V. — Poésie erotique ou morale
Longtemps les religions de Tlnde ont absorbé et détourné à leur profit presque tout le mouvement littéraire du pays. Pour que certains poètes aient eu Taudace de penser et d'écrire en traitant des sujets profanes, il a fallu laisser passer bien des siècles. Encore l'affranchissement a-t-il été des plus incomplets. Dans un petit recueil de stances publiées entre le VIII* et le X' siècle de notre ère (1), les pensées erotiques se mêlent curieusement aux maximes ascétiques. La forme de ces pensées, versifiées en Sanscrit, n'a pas grande originalité ; le style est très fleuri, mais avec des fleurs traditionnellement consacrées par la rhétorique indienne et fanées par un très long usage. Voici quelques-unes de ces pensées :
« Les jeunes femmes ont pour parure naturelle un visage, qui ne craint pas la rivalité de la lune, deux yeux capables de rendre ridicule la beauté du lotus, un teint qui l'emporte sur réciat de Tor, une forêt de cheveux comparables à un essaim d'abeilles, des seins ayant ravi leur charme aux grosseurs, que portent sur le front les éléphants en rut, des hanches robustes et une voix d'une douceur exquise » (2).
« Il faut choisir ici-bas entre deux cultes : celui des belles jeunes filles, aspirant uniquement aux jeux et plaisirs d'amour toujours renouvelés et que fatigue le poids de leurs seins, ou celui, qu'on rend dans la forêt à l'être absolu » (3).
Nombre de stances proclament l'irrésistible pouvoir de la femme amoureuse et toujours en ne parlant que de l'amour sensuel :
(1) stances erotiques, morales et religieuses de Uhartrihari (trad. par P. Regnaud).
(2; Ibid., 2.
3; Ibid., 18.
328 LA LITTÉRATURE LYRIQUE DANS l'iNDE.
« Ce que femme entreprend dans un accès de passion amoureuse, Brahmâ. lui-môme n'a pas le courage d'y mettre obstacle » (\).
» Le jour, oîi les hommes, qui se nourrissent de riz mêlé de beurre, de lait frais et de lait caillé, parviendront à maîtriser leurs sens, les monts Vindhyas traverseront l'Océan à la nage » (2).
Voici la mêm(? pensée, mais exprimée, cette fois brutalement et sans rhétorique :
« Un chien maigre, borgne, boiteux, sourd, ayant la queue coupée, rempli d'ulcères, souillé de pus, couvert de vermine, épuisé par la faim, affaibli par Tàge et dont la gueule est déchirée par les tessons qu'il ronge, poursuit encore les chiennes : le dieu de l'amour tourmente jusqu'aux mourants » (3).
L'ordre dans lequel sont rangées ces stances tantôt morales, tantôt immorales, semble jalonner l'évolution mentale d'un homme depuis la première jeunesse jusqu'à la maturité et la vieillesse. D'abord l'auteur se contente de célébrer les joies de l'amour sensuel, les irrésistibles séductions des femmes; puis il en voit le mauvais côté, se rebelle, se fâche et, brûlant ce qu'il avait adoré, fulmine contre le beau sexe de véritables imprécations.
« En apercevant une femme, qui n'est, à l'examiner de près, qu'une petite fille malpropre, le sage lui-même s'enflamme, se réjouit, éprouve des désirs et la comble d'éloges, en s'écriant avec ardeur : « C'est ma bicn-aimée! Elle a des yeux de lotus ! quelles larges hanches ! Quels seins relevés et opulents!.... Hé lus ! quelles sottises fait commettre l'aveuglement de la passion ! » (4).
Ce n'est encore que du désenchantement : Voici maintenant de*, la rage :
« Par qui a ét«î fabriqué ce dédale d'incertitudes, ce temple d'immodestie, ce séjour d'inconsidération, ce réceptacle de fautes, ce champ de méfiance semé de cent fourberies, cette barrière de la porte du ciel,
'1) Loc. cit., 19.
(2) Ibid., 21.
(3) Jbid.,20.
(4) Ibid., 24.