LA POÉSIE J}V RIG-VÉDA
est si uniforme, dont le fond est si parfaitement dénué d'intérêt, inspire vite un profond ennui. Certaines pièces pourtant tranchent sur la monotonie des autres ; les unes traitent de sujets profanes et ont été englobées à tort dans le recueil ; d'autres, d'origine relativement récente, sont des interpolations brahmaniques. Quelques-unes sont dialoguées et ont pu servir jadis à certains festivals ou à certaines cérémonies de clans.
Un hymne fait une peinture animée de la joie des grenouilles, lors des premières ondées, d'automne. Elles coassent, dit le texte, comme des vaches et des veaux ; elles se visitent les unes les autres en sautillant, tout humides de pluie. La grenouille jaune s'en va convei'ser avec la verte, qui lui répond, etc. (1).
Le mythe de l'Aurore est le plus aimable de tous les mythes védiques. L'Aurore, c'est une belle jeune femme, précédant le Soleil, son époux ou son amant, qui la colore de ses feux (2). Elle ressemble à une jeune fille, que sa mère vient de laver (3). Immortelle et toujours jeune, elle assiste au défilé des générations humaines : « Ils sont morts, les humains qui voyaient l'éclat de l'antique Aurore ; nous aurons leur sort, nous qui voyons celle d'aujourd'hui ; ils mourront aussi, ceux qui verront les Aurores futures » (4). La conception est gracieuse, mais il est probable qu'elle est bien tardivement devenue religieuse.
L'hymne aux dés, composé par un joueur impénitent, n'a rien du tout de religieux ; mais il a quelque valeur poétique :
" Les dés sont, comme le conducteur de l'éléphant, armés d'un croc avec lequel ils le pressent. Ils brûlent le joueur de désirs et de regrets ; pour séduire les jeunes gens, ils se couvrent de miel. »
:\) RigVéda, sect. V, lect. VU. h. III. 2) Scct. I, lect. VIII, h. III.
(3) Sect. n, lect. I, h. II.
4) Sect. I, lect. VIII, h. I.
— « Roulés par terre, secoués dans Pair, ils sont privés de bras et commandent à celui qui en a, etc. » (I).
Très réaliste et très profane, cette petite pièce n'a guère de rapport avec la mythologie védique.
L'hymne à la mort a aussi un accent très humain ; ce peut être un chant funèbre composé dans les premiers temps de la société védique :
« Levez-vous ; entourez celui que le temps a frappé et, suivant votre Age, faites des eflbrts pour le soutenir » — « Laissez approcher avec leur beurre onctueux ces femmes vertueuses, qui ont encore leur époux. Exemples de larmes et de maux, couvertes de parures, qu'elles se tiennent debout devant le foyer. » — « Et toi, femme (la veuve), va, dans le lieu où, pour toi, la vie est encore. Tu as été la digne épouse du maître, à qui tu avais donné ta main. » — « Je prends cet arc dans la main du trépassé pour notre force, notre gloire, notre
prospérité. 0 toi, voilà ce que tu es devenu » — « Va trouver la
terre, cette mère — large et bonne, qui s'étend au loin. Toujours jeune, qu'elle soit douce, comme un tapis, pour celui qui a honoré les
dieux par ses présents » — « 0 terre, soulève-toi. Ne le blesse
pas. Sois, pour lui, prévenante et douce. 0 terre, couvre-le, comme une mère couvre son enfant d'un pan de sa robe. » — « J'amasse la terre autour de toi ; je forme ce tertre pour que ton corps ne soit point blessé, que les ancêtres gardent cette tombe. Que Yama creuse ici ta demeure. » — « Les jours sont pour moi ce que la flèche est pour les plumes, qu'elle emporte. Je contiens ma voix, comme le frein le coursier » (2).
Cette fois, enfin, nous rencontrons de la vraie poésie, primitive sans doute, mais chaleureuse et sincère, non déformée par le souci des rites et des expressions rituelles. Mais le Rig- Yéda renferme bien peu d'hymnes de ce style.
Certaines poésies dialoguées ont dû former le thème d'anciennes représentations scéniques. Dans Tune, Visvamitra interpelle des rivières, les prie de lui permettre de traverser leurs ondes et les rivières répondent au prêtre :
(1; Rig-Véda, sect. VU, lect. VIU, h. IL •2) Rig-Véda, sect. VU, Icct. VI, h. XIII.