lcdrain]'. i2i ma., XXVI.
i3} EcdésiaslCj 1 'Traduction Lcdrain).
■4)/6id.,m.
,5) EcdésiaslCj III (trad. Lcdrain).