LA LITTÉRATURE DRAMATIQUE OFFICIELLE
Texpression des sentiments. -— Dans le mouvement des mains, Texécution était gracieuse et d'accord avec les alternatives ; un sentiment succédait à un sentiment : c'est bien là l'enchaînement de la passion. »
La mimique théâtrale ne servait pas seulement à exprimer des sentiments ; on y avait recours pour peindre diverses actions, que l'indigence de la machinerie et de la mise en scène ne permettait de représenter que symboliquement. Y avait-il une montagne à gravir? on faisait la mimique d'une ascension. Quand le roi voyage sur son char, soit sur la terre, âoit dans les airs, le cocher se borne à simuler par ses gestes la course du véhicule (1).
Ces artifices, si primitifs, datent évidemment de bien loin et ils suffiraient à faire supposer qu'autrefois, avant Tinstitution de la monarchie despotique et le triomphe complet de la caste brahmanique, les Indiens, Aryas et autres, ont eu leurs opérasballets, tels qu'on les rencontre à Torigine de presque toutes les civilisations. Mais ce genre de spectacle est encore en honneur, dans rinde, au moins en pays tamoul. A. Pondichéi'y, on n'a pas cessé de donner annuellement des représentations composées par le populaire et qui ont toujours un caractère comique. D'autres représentations triennales, défrayées par les hautes castes, revêtent une allure plus grave. On y joue de vraies pièces sur des sujets réputés sérieux. Le spectacle se donne en plein air. La scène est une construction provisoire, ayant environ quarante mètres de longueur sur dix de hauteur. Elle est décorée de colonnettes, de peintures, de feuillage, de lapis. Des machines, portées par des hommes cachés à l'intérieur, figurent les éléphants, les animaux, les monstres mythiques. Les représentations sont interminables ; car aucun détail n'est abrégé. Par exemple, si une femme est condamnée à mourir dans une forêt, on la fait promener, plusieurs heures durant, la corde au cou et suivie par des bourreaux portant la hache sur l'épaule. Pendant ce temps, la
(1] Kalidasa, Vikramourvaci, 14-15-22.
condamnée répète à satiété les mêmes lamentations. Une seule pièce, rendue de cette façon Hrop réaliste, peut durer de 4 à 7 nuits entières. Les spectateurs, souvent au nombre de cinq à six mille, dorment, partent, reviennent, se succèdent (1).
Les pièces jouées sur ces théâtres populaires sont bien encore empreintes du sceau brahmanique ; les citations et allusions religieuses y abondent ; le pouvoir royal et Tobéissancc, qui lui est due, y sont exaltés ; mais, dans l'ensemble, elles sont plus naturelles et plus vivantes que le théâtre officiel. Il va sans dire aussi qu'elles ne peuvent être écrites que dans des dialectes vulgaires.
Le drame de Saranga, très populaire en pays tamoul, est le chef d* œuvre du genre. Le sujet est exactement celui de la Phèdre de Racine : l'amour incestueux d'une reine pour son beau-fils, qui résiste vertueusement, est accusé faussement par sa belle-mère, puis condamné par son père abusé et enfin mis à mort. Ces légendes, tantôt dans le genre de Phèdre, tantôt analogues à celle de Putiphar, ont couru tout le monde antique et défrayé quantité de contes populaires. Dans son geni-e, le drame de Sâranga (2) est remarquable. Le dialogue y est plus ferme que celui des pièces de Kalidasa ; le style en est moins maniéré, moins descriptif; les dieux n'intemennent que pour le dénouement. La place me manque pour de longues citations. Je citerai seulement le couplet, très populaire, adressé par la reine Tchitranguy au vertueux Sâranga pour vaincre ses refus.
« Pourquoi songer à ton sort, ô mon Sâranga ? — Suis-je ta mère, dis ? — Penses-tu me payer de paroles artificieuses ? — Qui t'apprit donc tant de refus ? — Je l'implore et te conjure. — Pourquoi tant de détours et de feinte? — Quand les amantes sont éprises, — les amants trompent-ils leurs désirs? — Se fait- on payer pour boire le jus de la canne à sucre ? — Ton cœur est-il un rocher ? — Ne sais-tu pas que
;1; Lemairessc, Poésies populait*cs du Sud de l'Inde^ II, 229. (2) Tragédie tamoulc, tirée d'une vicUlc légende par le poète Manikapoullê. fn « Poésies populaires du Sud de Vlnde », par Lemairessc, t. II, 240.