LA POÉSIE DANS LES VÉDAS BRAHMANIQUES
Comme il arrive dans toutes les poésies ou effusions panthéistiques de Tlnde, il suffirait de remplacer, dans ce morceau, le mot (c esprit » par le mot « matière » pour que ridée générale devînt scientifique.
Tout change et le lyrisme postvédique a évolué comme toute chose. Avant d'arriver à la période de décadence, la poésie brahmanique a passé par une phase, où le style possède encore de la grâce et même une certaine vigueur, mais où Ton commence à abuser de la description, c'est-à-dire à manquer d'idées. Voici de courts extraits du Harivama^ qui suffiront à donner un aperçu de ce genre un peu anémique :
« 0 ma charmante amie, la lune, dont le disque est si brillant et dont ton visage me représente tout l'éclat, est maintenant voilée parles
Duages L'éclair se dessine en arc dans le ciel et ressemble à l'or
éblouissant de ta parure. L'eau jaillit de la nuée retentissante en filets aussi délicats que tes membres. Sur le sombre fond du nuage apparaît une ligne de grues, pareille pour sa blancheur à la rangée de tes dents, etc. » (i).
Le passage suivant est plus descriptif encore :
«< Le ciel est, comme un roi qu'on vient de sacrer et qui paraît, entouré des attributs de sa dignité : le nuage blanc est son diadème ; les ailes des cygnes lui servent d'émouchoir ; la lune, pleine et brillante, de parasol. Les nuages, dans cette saison (l'automne), semblent prendre un corps : les cygnes sont leur sourire ; les grues sont leurs voix. Les rivières s'en vont vers l'Océan, leur époux : leurs rives bordées de canards sauvages, voilà leurs seins ; leurs îles, voilà leurs reins arrondis avec grâce, etc. » (2).
Le tableau est coloré, joliment brossé; les phrases sont symétriques ; elles le sont même trop ; mais quand les auteurs s'amusent à fabriquer ainsi de la filigrane littéraire, c'est qu'ils n'ont rien à dire ou qu'on ne leur permet pas de dire quelque chose.
(1) Harivansa, lect. CLII (trad. Langlois) (Chant d'automne).
(2) Ibid., lect. LXXIL
326 LA LITTÉRATURE LYRIQUE DANS l'iNDE.
Le Bouddhisme, qui a révolutionné la pensée religieuse dans rinde avant d'en être à peu près expulsé, n'a point vivifié la littérature ; il Ta plutôt éteinte. La plupart des hymnes du Lalita-Vistara sont des oraisons aussi plates que pieuses. Çà et là quelques morceaux rappellent la poésie descriptive, dont je viens de donner des extraits et sont presque les seules parties lisibles du recueil. Voici, par exemple, la tentation du Bouddha; elle rappelle celle de Saint- Antoine et a pu lui servir de modèle :
« Lève-toi promptement ; jouis de la belle jeunesse ; les femmes des
dieux, regarde-les Elles ont le front poli, le visage bien fardé ; leurs
yeux sont grands et beaux, comme le lotus épanoui Regarde leur
sein ferme, élevé, arrondi ; regarde ces trois plis charmants à leur
taille et leurs hunches larges, et gracieusement arrondies Leurs
cuisses sont pareilles à la trompe de l'éléphant Elles ont la démarche du cygne Elles parlent avec grâce le langage doux et flatteur
de Tamour; Elles sont très savantes dans les voluptés divines et
très habiles à conduire les chœurs de chants et de danses. Elles sont nées avec de beaux corps dans le but du plaisir. Si tu n'éprouves pas de désir pour ces belles amoureuses, tu t'abuses étrangement dans ec monde, etc. >» (I).
Cette description sensuelle et colorée tranche sur la teinte amortie, terne et insipide des autres parties du recueil bouddhique : elle n'est évidemment qu'une survivance de Tépoque précédente.
Quand le Brahmanisme eut décidément vaincu le Bouddhisme, en lui faisant d'ailleurs de» larges emprunts, la poésie lyrique s'efforça de revenir k ses fonnes anciennes, mais sans produire désormais des œuvres originales. Pourtant un dernier genre essaya de fleurir : le lyrisme moral. En tout pays, c'est la phase ultime de la poésie ; elle est le signe de la maturité, même de la vieillesse, d'un âge où les poètes non seulement ne chantent plus, mais raisonnent, dissertent en conservant par pure tradition le moule lyrique d'autrefois.
(1; Lalita vislara ^édition de Calcutta), chap. XIII 'trad. Foucaux'.