‹ L'évolution littéraire dans les diverses races humainesChapitre 131 sur 209 · II. — La poésie dramatique officielle · texte numérisé non relu

II. — La poésie dramatique officielle

La revue, forcément très rapide, que j'ai entrepris de faire, m'oblige à ne mentionner que les œuvres principales. Or, le Ramayami et le Mahabharata constituent ce qu'il y a de vraiment remarquable dans la poésie épique de l'Inde ancienne. Je ne dirai donc rien ni des œuvres plus anciennes, ni des imitations pâles, par exemple, du Rhagou-Vança de Kalidasa, qui a tous les défauts du Ramayana sans les qualités. C'est maintenant de la poésie dramatique, qu'il me faut parler.

Or, la littérature dramatique de l'Inde ancienne est de très

;i) ibid., 147.

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médiocre valeur. Elle est d'ailleurs assez peu considérable, puisqu'elle compte seulement une soixantaine de drames, tandis que la Chine en a cinq à six cents. C'est qu'en Chine, la littérature dramatique est et a toujours été populsûre. Au contraire, dans rinde, elle est restée une littérature à l'usage des castes brahmanique et guerrière. Les drames indiens ne se jouaient que rarement, dans des occasions solennelles, souvent durant les saisons consacrées à telle ou telle divinité (1). Toujours, en effet, ces pièces représentent les aventures des dieux mélangées à celles des mortels et ces mortels sont habituellement des rois. L'amoureuse est fréquemment une apsara, une nymphe.

Ces drames, que l'on peut appeler officiels, sont écrits, presque entièrement en Sanscrit, c'est-à-dire dans une langue morte et très altérée, une sorte de Sanscrit de cuisine. Pourtant le brahmane des drames parle Prâcrit (2). La forme de ces pièces est aussi artificielle que le reste. Elles sont en prose mélangée de couplets, exactement comme nos vaudevilles. Le style en est prodigieusement affecté, marivaudé, émaillé de coinparaisons forcées, d'expressions cherchées et aussi peu naturelles que possible. Il en est ainsi, du moins, dans les drames de Kalidasa, qui sont les types de ce genre faux et maniéré.

Dans ces pièces de Kalidasa, il n'y a ni la moindre action, ni la moindre observation ; l'art scénique n'est pas même soupçonné. Les dialogues, toujours languissants, seraient insupportables, s'ils n'étaient un peu parés par de jolies tirades descriptives. Les caractères sont invariablement de convention et fixés une fois pour toutes. Chaque pièce a son roi, son brahmane, son ascète, une jeune héroïne qui est souvent une nymphe, une apsara, chose d'ailleurs nécessaire, puisque le roi à qui elle ne manque pas d'inspirer de l'amour, étant seulement Kchatriya, ne poun-ait épouser une brahmane; mais il lui est

(1) Posnett, Comp. Litter., 312.

(2; Sacountala (Trad. Bergaigno et Lahugeur}, préface V.

LA POÉSIE DRAMATIQUE OFFiaELLE. 351

licite d'introduire une semi-déesse dans son gynécée. Dans ce gynécée, il y a déjà plusieurs reines, dont Tune au moins est jalouse du nouvel objet dont le roi s'est épris. Ce monarque d'ailleurs n'est pas un personnage humain. Sa grande fonction est de protéger les ascètes, de combattre pour eux contre les démons {danavas) ou les bêtes sauvages (1). Il est naturellement invincible, traite d égal à égal avec les dieux ; le dieu solaire Indra lui dépêche des messagers ou bien lui prête au besoin son char aérien (2). Quand bon lui semble, le roi s'en va rendre visite à Indra, toujours dans un char céleste (3). Le prestige de ce roi de théâtre est énorme. On ne paraît pas devant lui sans apporter un présent (4) ; en l'abordant on doit commencer par dire : « Victoire, victoire au roi » (5). Son gouvernement « dissipe les ténèbres jusqu'aux limites du, monde » (6). Pourtant ce tout puissant monarque n'exprime pas une pensée qui vaille et le moindre obstacle déconcerte sa sagacité, qui est médiocre.

Heureusement pour sa majesté, que l'auteur a toujours soin de mettre à côté de ce roi fainéant, un brahmane complaisant, très vulgaire, mais plus avisé. Ce personnage du brahmane et le rôle qu'on lui attribue, dans des drames à demi religieux et commençant parfois par une prière, sont singuliers. De pareilles inconvenances n'auraient sûrement pas été tolérées au beau temps de la puissance brahmanique ; mais Kalidasa est un poète relativement moderne, puisqu'il est à peu près contemporain de Virgile. Ce brahmane, qui ne parle pas Sanscrit, est un être toujours peu estimable, glouton, poltron, bouffon. Confident et valet du roi, il lui sert volontiers d'intermédiaire dans ses intrigues amoureuses. Son langage, toujours gros-

(1; Vikramourvacif 19.

•2) Sacountala, 154, 159, 182.

i3] Vikramourvaci (Trad. Foucaux) , 23.

(4) Sacountala, 48.

(5) Vikramourvaci, 25.

(6) Ibid.y 25.

sier, contraste avec le maniérisme des autres pei^son nages. Dans Vikramourvaci^ le brahmane Manavaka dit que « le secret du roi se gonfle en lui comme une part de riz bouilli » (1). Le même brahmane va jusqu'à tenir des propos irrévérencieux au point de vue religieux, par exemple, ceci : « Qu'y a-t-il à regretter du ciel ? On n'y mange ni Ton n'y boit. On ne trouve là que des êtres dont les yeux ne clignent pas, comme ceux des poissons » (2). Çà et là du reste, un souffle de scepticisme court dans la pièce ; ainsi, dans S'flco?m/fl/a, un pêcheur chante le couplet suivant :

« Les dieux aiment la bonne chère :

« Un saint brahmane est leur boucher, etc. (3).

Mais, si, à l'époque où furent composés les drames de Kalidasa, l'auréole des brahmanes en général était un peu ternie, celle des ascètes en particuUer resplendissait encore :

« L'hermite, qu'on insulte, est, dans son bumble case, « Pareil au feu qui couve et peut tout consumer, etc. » (4).

Aussi le roi est-il aux petits soins pour les ermites et à leurs ordres (5). Leur malédiction a d'épouvantables effets et ils la lancent volontiers ; il suffit pour s'attirer cette calamité, de ne pas accourir assez vite, quand ils appellent (6). C'est une malédiction de ce genre, qui est le grand ressort du drame de Sacouniala, car elle a pour conséquence de frapper le roi d'amnésie; il en oublie totalement la belle 5aco2i/î/âf/«, qu'il venait d'épouser et qui même était enceinte (7).

Le style de ces compositions dramatiques ressemble assez à celui du Ramayana. On y retrouve les mêmes comparaisons,

(1) Vikramourvaciy 23.

(2) Vikramourvaci,

(3) Sacouniala^ 121.

(4) Sacouniala^ 41.

(5) Sacouniala j 12.

(6) Sacouniala i 77.

(7) Sacouniala^ 81-110-111.

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