LA LITTÉRATURE DRAMATIQUE OFFIQELLE
gracieuses parfois, mais convenues, le même abus des qualificatifs et des descriptions, le même sentiment esthétique des beautés de la nature. Le poète prend pourtant un peu plus de liberté ; il sort de temps en temps des locutions, des métaphores, des comparaisons stéréotypées et il rencontre alors d'heureuses expressions. Ourvaci déclare qu'elle « boit des yeux » ceux qui partagent son plaisir et sa peine (1). On nous dit que le roi « a la fièvre de Sacountala » (2), que « s'il n'est pas sincère, un bommage ne touche pas plus le cœur des femmes, qu'une pierre fausse, artificiellement -colorée, ne trompe le lapidaire » (8). Les comparaisons triviales, mais énergiques, n'épouvantent plus, et l'une des femmes d'un roi, amoureux hors de son gynécée légitime, déclare que « le cœur du roi est fondant comme du beurre frais » (i). Le roi Douchanta, quittant à regret Sacountala pour rentrer dans son palais dit :
« La hampe du drapeau brave l'effort du vent ; M Mais réfcoffe captive ondoie et se rebelle.
« Ainsi mon corps marche en avant ;
« Mais mon cœur retourne vers elle. (5).
Les couplets intercalés dans le texte, sont parfois jolis, quand ils ne sont pas trop maniérés ; par exemple, celui-ci :
« Souvent un bel objet, un chant plaintif ou tendre
« Fait rêver, « Et, troublé dans sa paix, le cœur cherche à comprendre,
« Sans trouver.
« Mais nous avons aimé dans une autre existence^
« Et pleuré « L'instant vague et charmant de la ressouvenance
« Est sacré. (6).
(1) Vikramourvaci^ 18.
(2) Sacountala, 131.
'3) Vikramourvaci, 42.
,4) Ibid., 62.
(5; Sacountala y 34.
'6; Sacountala, 102.
Évolution uttéraire. <^
354 LA LITTÉRATURE DE l'iNDE.
Je veux citer encore une jolie peinture de la joie paterDcUe:
« Avoir de tels enfants... Ah! Quelle douce chose !
« Contempler leurs joyeux ébats, « Voir leurs petites dents garnir leur bouche rose,
« Qui s'ouvre pour rire aux éclats, « Suivre l'effort charmant de leur langue novice,
« Les prendre à terre tout poudreux, « Les porter dans ses bras, complaire à leur caprice :
K Ah I Que les pères sont heureux ! (1).
Cette fois Kalidasa est sorti de Tlnde pour entrer dans Thumanité.
Cet art dramatique, tel que nous le fait voir Kalidasa, poète encore gracieux mais de décadence, est tout artificiel, fait pour un public spécial, puisque tous les personnages distingufe parlent une langue morte, le Sanscrit. Pourtant, par un certain côté, ce théâtre de cour est démocratique; car il fait un large usage de la prose, et les compositions en prose se peuvent difficilement conserver sans altération par la tradition orale et mnémonique : il faut qu'on les écrive, c'est-à-dire qu'on les divulgue, tandis que, pendant plus de 2000 ans, les brahmanes avaient conservé comme un trésor incommunicable au vulgaire, leur littérature politico-religieuse, composée en vers et en langue sanscrite (2).
Au total cependant les œuvres dramatiques de Kalidasa sont des plantes de serre ; mais néanmoins elles conservent des survivances archaïques, attestant qu'un art scénique, moins frelaté, les a jadis précédées. Ainsi la mimique y tient encore une place importante. Kalidasa lui-même, dans une de ses pièces (3), parle de l'importance de l'attitude au théâtre :
« Par ses membres, dit-il en parlant d'une sorte de concours d'élèves, comme s'ils étaient doués de la parole, l'idée tout entière était indiquée; les pieds, en se posant, suivaient la mesure : tout s accordait pour
(1) Sacountala, 167.
(2) Posnett, Comp, Lf«er.,299.
(3) Malavika et Agiàmitraf 35 (Trad. Foucaux).