‹ L'évolution littéraire dans les diverses races humainesChapitre 114 sur 209 · IV. — Le Cantique des Cantiques · texte numérisé non relu

IV. — Le Cantique des Cantiques

Nous ne connaissons de l'ancienne Judée que des œuvres religieuses ou réputées telles. Mais jamais un peuple, si dévot fùt-il, ne s'est strictement réduit au régime diététique absolu de la littérature religieuse. La Bible même mêle assez largement le sacré au profane et il est fort probable, qu'à côté de la poésie religieuse florissait en Judée une poésie laïque, que Ton n'a pas daigné recueillir. Nous savons que des musiciens et des chanteurs étaient appelés pour embellir les fêtes des particuliers et il est peu probable qu'ils y chantassent seulement des hymnes pieux.

Le Cantique des cantiques, conservé parce qu'il a eu la chance peu méritée de [>asser pour religieux, fortifie beaucoup notre hypothèse. C'est un chant purement erotique, mais avec un grand luxe d'images, pas toujours justes, et des élans de sensualité débridée; à s'en rapporter à lui, il semble que Famour, chez les anciens Juifs, fît un très grand compte de la chair et fort peu de l'esprit :

« C'est un jardin clos — que ma sœur, ma fiancée ; — une source close, — une fontaine scellée. — Que mon ami vienne en son jardin

— et mange de ses fruits délicieux. » — « Mon aimé est blanc et vermeil... Sa tête, c'est de l'or pur. — Ses cheveux flottants sont noirs comme le corbeau ; — ses yeux ressemblent à des colombes (!!) — Sur des ruisseaux d'eaux courantes... Ses joues sont un petit parc de baume

— avec des hauteurs d'onguent. »

Voilà pour l'amant. En choisissant les passages, on peut citer la description de l'amante :

€ La rondeur de tes reins — ressemble aux colliers, — œuvre des

mains d'artistes Elles sont pareilles, tes deux mamelles — aux deux

faons jumeaux de la gazelle ; — ton col est comme la tour d'ivoire... Ta tôte, sur toi, est comme le Karmel — et ta chevelure ténue comme la pourpre, — un roi est enchaîné à ses boucles. » — « Je suis à mon ami — et sur moi est son désir. » (1).

(1) Cantique des cantiques^ IV, V, VII (Traduction Ledrain).

Certaines comparaisons du Cantique sont si hasardées, qu'elles doivent exprimer non point l'analogie des objets mais celle de l'impression perçue ; par exemple, quand on identifie la chevelure de la Sulamite avec un troupeau de chèvres et ses dents avec une bande de brebis. D'un bout à l'autre de ce chant, d'ailleurs fort gracieux, il n'est question que de la beauté physique et plastique ; les qualités du cœur et de l'esprit n'entrent évidemment pas en ligne de compte. Il s'agit d'une passion absolument sensuelle, mais néanmoins très tyrannique :

« L'amour est puissant comme la mort. — et» âpre comme le chêol^ la passion. — Ses flammes sont comme celles d'un feu violent. — Des torrents d'eau ne pourraient éteindre l'amour — et des rivières même ne réteindraient pas.» (1).

Cette manière, très primitive, de concevoir l'amour est en parfait accord avec le reste de la Bible. Elle nous renseigne sur Tétat psychique de l'ancienne Judée et nous devons être reconnaissants aux casuistes, qui ont bien voulu voir dans le Cantique des cantiques une poésie religieuse, sans doute en lui donnant un sens allégorique. Un Anglais a bien voulu m'expliquer jadis, que la Sulamite était simplement une allégorie prophétique désignant l'Eglise anglicane. Ainsi-soit-il.

Pour terminer notre enquête au sujet de la littérature sémitique, il me faut mentionner les royaumes chaldéo-assy riens ; mais je ne m'y airêterai guère. Les quelques inscriptions, jusqu'ici déchiffrées que bien que mal, fournissent d'utiles renseignements à l'histoire, à la mythologie, même à la sociologie. Mais la partie à peu près littéraire de ces documents patiemment ressuscites ne se compose que de quelques hymnes, incantations, légendes mythologiques, cosmogoniques, litanies

(1) Cantique des cantiques ^ VIII (Traduction Ledrain).

pieuses, pièces souvent incomplètes et très insuffisantes pour donner une idée précise de la littérature chaldéo-assyrienne. Les hymnes, prières, litanies, etc., ne se composent que de formules dévotes et consacrées, sans aucune valeur littéraire. Les légendes mythologiques révèlent un fonds commun où ont aussi puisé les Juifs, puisqu'on y a trouvé un récit du déluge, analogue à celui de la Genèse (1). La descente aux Enfers d'Istar, la Vénus assyrienne, a un peu plus de couleur poétique. Elle a pu inspirer indirectement Homère, d'abord, puis Virgile, puis Dante, qui ont accommodé ce vieux sujet au goût et aux idées de leur temps :

« Istar... dirigea son esprit vers la maison de réternité, ...vers la

maison où Ton entre, mais dont on ne sort pas C'est rendroitde

ceux qui sont affamés de poussière et qui mangent de la boue

« Gardien de céans, ouvre ta porte ! — Ouvre ta porte pour que j'entre.

— Si tu n'ouvres pas ta porte, je la forcerai, je briserai les verrous;

— je démolirai le seuil, .....je ferai échapper les morts sous forme de loups-garous vivants — et au nombre des vivants s'associeront les morts ranimés. » — Eflrayée, la souveraine des enfers, Allât, sœur d'Islar, cède à ces menaces. — « Va, gardien, ouvre-lui ta porte, — et mets-la nue, comme le veulent les antiques usages !» — 11 la fit entrer dans la première porte, la toucha et lui enleva la grande tiare de sa tète. — « Pourquoi, gardien, m'enlèves-tu la grande tiare de ma tète f «

— « Entre, déesse ; car ainsi le veulent les lois de la souveraineté infernale. » — Il la fit entrer dans la troisième porte, la toucha, lui enleva les opales de son cou, etc. » — Et ainsi de suite, à chaque vêtement ou parure enlevés, même question d'Istar, môme réponse du gardien des Enfers. — « Pourquoi, gardien, m'enlèves-tu le jupon qui couvre ma pudeur? » — « Entre, déesse, car ainsi le veulent les lois de la souveraineté infernale.» — ...Après cela, Istar, la déesse, fut enfermée dans le sanctuaire éternel. — Le taureau n'allait plus vers la vache et l'îïne ne voulait plus de l'ànesse ; — l'épouse ne voulait plus de l'époux, — le guerrier résistait aux ordres de son maître — et l'épouse résistait dans les bras de son mari, etc. »

En fin de compte, la génération cessa d'accomplir sur la terre

^i) Onzième tahlelle de l'épopée d'Istubarj traduite par J. Oppcrt, in Histoire d Israël^ par Lcdr.iin, vol. I, p. 424.

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