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CHAPITRE XII

La Littérature lyrique dans l'Inde

I. L'eslkétique littéraire des aborigènex. — Diversité des races dites aborigènes. — Les Kliasias, leurs mégalithes et leur sifflet. — Les ballets miniiqaes des Nagas et des Kands. — Les danses agricoles. — Les ballets d'amour. — L'institution de la danse chez les Santals.

IL La danse et la musique chez les Indous. — Danseurs et danseuses chez les Aryas védiques. — Les bayadères. — La musique religieuse. — Les grands ballets religieux. — Les origines de la littérature religieuse. — Le Sanscrit et le Prâcrit.

Ilf. La poésie du Rig-Véda. — Son caractère clérical. — Ses formules conveationnelles. — Son aninlisme. — Monotonie des comparaisons. — Le mythe de laurore. — Le chant du joueur. — L'hymne à la mort. — Dialogues scéniques. — Hymnes cosmogoniques et panthéistiques.

IV. La poésie des Védas brahmaniques. — Confiscation de la littérature par les bralimanes. — L'hymne paternel. — Panthéisme littéraire. — Poésie descriptive. — Poésie bouddhique.

V. La poésie erotique et morale. — Pensées erotiques. — Amour et mysogjnic. — Pessimisme. — Pensées ascétiques.

VL L'évolution du lyrisme dans l'Inde. — Des danses chorales à la poésie cléricale.

L — ^esthétique littéraire des aborigènes.

Dans le dernier chapitre, nous avons achevé d'étudier la littérature sémitique, dans la mesure limitée que comporte ce livre ; il nous reste maintenant à poursuivre notre enquête chez les races aryennes, c'est-à-dire chez les races, qui, actuellement du moins, tiennent la première place dans la hiérarchie des types humains. Ces races sont aussi les plus jeunes en civilisation, puisque les royaumes de l'Inde arj^enne se sont fondés postérieurement à ceux de TAssyrie et de la Babylonie, qui, eux-mêmes avaient été précédés de beaucoup

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par l'Egypte. Le premier grand essor civilisateur aurait donc été Tœuvre de la très ancienne race berbère ; le second appartiendrait aux Sémites ; le dernier, aux Aryens immigrés dans rinde, d'une part ; dans TEurope, de Tautre.

Mais, à quelque genre d'investigation que Ton veuille soumettre les conquérants de Tlnde, les Aryas primitifs, on est forcément conduit à étudier d'abord les aborigènes de l'Inde, c'est-à-dire les tribus tamiles, mongoles, aryennes, plus ou moins croisées ensemble, qui, jusqu'à nos joure, sont restées à l'état sauvage ou très barbare encore dans divers districts de rOindostan. En effet, chez ces résidus humains de l'Inde la plus primitive, on a quelque chance de rencontrer d'instructives survivances. — Leur esthétique littéraire est restée des plus archaïques ; nous allons en faire un examen rapide. Voici d'abord les Kasias, aujourd'hui encore constructeurs de monuments mégalithiques. On sait que le sifflet est le seul instrument musical de Tàge de la pierre, que retrouve Tarchéologic préhistorique. Or, les Kasias sont de grands siflleurs: peut-être même ont-ils encore un langage sifllé, tout en étant articulé, comme celui des Guanches canariens (1).

Chez la plupart des aborigènes de l'Inde, l'esthétique litu*raire ne sépare pas encore le chant parlé de la danse et de la mimique ; on en est toujours à Topéra-ballet des primitifs, aux spectacles chorégraphiques ayant un caractère collectif. Ces danses chorales sont de deux sortes : les unes sont guerrières ou cynégétiques ; les autres amoureuses.

Les Nagas dansent en troupes et simulent un combat ou une chasse. Seule, la population virile prend part à cotte représentation. Les danseurs s'avancent en ligne, en se couvrant de leurs boucliers. Ils feignent de lancer des javelots, puis de trancher la tète à l'ennemi vaincu. Cette tête postiche est représentée par une touffe d'herbes, La cérémonie se ter-

(1) Lajard, Bull, Soc. d'Anthropologie^ 1891. — Dalton, Etmologtj of Bengale 58.

l'esthétique littéraire des aborigènes. 309

mine par un chant triomphal et une danse générale, à laquelle prennent part les femmes. — Chez les Nagas de rOuest, les femmes ont leur danse à elles, qui est très gaie et très animée (1).

Les Kands ont aussi une danse de guerre, à laquelle ils se livrent, armés jusqu'aux dents et parés de plumes et de vêtements rouges. Une autre de leurs danses est une danse de chasse où Ton simule les divers incidents de la chasse aux buffles (2). — Mais la phase guerrière semble être en déclin chez les aborigènes de l'Inde, et il en est sans doute de même du goût de la chasse ; car presque tous ces indigènes sont agriculteur et pasteurs. Certains même, par exemple les Oraons, ont imaginé des danses agricoles, notamment celle du Kanna^ qui fête le moment de la plantation du riz. Jeunes filles et jeunes garçons dansent alors ensemble autour d'un jeune tronc de Karma coupé dans la forêt et décoré de guirlandes et d^étoffes (Dalton, loc, ciL^ 259). Le concours des deux sexes dans les danses est, d'ordinaire, un signe de civilisation relative. Il n'est pas rare chez ces aborigènes, surtout dans les danses d'amour.

Chez les Miris, les jeunes filles exécutent des danses très lascives (3). Chez les Kands, les jeunes filles et les jeunes garçons dansent en même temps, les premières serrées les unes contre les autres et formant un demi cercle ; en dansant elles chantent en chœur et les garçons leur donnent la réplique. Quand la danse et le chant ont produit une suffisante excitation, les rangs se rompent, les deux sexes se mêlent et les filles lutinent les jeunes gens en les pinçant légèrement, en les frappant de la main (4).

Les Hayas, les Hos, les Santhals forment de grandes ron-

(1; Dation, loc. cit.^ 29.

(2) ibid., 300.

(3, Ibtd., 29.

(4} làid.» 200.

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des OÙ les sexes sont mélangés ; ils dansent lentement, bien en mesure, en chantant un air mélancolique. Leurs danses sont souvent funéraires (1); mais, chez les Hos, elles servent à solenniser sept grandes fêtes annuelles auxquelles tout le monde prend part (2). — Chez les Jouangs, les femmes, sans autre vêtement que quelques touffes de feuillage attachées à la ceinture en avant et en arrière, dansent autour des hommes en chantant. Le bon arrangement de ces touffes, confomnément à la décence requise dans le pays, est, pour les femmes Jouangs, un très grand souci. Les hommes, entourés par ces femmes si peu vêtues, chantent et dansent comme elles (3). Les Kharouars exécutent de grands festivals chorégraphiques; mais, hommes et femmes dansent séparément, en groupes. Les femmes cachent leurs têtes sous leurs vêtements et un grand voile d'un tissu léger recouvre tout leur groupe (4). Les femmes des Boyai-s dansent en face des hommes, mais les yeux baissés et les mains jointes (5). GoutuAie analogue chez les Bhuiyas où les femmes dansent vis-à-vis des hommes, les touchant presque, mais le corps penché en avant et la tête couverte. Les tribus des Bhuiyas ont des fêtes spéciales, destinées à favoriser le fleuretage entre jeunes gens appartenant à des villages voisins. Filles et garçons sont, dans ces occasions, abandonnés à eux-mêmes ; les filles préparent le repas commun, acceptent les présents des hommes. La fête dure toute une nuit, pendant laquelle on danse et l'on chante des stances alternées : « Nous vous apportons, dit le chœur masculin, une fleur de Kachan, — Youlez-vous nous écouter? Nous chantons pour vous ». — A quoi le chœur des jeunes filles répond : « Il nous faut préparer le dîner, cher ; — U n'est pas question de chant, etc., etc. » (6).

(1) Dalton, loc. cit., 106.

(2) Ibid., 197-199.

(3) Ibid., 155.

(4} Ibid., 130.

(5) Ibid., 135.

(fi) Ibid., 143.

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Chez les Santhals, la danse est une institution ; chaque village a sa « place à danser », où, après le repas, les jeunes gens appellent les filles en jouant de la flûte et du tambour. Des guirlandes de fleurs, des plumes de paon parent les danseurs ; les filles sont couvertes de fleurs, de bijoux, de bracelets. Tous forment des bandes où les sexes se mélangent dans un ordre alterné, une fille entre deux garçons, mais les uns derrière les autres, et si pressés que les poitrines féminines touchent presque le dos des danseurs. Le groupe, ainsi disposé, se meut circulairement, en observant exactement la mesure, avec un ensemble parfait, comme si tous les corps n'en faisaient qu^un. Au centre, les musiciens dansent aussi on jouant et chantant; les danseurs leur donnent la réplique (1).

Dans les tribus des Boyars, qui appartiennent au groupe des Gonds, la danse représente une demande en mariage adressée par les jeunes filles aux hommes. Ceux-ci se tiennent bien droits en chantant avec accompagnement de tambours. I^s filles s'avancent vers eux, leur font une profonde révérence et chantent : « Personne ne mêle son chant au mien. Oui veut m' épouser? » — « Le tigre saisit TAsur et le mange. Qui veut m'épouser ?» — Allons. Père et mère ! Qui veut m'épouser? etc. (2) ». — Toutes ces peuplades ont des instruments de musique très primitifs : des tambours, des tambourins, des gongs, des flûtes en bambous, et les airs qu'ils chantent sont souvent en mineur. — En résumé, l'esthétique de ces aborigènes en est restée à la phase première, celle du clan sauvage, que nous avons trouvée un peu partout : Danse, chant, musique, mimique ne se sont pas encore dissociées et servent à des représentations, à des divertissements qui intéressent la petite communauté tout entière, quand ils ne sont pas destinés seulement à favoriser l'union des sexes.

:i) Dalton, loc, cit., 214-215.

■2 Dalton, loc, cit., 284.

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Cette phase, si primitive, de Testhétique littéraire, nous ne la pouvons rencontrer chez les Aryas védiques, qui, à Tépoque où les hymnes du Rig-Véda nous permettent de les étudier, étaient beaucoup plus avancés en civilisation, vivaient sous le régime de la petite monarchie, avaient une religion déjà complexe, une liturgie, à laquelle ils attachaient une importance extrême, des prêtres, qui sans doute n'étaient pas encore des Brahmanes, mais allaient le devenir. C'est à ces pieux personnages, que nous devons la conservation des hymnes védiques ; malheureusement ils ne se sont pas préoccupés de nous conserver autre chose et ces odes religieuses ne nous renseignent guère sur les origines.

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