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CHAPITRE XIII

La Littérature de Tlnde

(suite)

SOMMAIRE

I. Les poèmes épiques, — Le Hamayana et le Mahabharata. — Analyse du Hamayana. — Fantaisies délirantes. ^ Hyperboles excessives. — Fôte donnée par un ascète. — Les comparaisons — Accumulation de qualiflcatifs.

— Le dialogue de Ràma et de Sita. — Le coloris des descriptions. — Origines du Mahabharata. — Dimensions du poème. — Lo sujet. — Abus des qualificaUrs. — La morale dans les deux poèmes. — L'amour conjugal polyandrique.

— Le chien de Youdliichthira et le paradis* — La Descente aux Knfers. — La Bhagarad'Gita. — La poésie du panthéisme.

II. La poésie dramatique officielle. — Sa faiblesse. — Drames religieux.

— Vaudevilles brahmaniques. — Caractères de convention. — Le personnage du roi dans les drames. — Le personnage du brahmane bouffon. — Le personnage de Tascète. — Le style dramatique. — La prose dans les drames. — La mimique dans le théâtre brahmanique. — Les opéra»-ballets. — Théâtre réaliste chez les Tamils. — Le drame de Saranga. — Une Putiphar indoue. — Qiants et danses mimiques des bayadèrcs. — Daphnis et Chloé dans Tlnde.

III. Ce que vaut la littérature indienne. — Le style, ses qualités et ses défauts. — Débauche d'adjectifs. — Dédain de l'observation . — Etroitcsse des sentiments. — Le côté intellectuel. — Servilisme de la littérature indienne.

Dans ce chapitre, nous aurons à nous occuper non plus des origines et de la jeunesse littéraires de Tlnde, mais de son âge adulte, de son plein épanouissement. Cette floraison de la pensée poétique, il nous faudra Tétudier d'abord dans les poèmes épiques ; car ils représentent le plus grand effort littéraire de rinde.

Le poème épique parait être un genre littéraire propre à la race aryenne ; on n'en trouve, en effet, aucune trace dans les

334 LA LITTÉRATURE DE l'iNDE

littératures chinoise, égyptienne, sémitique ; au contraire rindc, la Perse, la Grèce, arrivées à un certain degré de civilisation, ont senti le besoin de recueillir leurs légendes principales, leurs traditions historiques et mythiques et de les fondre plus ou moins heureusement dans de grandes œuvres poétiques. En dehors de leur plus ou moins de mérite littéraire, ces vastes poèmes sont précieux pour la sociologie et la psychologie comparée des races ; car ils permettent d'apprécier le développement intellectuel des peuples au moment précis où, secouant définitivement la barbarie primitive, leur esprit se recueille et prend possession de lui-même.

L'Inde possède deux grands poèmes épiques : le Ramayana et le Mahabharata, Tous les deux sont postérieurs au Rig- Yéda et tous deux sont essentiellement brahmaniques. Us nous peignent une société immobilisée dans la monarchie absolue, où les rois sont entourés d'un prestige divin ; où les hommes sont groupés en castes rigides, nettement séparées et hiérarchisées ; où la première de ces castes, la caste sacerdotale des Brahmanes, tient le haut du pavé et a pétri à son gré les institutions et les croyances.

De ces deux poèmes, Tun, le Ramayana, est de beaucoup le plus ancien ; il nous raconte, à sa manière, la conquête de rinde méridionale par les Aryas. Des deux épopées, c'est la plus vivante, la plus colorée, la plus littéraire. Le second poème, le Mahabharata^ de date plus récente, nous retrace la chronique romanesques et surtout mythique des rois de Delhi. Le style en est beaucoup plus terne, plus empreint d'ascétisme. Le Ramayana est l'histoire poétique de la race dit(» solaire d' Ajodya et son héros est un Kchatriya ; le Mahabharata redit les hauts faits de la race dite lunaire des rois de Delhi, mais son titre est mystique (Maha, grand ; bharala^ devoir), et ses héros appartiennent à la caste des Brahmanes.

Le titre du Ramayana est simplement historique ; le poème relate, en effet, les aventures de Rama, qui n'est pas un personnage ordinaire ; puisque les dieux se sont mêlés de sa

naissance. Son père, le vieux roi Daçaratha n'avait pas de fils; grand malheur pour un roi et surtout pour un roi, dont la religion est le Brahmanisme. Heureusement les dieux, qui s'intéressaient à la maison royale d*Ayodhya, la cité sainte, firent don au monarque d*un nectar prolifique, que celui-ci fit boire à ses quatre femmes, lesquelles immédiatements conçurent, puis enfantèrent quatre fils : (1) Râma, Lakchmana, Bbarata et Çatrougha, qui tous devinrent des héros ; mais le plus héroïque de tous fut Râma, dont le nom signifie « Thomme qui plaît, qui se fait aimer » et à qui un ascète, Viçvamitra, devenu par ses macérations presque Tégal des dieux, avait fait don de la. puissance et de Y otitrepuissance (2).

Râma a épousé la belle Sîta, princesse née d'un sillon, alors que le roi Djanaka, son père putatif, labourait (3). Râma a toutes les vertus, il promet d'être un prince idéal au point de vue brahmanique ; mais, au moment de remplacer sur le trône son vieux père, qui abdique, le jeune prince en est empêché. Dans la vie du vieux roi, il y a ce que nous appelons métaphoriquement « un cadavre », mais un cadavre qui dans le poème n'est pas métaphorique. Dans sa jeunesse, étant à la chasse, Daçaratha, s' amusant à décocher au jugé ses flèches sur des animaux sauvages, qui venaient boire, a tué sans le vouloir, le fils d'un ascète brahmanique. Heureusement ce jeune homme avait pour mère une femme de la dernière caste, une coudra, sans cela le crime eut été irrémissible. L'ascète, privé de son fils, se contenta d'un talion relativement modéré ; il dit au meurtrier, qu'un jour, lui aussi, en mourant appellerait en vain son fils (4). L'oracle se réalisa par les intrigues de Kekeyi, l'une des femmes du roi, à qui jadis, dans un moment d'ivresse amoureuse, le roi Daçaratha avait

(1) Ramayana, t. I. 6 (traduction Fauche). {2' Ramayana, I, 10.

(3) Ibid,, 72.

(4) fbid., 180-183.

336 LA LITTÉRATURE DE l'iNDE.

promis d'accorder, quand elle» le voudrait, deux grâces, quelles qu'elles fussent. Kekeyi demande que Rama s'en aille dans les forêts vivre en anachorète pendant quatorze ans et que son fils, à elle, Bharata soit couronné à sa place.

Le vertueux Râma tient à faire honneur à la parole de son père; et Sîta, le modèle des épouses, revêt aussi la tunique d'écorce de l'anachorète et suit son mari dans les bois. Mais là, elle est enlevée par l'astucieux Ravana, roi des Rakchasas (mauvais génies), qui à travers les airs l'emporte dans sa capitale, à Lanka, où Râma, soutenu par le roi des singes et tout le peuple simien s'en va la délivrer.

Sans doute il faut voir dans ces singes et ces rakchasas les populations noires de l'Inde méridionale, les unes alliées aux Aryas, les autres résistant aux envahisseurs ; mais l'Inde n'a jamais eu le sens historique et le fond d'événements réels de cette légende est noyé sous un flot, sous un déluge, d'imaginations fantastiques. Ce n'est plus ici la sobre et élégante fantaisie des Grecs; mais bien un vrai délire d'invention, où l'on a tout-à-fait perdu de vue les limites du possible.

L'arc d'Ulysse, qui défie les efforts des prétendants, n'est rien auprès de l'arc divin, qu'il faut tendre pour épouser Sîta ; celui-ci est si énorme, que, pour le traîner, il faut un char à huit roues et huit cents hommes (1). De même notre tentation de Saint Antoine est bien pauvre auprès de celle de Viçvamitra, qui, après un millier d'années de pénitence, se laisse séduire par une délicieuse Apsara dépêchée auprès de lui par les dieux inquiets. L'ascète succombe et, sa faute lui faisant perdre tout le fruit de ses mérites antéricmra, le saint homme se macère encore durant un deuxième millier d'années : nouvelle apsara toujours expédiée par les dieux. Cette fois Viçvamitra flaire le piège et métamorphose la nymphe en rocher ; mais, comme il y a mis de la colère, il est encore mo-

(1; Ramayana^ U 1, 73.

LES POÈMES EPIQUES. 337

ralement déchu et obligé de recommencer un troisième millier d'aimées de pénitence, etc. (1).

En revanche, nous retrouvons dans le Ramayana certaines légendes asiatiques, qui nous sont bien connues : notamment une édition embellie du sacrifice d'Isaac (2) et Timmaculéeconception chez une nymphe, que le Dieu Soleil féconde, en la touchant légèrement de la main (3).

Mais le poème indien renferme bien d'autres merveilles toutà-fait indiennes. Le roi des Rakchasas, Ilavana, a le pouvoir de prendre à son gi*é toutes les formes. Ce don protéiforme est d'ailleure assez libéralement répandu dans le Ramayana puisque le sorcier Mdritclia le possède et aussi le singe Hanoumàt (4). Quand ce brave et vertueux singe Ilanoumàt fend les aii-s au-dessus de POcéan pour aller trouver Sîta ravie par Ravana, une énorme sorcière marine, une rakchasi, Tarrôte en tirant fortement sur son ombre, comme sur un manteau (5).

Il va sans dire que le poème est tout semé de merveilles animiques. Les flèches sont des êtres intelligents; elles exécutent les missions destructives, qui leur sont confiées ; puis reviennent docilement dans le carquois de Tarcher (6). Certains chars se meuvent spontanément, comme des animaux (7). Quand Todieux Ravana emporta la belle Sîta à travers les airs, le roi des oiseaux lui livra bataille et Tespace infini du monde avec tous les êtres animés ou non fut enveloppé d'une profonde obscurité (8) ; les animaux sauvages couraient en foule, dans la direction suivie par le ravisseur; les arbres eux-mêmes,

(1) Ramayana, t. I, 67-69.

(2 Ramayana, t. I, 6i-65.

;3} Ibid., t. H, 175.

(4) Ibid., I, 310, etc. o; Ibid., n, 56.

16; Ibid.^ \y 269 et passim.

7) îbid., 1, 271.

(S; tbid,, I, 321, etc.

Évolution uttérajre. 22

338 LA UTTERATURE DB l'iNDE.

ne pouvant se déplacer, se penchaient, inclinaient leurs cimes, montrant ainsi leurs bonnes intentions.

Durant les batailles du Ramayana, la terre aspire à être jonchée de cadavres et, quand elle est inondée de sang, «elle rit par la bouche entr'ouverte des guerriers expirants » (1). Sur les sommets des montagnes croissent des plantes-panacées ; il suffit d'en respirer le parfum pour que les flèches, fichées dans le corps, en glissent doucement à terre, tandis que les plaies faites par ces flèches, se cicatrisent à Tinstant (2).

Dans le Ramaijana^ Thyperbole prend des proportions grandioses. Ainsi, à Lanka, Ravana sur son trône est entouré de plusieu|s centaines de milliers de femmes (3). Quand il en aura besoin, les ours se rassembleront autour de Ravana par dizaines de billions (4). Sur Tordre de leur roi, trois koti% c'est-à-dire trois fois dix millions de singes, se mettent à la recherche de Sîta enlevée (5). Ce n'est rien encore. A l'appel de ce monarque simien, 3200 kotis, c'est-à-dire, trente-deux milliards de singes accourent des sommets du mont Kêlasa et tous ont les épaules couvertes d'une crinière léonine (6). A. Lanka, dans son palais, Ravana possède un char qui a quatre yogdanas^ c'est-à-dire quatre kilomètres 22 mètres 1/2 de longueur (7). Sous le seul poids du glorieux singe Hanoumàt, une haute montagne gémit et, secouée par le quadrumane, elle semble danser avec ses hautes cimes (8). Du reste tous ces héros, jouent à la balle avec les cimes alpestres. Ainsi, dans une bataille, Ravana arrache une cime couronnée de forêts et

(1) Ramayana, t. II, 143.

(2) Ibid., II, 239-250.

(5) Ibid., Il, 9.

(6) Ibid., II, 10.

(7) Ibid., II, 64.

(8) Ibid., II, 116.

la lance sur le roi des singes, qui, de son côté et sans effort, morcelé avec ses flèches ce gigantesque projectile (1). Nila, Tun des généraux de l'armée des singes, jette au géant Koumbhakarna une cime, que celui-ci brise tout bonnement avec son poing (2). De même, Hanoumât arrache une cime « avec ses éléphants, son or, sa richesse de mille métaux » (3).

Ce n'est encore que de Thyperbole ; voici maintenant de rims^ination hyperbolique. Après le départ de Râma pour les grands bois, son père est mort de chagrin ; mais son frère Bharata n'a pas voulu accepter le pouvoir. A la tête d'une armée ce prince va chercher Râma pour le supplier de monter sur le trône. En route, dans la forêt, Bharata et son armée rencontrent un saint anachorète, qui entreprend de leur donner une fête. L'hermite est dépourvu de tout; mais ses sublimes austérités l'ont rendu maître des dieux mêmes ; il veut et aussitôt les prodiges affluent. Les rivières roulent des flots de rhum, de vin, de sirop; le miel, les liqueurs coulent des arbres; il pleut des fleurs; l'air s'imprègne de suaves parfums; une musique céleste rempHt tout l'espace éthéré ; les musiciens sont des demi-dieux, les gandharvas, et au son de cette mélodie dansent les chœurs des nymphes (apsaras). En même temps le sol s'aplanit de lui-même et se couvre d'arbres à finiit. De superbes palais jaillissent de terre. Les rivières coulent sur une vase de lait caillé et des onguents célestes, de couleur jaune, en enduisent les bords. Les plus belles des bayadères célestes viennent chanter et charmer les yeux des invités. Des essaims de nymphes (apsaras)^ divinement parées, éclatantes comme l'or, flexibles comme les fibres du lotus accourent, au nombre de vingt mille, enivrer d'amour les guerriers et trente mille autres femmes leur apportent leur voluptueux concours. Puis on se met à festiner.

(i) hamayana^ U, 215.

{2} Ibid,, n, 230.

(3) iôtd., II, 240.

Les mets ont le goût de Tambroisie. Il y a des lacs de lait caillé, des étangs pleins de rhum, des monceaux de viandes, des paons, des perdrix, des gazelles, des chèvres, des sangliers rôtis ou bouillis, assaisonnés avec un extrait de fleurs ou nageant dans une sauce exquise. Surgissent ensuite, par milliers, des miroirs, des souliers, des pantoufles, des collyres, des peignes, des rasoirs, des ombrelles, des cuirasses admirables, des lits, des sièges, même des poudres dentifrices qui donnaient aux dents un éblouissant éclat (1). J'ai beaucoup abrégé le récit de ces merveilles ; mais ce court résumé suffit pour donner une idée de ce que peut l'imagination indienne, alors qu'elle lâche la bride à ses fantaisies.

Nous avons noté jadis, que les poètes chinois remplaçaient toujours les métaphores par des comparaisons. Sans proscrire absolument la métaphore, les poètes de Flnde en usent aussi modérément ; ils préfèrent de beaucoup la comparaison, qui satisfait mieux leur penchant à décrire. Métaphores et descriptions sont souvent exagérées, mais parfois gracieuses. 11 en est, qui sont de style et reviennent à satiété. On abuse partout du lotus et de la lune. Un homme ou une femme, qui s'évanouissent sous le coup d'une émotion, tombent toujours « comme un arbre ou un bananier coupés au pied ». Il est des rapprochements étranges, par exemple, celui qui assimile la mère de Rama, tressaillant de plaisir, en voyant son fils « à une vache aimante, reconnaissant son veau » (2). Mais cette comparaison avec la vache est très noble dans l'Inde, où la vache est un animal sacré. D'autres comparaisons sont plus originales : Autour du trône de Ravana, les grands sont « comme le halo de la lune » (3). En entendant sa femme Kekeyi lui demander l'exil de Râma, le vieux Daçaratha sent son poil se hérisser d'elTroi « comme celui

(Ij Uamayana, t. I, 210-216.

d'un antilope mâle voyant une tigresse >^ (1). Avant de faire sa demande, Kekeyi s'était dépouillée de ses parures et était devenue, « comme le ciel enveloppé de ténèbres, quand Tasire de la nuit s'est éclipsé » (2). Le roi l'avait caressée, « comme un grand éléphant caresse avec la trompe sa plaintive compagne, que la flèche empoisonnée du chasseur a blessée » (3). Dans le gynécée de Ravana, les femmes sont, « comme des étoiles tombées des cieux » (à).

Toutes ces comparaisons sont prises dans la nature et l'auteur du Ramayana, le poète Valmiki, a des beautés de la nature un sentiment très vif et souvent juste. Parfois cependant il emprunte ses termes de comparaison à des faits d'ordre moral et même il les accumule à l'excès, comme dans l'exemple suivant : C'est Sîta captive, qui paraît, « comme la richesse tombée, la mémoire qui s'affaisse, comme une espérance envolée, comme un ordre non soutenu par la puissance, comme une gloire qui se dément, comme la foi en butte au mépris, comme une postérité détruite, comme une espérance envolée, comme une déesse tombée du ciel, comme un ordre foulé aux pieds, comme un autel souillé, comme une flamme éteinte, comme le croissant de la lune sans lumière » (5). Ces accumulations des qualificatifs sont habituels aux poètes Indiens. A regret, ils se contentent d'un adjectif; il leur en faut des cortèges ; ainsi Sîta est une « dame illustre, aux grands yeux, à la taille charmante, aux lèvres de corail, aux dents brillantes, au visage rayonnant, comme la pleine lune » (6). La poésie indienne a besoin d'exubérance; et la sobriété, la concision sont des vertus littéraires,- qu'elle ne soupçonne même pas.

(1) Ramayana f t. I, 108.

(2) Ibid., 106.

3) Ibid.,l, 106.

(4) Ibid., II, 65.

(5) /Wd., II, 72-75.

;6î Ibid., I, 284-304.

342 LA LITTÉRATURB DE l'iNDE.

Ces défauts sont graves ; ils sont incompatibles avec la vigueur virile du style ; mais ils n'excluait pas toujours Télégance, le coloris et la grâce, qualités incontestables des quelques fragments que je vais maintenant citer.

A Râma, qui, sur le point d'abandonner le trône pour aller dans les bois vivre en anachorète, conseille à sa femme Sîla de rester pour consoler la vieillesse de sa mère, la princesse répond :

« Séparée de toi, je ne voudrais pas habiter même dans le ciel : je te le jure... par ton amour et ta vie ! Tu es mon seigneur, mon gourou^ ma route, ma divinité. JMrai donc avec toi : c'est là ma résolution dernière. Si tu as tant de hâte pour aller dans la forêt épineuse, impraticable, j'y marcherai devant toi, brisant de mes pieds, pour t'ouvrir un passage, les grandes herbes et les épines. Pour une femme de bien, ce n'est pas un père, un fils, ni une mère, ni un ami, ni son âme ellemême, qui est la route à suivre : Non ] son époux est sa voix suprême ! Ne m'envie pas ce bonheur; jette loin de toi cette pensée jalouse, comme l'eau, qui reste au fond du vase après que l'on a bu. Emmène-moi, héros, emmène-moi sans déOance; il n'est rien en moi qui sente la méchanceté, etc.» A cette prière, R&ma répond en énumérant les dangers des grandes forêts : « Dans les bois, repairent les tigres, qui déchirent les hommes... On est, à cause d'eux, en des transes continuelles, ce qui fait du bois, mon amie, une chose affreuse! — Dans les bois, circulent de nombreux éléphants, aux joues inondées par la sueur du rut ; ils vous attaquent et vous tuent ; ce qui fait du bois, mon amie, une chose affreuse ! — On y trouve les extrêmes de la chaleur et du froid, la faim et la soif, les dangers sous mille formes ; ce

qui fait du bois, mon amie, une chose affreuse! » Demeure ici; tu

n'auras point, pour cela, cessé d'habiter dans mon cœur, et..., tu n'en seras pas, ma bien aimée, plus éloignée de ma pensée. Mais Sîta a l'obstination d'une femme amoureuse ; elle ne veut rien entendre : « Le dieu Çatacratou lui-même, répond-elle, n'est pas capable de m'enlever, défendue par ton bras. Combien moins le pourraient tous ces animaux qui errent dans les forêts ! Je n'ai aucune peur naturellement des lions, des tigres, des sangliers, ni des a^utres bêtes, dont tu m'as peint l'abord si redoutable au milieu des bois... Mourir là d'ailleurs vaut mieux pour moi que vivre ici! Emmène-moi, fils de

Raghou ; car j'ai un désir bien grand d'habiter les forêts avec toi : je t'en supplie, courbant la tête... Je suis déterminée à te suivre ; mais, si

tu refuses... je te le dis en vérité et tes pieds, que je touche, m*en seront témoins, j'aurai bientôt cessé d'être : n'en doute pas. » A ces mots prononcés d'un accent mélodieux, la belle Mithilienne au doux parler, triste, navrée de sa douleur, tout enveloppée à la fois de colère et de chagrin, éclata en pleurs, arrosant le désespoir avec les gouttes brûlantes de ses larmes. »

Résister à de si tendres supplications était bien diiTicile. Râma cède. Il a seulement, dit-il, voulu éprouver sa femme et puis il hésitait à lui faire échanger sa luxueuse existence pour la dure vie de l'anachorète :

«t Mais puisque, dans ton amour dévoué pour moi, tu ne tiens pas compte des périls, que la nature a semés au milieu des bois, il m'est aussi impossible de t'abandonner qu'au sage de répudier sa gloire. — Viens donc, suis-moi, comme il te plait,.ma chérie. Je veux toujours faire ce qui est agréable à ton cœur, ô femme digne de tous les respecte. » (1).

Tout ce dialogue, que j'ai dû abréger beaucoup, manque évidemment de vigueur ; mais il est plein d^un charme pénétrant 6t exprime les sentiments les plus délicats, que nous ayions encore trouvés dans notre voyage d'exploration littéraire.

A côté de ces beautés de genre moral, on en trouve de genre purement sensitif : ce sont des descriptions parfois exquises ; car les poètes indiens ont un très vif sentiment des beautés de la nature et leurs tableaux n'ont jamais la platitude de ceux des poètes chinois. Râma, errant dans les forêts avec Sita, fait remarquer à sa compagne la splendeur des paysages :

«< Vois quelle variété d'oiseaux peuple cette montagne, parée de hautes crêtes... Les unes ressemblent à des lingots d'argent ; celles-ci paraissent telles que le sang; celles-là imitent les couleurs de la garance ou de l'opale ; les autres ont la nuance de l'émeraude. Telle semble un tapis de jeune gazon et telle un diamant, qui s'imbibe de

lumière » « Vois-tu ces arbres déchirés par la défense des éléphants,

comme ils pleurent avec des larmes de résine ! De tous côtés, les grillons murmurent une élégie en leurs chants prolongés. Ecoute cet oiseau, à qui l'amour de ses petits fait dire : « Fils ! Fils!... Fils! Fils! »,

(ij Bamayana, t, 1, 13a-139.

comme autrefois le disait ma mère d'une voix douce et plaintive. Voici un autre habitant de Tair, c*est Toiseau-mouche. Perché sur les épaules branchues d*un vigoureux shorée, il semble faire une partie dans un concert alternatif et répond aux chants du coucou. Voici une liane courbée sous le faix de ses fleurs et qui cherche son appui sur un arbre fleuri, comme toi, reine, quand, fatiguée, tu viens appuyer sur moi tout le poids de ta jeune personne. — A ces mots, la belle Mithilienne au doux parler, assise sur les genoux de son époux, se roula sur la poitrine du héros et, belle comme une fille des dieux, elle enivra de caresses le cœur de R&ma. » (1).

Dans cette épopée touffue et souvent délayée, où le récit se traîne, coupé par d'inutiles épisodes, où la fable est noyée sous un déluge de prodiges absurdes jusqu'à Tenfantillage, il y a un bon nombre de passages, comme ceux que je viens de citer, et ils feront vivre ce vieux poème composé par Yalmiki quelque huit cents ans avant notre ère.

Le second grand poème épique de Tlnde, le Mahabharaia^ nous arrêtera moins longtemps, non qu'il ne soit plein d'intérêt pour l'ethnographie et la psychologie des races humaines; mais il est, en général, littérairement inférieur au Raniaynna, A quelle date a-t-il été composé? On ne le sait trop : probablement du vin' au ii° siècle avant Jésus-Christ. Ce n'est pas, comme le Ramayana, l'œuvre d'un seul poète; mais un énorme recueil de légendes sans lien, sans unité de plan. Comme nos cathédrales du moyen-àge, il a dû mettre plusieurs siècles à grandir. De dimension démesurée, il est aux autres poèmes épiques ce que le méyatheriiim est aux vertébrés ordinaires. La poésie de l'Inde s'exprime ordinairement en distiques, en s/o/cas, or le Mahabharata renferme 120,000 distiques, soit 240,000 vers. A lui tout seul, il est plus long que tous les autres poèmes épiques du monde mis ensemble. Le sujet, surchargé d'épisodes, est la légende héroïque des rois de Delhi, de la race lunaire ; la guerre pour la suprématie dans l'Inde entre les fils de deux frères, Pandou et Dhritarachtra.

(1) Ramayana, t. I. 219-222.

Les frères Pandou sont au nombre de cinq. Quant à Dhritarachtra, il avait cent fils et une fille. Ce sont les fils de Pandou qui représentent le bon droit, les beaux sentiments, la générosité et qui par suite triomphent.

Le style du Mahabharata est naturellement fort inégal ; mais en général il est esthétiquement inférieur à celui du iî«mayana, dont il a tous les défauts et assez rarement les qualités. Plus diffus encore, il a moins d'éélat ; les substantifs y traînent toujours derrière eux une procession d'adjectifs ou de qualificatifs. En voici un exemple :

« La mer, reine des rivières, demeure du feu des régions inférieures, alliée des Âsouras qu'elle a recueillis, redoutable à voir, trésor sans fin des sucs dont se nourrissent les êtres ; la mer divine et fortunée, source suprême de l'ambroisie des immortels, incommensurable, trop vaste pour la pensée, très pure dans ses eaux, merveilleuse, formidable, glaçant d'effroi par le bruit des êtres qu'elle recèle, rendant un son épouvantable, se tordant en des tourbillons profonds, sujet de crainte pour toutes les créatures, tirant sa force du vent et du balancement des marées, grossie par la tempête et comme sautant toujours avec ses vagues en mouvement, etc., etc., etc. » (1).

Je m'arrête et à mi-chemin.

Pour la moralité, les deux poèmes se valent. Ils sont l'un et Vautre émaillés de maximes. Nous avons vu tout à l'heure le dévouement de Sîta. Son mari, Râma, « était plein de charité pour tous les êtres, secourable, libéral, défenseur des gens de bien, ami des faibles réfugiés sous sa protection, reconnaissant, ferme dans ses résolutions, maître de son âme » (2). Bans le Mahabharata, le mariage de la belle Draupadi av(»c les cinq frères Pandou, heurte assez fort nos idées sur la moralité sexuelle, mais la morale est relative et la polyandrie a été et même est encore assez répandue dans l'Inde, puisqu'elle continue à être en vigueur dans le Thibet, à Ceylan, en pays tamonl. Draupadi aime d'ailleurs ses cinq maris, exactement

(1) Th. Pavie, Fragmmfs du Mahabharata, 68. % Ramayanay l, 89.

346 LA LITTÉRATURE DE L'iNDE.

comme Stta aimait le sien, et, quand elle est, comme Stta, victime d'un rapt, elle glorifie ses héroïques époux, à peu près comme le fait Slta parlant à Ravana, son ravisseur.

« Non, dit-elle, je n'ai ni souci, ni terreur, lorsque je vois Youdichtliira... Son visage a la couleur de Tor pftle ; il a les yeux larges, le nez proéminent, la taille élancée ; c'est le meilleur des fils de Kourou : il est mon époux ! — Cet autre, aux longs bras, que tu vois debout sur sod char, aussi grand que l'arbre çâla, les lèvres serrées, les sourcils contractés ; c'est Vrikodara et il est mon époux ! — Cet habile archer, à l'âme ferme, constante, plein de respect pour les vieillards, c'est Ardjouna... et il est mon époux! — Cet autre, célèbre par sa beauté, protégé par les Pandayas, ferme dans ses vœux, m'est plus, cher que la vie ; c'est le héros Nakoula et il est mon époux ! — Cet autre, enfin,

éclatant comme la lune et le soleil, orateur même parmi les sages,

plein de savoir ; ce héros, plein d'ardeur et de prudence, c'est Sahadêra : il est mon époux! (i).

Cette fidélité vertueuse et éloquente pour cinq jeunes maris, nous transporte dans un milieu social bien particulier. Je note, en passant, le fait, comme attestant, une fois de plus, la variabilité de la morale. Mais le Mahabhrata glorifie aussi des sentiments plus voisins des nôtres. Dans le XVII' livre du poème, les frères et Draupadi, leur commune femme, se mettent en route, après la victoire, pour la montagne sacrée de l'Himalaya, le mythique Mérou (2). A mesure qu'ils avancent, ils meurent successivement sous la fatale influence de leurs fautes passées. Enfin il ne reste plus que Youdhichthira et son chien. Survient Indra, qui se charge d'introduire le prince dans son paradis, le Swargha, mais le héros Youdhichthira ne consent à entrer dans le séjour de délices, que si son fidèle compagnon à quatre pattes y pénètre avec lui et le Dieu Indra est obligé de se conformer à ce désir. Dharma lui-même, le dieu des morts est touché de cet héroïsme et il dit au prince : « Uabandon fait par toi du char divin, en disant : « Ce chien

(1) A. Sadous, Fragments du Mahabharata, 104, 105, 106.

LES POÈBfES ÉPIQUES. 347

est dévoué », fait qu'il n'y a dans le ciel personne qui t'égale, ô prince des hommes » (1).

Une fois admis .dans le paradis, Youdhichthira y cherche en vain ses frères et Draupadi ; sans eux, le séjour céleste lui serîdt insupportable et il n'y voudrait pas rester. Un messager divin conduit le héros dans l'enfer où languissent et souffrent les siens. Cette descente aux enfere est un des plus célèbres épisodes du Mahabharata :

« Descente sinistre et effrayante, sombre retraite des âmes coupables, environnée de noires ténèbres, enveloppée d'algues impures, souillée de l'odeur du péché qu*exhalent partout la chair et le sang; lieux encombrés d'or et de chevelures, fourmillant d'insectes et de vers, d'où jaillissent des flammes dévorantes ; où planent des corbeaux, des vautours et des monstres ailés dont la masse se dresse, comme les crêtes du Vindhya. — Le roi marchait au milieu des cadavres, dans cette odeur infecte, les cheveux hérissés, l'esprit plein de tristes pensées. Devant lui, le fleuve inaccessible roulait ses ondes flamboyantes et la forêt de glaives balançait ses feuilles acérées. Il vit les rochers de fer, les fossés de lait bouillant, les cuves d'huile incandescente, les arbres aux épines meurtrières et tous les supplices des méchants. »

Chemin faisant, le héros entend de lamentables appels :

«( A l'ouïe de ces plaintes lamentables, qui s'élevaient à ses côtés, Youdhichthira, vivement ému, s'arrêta, en disant : hélas ! Ces voix mainte et mainte fois familières à son cœur, il ne pouvait les reconnaître dans leur expression douloureuse. Mais tout-à-coup éclairé, consterné : « Va, cria-t-il au messager; retourne vers ceux dont tu poursuis les ordres ! Quant à moi, je ne retourne pas : Qu'ils me voient ici immobile et puissé-je ainsi adoucir les tourments de mes frères malheureux! » — A peine avait-il dit ces mots que les dieux, à la suite d'Indra, descendirent dans le gouffre infernal. A l'éclat de la pure lumière émanée de tant de vertus, soudain disparurent les ténèbres et s'évanouirent les supplices des méchants. Le fleuve ardent, la forêt épineuse, les lacs, les rochere s'eflacèrent et les corps innombrables des morts n'off'usquèrent pluâ les regards du roi juste. Un souffle doux et parfumé, apportant une fraîcheur délicieuse, voltigea sur les pas des dieux et l'enfer s'éclaira de la splendeur du ciel. » (2).

il Ph. Ed. Foucaui. Le Mahabharata^ onze épisodes, 425.

'2 Trad. par F. G. Eichboff, in Tableau de la littérature du nord, etc., p. 459.

348 LA LITTÉRATURE DE l'iNDE.

Des nombreuses descentes aux enfers, dont nous ont gratifiés les poètes, aucune n'est aussi humaine que celle-là, mais Taccent de ce morceau, comme celui du poème tout entier, est différent de celui du Ramayatm, Cet accent a quelque chose de moins frais, de moins jeune, et la différence s'accuse surtout dans les parties philosophiques du Mahabharata dans la Bhagavad-Gila (chant du bienheureux), le plus bel hymne, qui ait jamais été composé en l'honneur du Panthéisme, si voisin de notre matérialisme scientifique. J'en citerai quelques passages, mis par le poète dans la bouche de Vichnou, personnifiant l'àme, le double de l'univers.

« Au-dessus de moi, il n'y a rien ; à moi est suspendu TUnivers, comme une rangée de perles à un fil. — Je suis dans les eaux la saveur ; je suis la lumière dans la Lune et le Soleil, la louange dans

tous les Vèdas, le son dans Tair, la force masculine dans les hommes, le parfum pur de la terre, dans le feu la splendeur, la vie dans tous les êtres, la continence dans les ascètes. — Sache... que je suis la semence inépuisable de tous les vivants, la science des sages, le courage des

vaillants, la vertu des forts, etc. » (l). « Comme dans Tair, réside

un grand vent soufflant sans cesse de tons côtés, ainsi résident en moi tous les êtres... — A la fin du Kalpa, les êtres rentrent dans ma puissance créatrice. Au commencement du Kalpa, je les émets de nouveau. — Immuable dans ma puissance créatrice, je produis ainsi par intervalles tout cet ensemble d'êtres sans qu'il le veuille et par la seule vertu de mon émanation. >> (2). — « Je suis l'âme, qui réside en tous les êtres vivants ; je suis le commencement, le milieu et la fin des êtres vivants. » (3). « .. ..Je suis le temps sans limites; je suis le fondateur, dont le regard se tourne de tous côtés; la mort qui ravit tout et la vie

des choses à venir. » « Je suis la chance des trompeurs, l'éclat des

illustres, la victoire, le conseil, la véracité des véridiques. » (4) «Je

suis la pénitence des ascètes, la règle d'action de ceux qui désirent la victoire, le silence des secrets, la science des sages. » (5).

En parlant ainsi, l'âme de l'Univers a pris la forme humaûne

(1) Bhaghavad-Gita (Trad. Emile Durnouf], 97-98.

(2) Ibid., 115.

(3) Ibid., 131.

(4) Jbid., 135.

(5) Ibid., 137.

La POESIE DRAMATIQUE OFPlClELLE. 34Ô

de Krichna, Tune des incarnations de Vichnou. Son interlocuteur Ardjouna le supplie de se montrer sous sa forme réelle, pantbéistique. Le dieu y consent, mais Ardjouna en est aussitôt tout épouvanté :

«* Ta grande forme, oîi sont tant de bouches et d'yeux, de bras, de jambes et de pieds, tant de poitrines et de dents redoutables : les mondes, en la voyant, sont épouvantés ; moi aussi. — Car, en te voyant toucher la nue et resplendir de mille couleurs ; en voyant ta bouche ouverte et tes grands yeux étincclants, mon àme est ébranlée, je ne puis retrouver mon assiette ni mon calme, ô Vichnou, — Quand j'aperçois ta face armée de dents menaçantes et pareille au feu qui doit embraser le monde, je ne vois plus rien autour de moi et ma joie est partie. Sois-moi propice, maître des dieux, demeure du monde. » (1).

Sans doute ce n'est que de la poésie métaphysique; mais la métaphysique en est jeune, vivante, assez mélangée encore d'anthropomorphisme pour a^ oir du corps et de la couleur, aussi a-t-elle jeté le vieux poète indien dans un véritable accès d'enthousiasme, qui aujourd'hui même, nous fait le lire avec quelque intérêt, quoique la trempe de son esprit diffère radicalement de la nôtre. Dans cet épisode de la Bhagavad-Gitay le Mahabharata est supérieur au liamayana^ comme l'adulte l'est à l'enfant.

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