‹ L'évolution littéraire dans les diverses races humainesChapitre 128 sur 209 · POÉSIE EROTIQUE OU MORALE · texte numérisé non relu

POÉSIE EROTIQUE OU MORALE

cette bouche de la cité infernale, cette corbeille remplie de tous les artiûces, ce poison qui ressemble à de Tambroisie, cette corde qui lie les mortels au monde d'ici-bas, cette étrange machine — la femme en un mot?»(1).

Puis notre moraliste descend l'un après l'autre les degrés du découragement, du dégoût de vivre, il devient pessimiste ; ce n'est pas seulement la femme, c'est la société qui ne vaut rien :

« Que les avantages de notre naissance descendent en enfer ! que toutes nos bonnes qualités tombent encore plus bas ! Que notre vertu soit précipitée du haut d'un rocher ! Que notre parenté soit jetée au feu ! Que la foudre frappe sur-le-champ notre héroïsme, comme un ennemi ! Que les richesses, seules, nous restent ; car, sans elles, tout cela ne vaut pas un fétu » (2).

« Le riche est noble, sage, savant ; il sait distinguer le mérite ; il est éloquent; il est beau : toutes les qualités ont Tor pour point d'appui. » (3).

Puis viennent des conseils aux princes :

« 0 roi, si tu veux traire cette terre, comme une vache, soigne tes sujets, comme un veau. En les entourant constamment de bons soins, la terre, comme Tarbre Kalpa^ te donnera des fruits de toute sorte » (4).

La recommandation n'est pas d'un caractère très élevé, mais c'est que, pour l'auteur, le roi est une sorte d'animal capricieux et redoutable :

« Nul ne peut se flatter de posséder Tesprit d'un roi, dont la colère est allumée : le sacrificateur lui-môme se brûle, s'il touche au feu de l'autel. » — Se tait-on ? On dit que vous êtes muet. S'exprime-t-on facilement? On passe pour un écervelé ou pour un bavard. Si l'on s'approche, on est elTronté ; si l'on s'éloigne on est insouciant. A-t-on l'humeur facile? On est taxé de pusillanimité. Manquc-t-on parfois de patience ? On est traité de mal élevé : le devoir d'un serviteur est rempli de difficultés inextricables et un ascète lui-même ne parviendrait pas à l'observer. » (3).

!1) Loc. cit., 25.

(2) Ibid., 45.

(3) Ihid.

(M Ibid., 47.

330 LA LITTÉRATURE LYRIQUE DANS l'iNDE.

Aussi le poète se décourage, à mesure qu'il vieillit, et il incline à rhumilité ; il faut se courber :

« Les arbres courbent leurs branches sous le poids des fruits, dont elles sont chargées ; les nuages s'abaissent avec les eaux qui viennent de se réunir dans leur sein ; les sages n'élèvent pas une tête orgueilleuse dans la prospérité. Ce penchant à s'incliner est le signe naturel auquel on reconnaît les bienfaisants. » (1).

Toute cette désillusion a une conséquence très naturelle chez un Brahmane : le renoncement, Tascétisme, auxquels la religion prescrit de consacrer le dernier tiers de la vie. Aussi le recueil se termine par un bouquet de pensées, qui sont de vraies fleurs de poésie monacale :

« Il est une rivière appelée espérance : ses eaux sont les désirs ; elle est agitée par les flots de la concupiscence ; elle a pour crocodiles les passions, pour oiseaux les réflexions. Elle mine Tarbre de la fermeté planté sur ses bords : le goufTre de Taveuglement en rend la traversée très difficile ; ses bords escarpés sont les montagnes des soucis : les victorieux ascètes au cœur pur, qui en ont atteint l'autre rive, sont remplis de joie. » (2).

Une fois parvenu à ce degré de perfection négative, un homme n'a plus qu'à mourir au plus vite ; c'est ce que désire notre moraliste, pauvre naufragé de la vie ; c'est ce qu'il va faire :

« 0 Terre, ma mère ! Air, mon père ! Feu, mon ami ! Eau, ma sœur ! Ether, mon frère ! Voici le dernier hommage, que je vous rends, les mains jointes. Brillant de Téclat de tous les mérites, que j'ai acquis en vivant au milieu de vous, délivré de mon aveuglement par la science pure (la science des ascètes), je vais me confondre avec l'âme suprême. » (3).

Ce rêve d'absorption mystique dans le grand Tout, scelle bien la capitulation dernière d'un esprit mal émancipé à qui rcfîervescencc sensuelle de la jeunesse avait seulement masqué les dogmes brahmaniques, qui facilement reprennent leur esclave.

(1) Loc. cil.j 55.

(2) Ihid., 73.

(3) Ibid., 96.

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