‹ L'évolution littéraire dans les diverses races humainesChapitre 138 sur 209 · LA UTTÉRATURE ANTÉ-ISLAMIQUE · texte numérisé non relu

LA UTTÉRATURE ANTÉ-ISLAMIQUE

sévère, ce jugement n^est pas cependant tout à fait conforme à la justice. Çà et là il existe dans YAvesia quelques versets, quelques courts passages lyriques, qui, tout en étant très loin du sublime, offrent néanmoins un certain intérêt au point de vue littéraire. On peut citer, parmi ces épaves poétiques, les versets de VAvesta où le rédacteur, naïvement animiste, considère la terre labourable, comme un être vivant, et fait Ténumération des moyens par lesquels on arrive à lui faire plaisir. Ces moyens sont le labourage, l'irrigation, la fumure, etc. La terre elle-même, la terre personnifiée, prend la parole pour exprimer la joie que lui cause ce traitement utilitaire (1). Or de pareilles idées animiques sans doute, mais poétiques pourtant, ne viendront jamais aux rédacteurs de nos catéchismes.

Certains hymnes de YAvesta ne méritent pas non plus un absolu dédain. Sans avoir une très grande valeur poétique, ils peuvent cependant soutenir la comparaison avec la moyenne des hymnes que le Rig-Véda consacre au dieu solaire Indra.

« Nous célébrons le soleil, immortel, étincelant, aux coursiers infatigables. Quand le soleil brille dans le ciel, les ya%atas célestes accourent par centaines, par milliers, recueillent la lumière, la distribuent, la répandent sur la terre créée par Ahura-Mazda, etc. » (2).

Quelques hymnes à Mithra ne manquent pas non plus d'un certain Ivrisme :

« Nous honorons le vigilant Mithra, qui, le premier des Yazatas célestes, pointe au-dessus du mont Hara, avant le soleil immortel aux chevaux rapides ; Mithra, qui, le premier, ayant Tapparence de l'or, saisit les beaux sommets. De là, très utile, il embrasse toute la région éranienne,.... dans laquelle des montagnes élevées, pleines de pâturages, arrosées de cours d'eau, font croître de la nourriture pour le bétail, où se trouvent des lacs profonds aux vastes eaux, où de larges eaux fluviales vont rapidement, torrentueusement vers le pays d'Iskata, etc. M — « Nous honorons Mithra au casque d'argent, à la cuirasse d'or, armé d'un poignard, fort, puissant seigneur de la tribu, guerrier.

(i; Zcnd-Avesta-Vendidad, Fargard, III.

(2) Avesla (trad. de Harlcz) — Khorda-Avesta, Yesht, 6.

Brillante est Tarrivéc de Mithra Viennent à notre aide les grands

Mithra et Ahura, quand les armes retentissent, quand les chevaux frappent la terre, quand les armes brillent, quand les cordes rés^mnenl en lançant la flèche, etc. » — « Les bras élevés, MiUira du paradis s'avance vers Timmortalité sur un beau char d'or. Ce char est traîné par quatre chevaux également blancs, nourris de Taliment céleste, immortels. Leurs sabots sont d'or aux pieds de devant, d'argent à ceui de derrière. Tous ils sont attelés au timon recourbé vers le haut et attaché par de solides crocs métalliques, etc., etc. » (1).

Sans doute, cette poésie est sans idées ; mais elle ne manque ni d'images, ni de couleur, ni d'animisme anlhropomorphique. Sous tous ces rapports, elle ressemble beaucoup slux hymnes du Rig-Véda et, puisqu'il est de mode d'admirer ceuxci, on ne saurait dédaigner absolument le yast de Mithra.

Pourtant ce sont là d'assez médiocres spécimens de la primitive poésie persane. La poésie profane, aujourd'hui anéantie, était sans doute moins monotone; mais le grand poème épique de la Perse, le Chah-Nemeh, renferaie sûrement un bon nombre des antiques légendes, qui ont dû l'alimenter : c'est le moment de l'examiner.

Si peu attrayante que soit en général la lecture de TAvesta, si indigeste qu'en soit le plus souvent la rédaction, cependant le livre donne, par le côté moral, l'idée d'une race saine, virile. On n'en peut que regretter davantage la disparition de la primitive poésie persane, de la poésie antérieure non seulement à la conquête arabe, mais encore à l'établissement de la monarchie absolue et de la religion mazdéenne ; puisque partout le despotisme combiné des rois et des clergés a pour effet de paralyser ou de ravaler l'inspiration poétique. Même dans le poème épique ou du moins héroïque de la Perse, dans le Chah-Nemeh ou Livre des rois^ nous n'entendons qu'un écho

(1) A. Hovelacque, VAvesta^ 176-193 (passim).

très afTaibli des anciennes légendes persanes. L'auteur du poème, le célèbre Firdousi, n'a pas même Tidée d'un autre régime que celui de la monarchie absolue et il a fait siens tous les procédés, tous les défauts aussi, de la poétique arabe, dans son histoire mythologique des anciens rois de Tlran.

Néanmoins, malgré les nombreuses imperfections de fond et de forme, qui ne permettent pas d'égaler le Livre des Rois aux chefs-d'œuvre du même genre, l'ouvrage vaut la peine d'être étudié : c'est un précieux document de psychologie ethnique et littéraire tout à la fois. Il jouit d'ailleurs, en Perse, d'une énorme renommée ; il y est familier à tout le monde et chacun en peut citer des vers ou des fragments (1).

Firdousi lui-même nous apprend, qu'il a seulement mis en vei*s de vieilles traditions, bien connues : « Tout ce que je dirai, tous Tout déjà conté ; tous ont déjà enlevé le fruit du jardin de la connaissance » (2). C^s traditions, auxquelles Firdousi a seulement donné la forme poétique, avaient été conservées par les Mages, les Mobeds. Elles étaient réunies dans un vieux livre Pehlevi, qu'un ami procura à Firdousi :

« J'avais, dans ma ville, un ami, qui m'était dévoué. Tu aurais dit,

quMl était dans la même peau que moi Il me dit : Je t'apporterai

le livre Pehlevi.... Puis il apporta devant moi un livre et la tristesse de mon ârae fut convertie en joie. » (3).

Par ses dimensions, l'œuvre de Firdousi est considérable ; elle contient, dit son auteur, soixante mille distiques ; car c'est cette forme du distique, assez mal appropriée pourtant à un ouvrage de longue haleine, que Firdousi a choisie. Ce travail a absorbé la plus grande partie de sa vie, 35 ans, dit-il ; il ne l'a achevé qu'à l'âge de quatre-vingts ans, le 25 février 1010 de J(^us-Christ, dans la iOO"*" année de l'Hégire. Il affimie que, sauf les générosités de quelques concitoyens généreux, son

;i) Drouville, Voyage en Perse^ U, 10.

[2] Livre des Rois, t. I, 10 (trad. Mohl, in-12;.

3) Ibid., I, 13.

travail, qu*on lui a pillé sans scrupule, lui a rapporté plus d'éloges que d'argent ; mais, dit-il :

« Le voici terminé, ce glorieux poème, et l'éclat de ma gloire va remplir le monde. Je ne mourrai pas et mon nom deviendra immortel; car j'ai répandu la semence du bien dire. Tout homme intelligent, sage et pieux bénira ma mémoire, quand je ne serai plus » (1 ).

Enfin, le poème commence et finit par un éloge exagéré du sultan Mahmoud le Gasnévide, qui pourtant n'a guère aidé le poète ; mais Firdousi n'est rien moins qu'un révolté ; son rêve au contraire eût été de devenir poète de cour.

On ne peut résumer le Livre des rois, simple recueil de traditions merveilleuses ; mais on peut en faire un rapide examen critique, au point de vue du style, des sentiments et des idées.

Le style est des plus imagés; mais figures, métaphores, comparaisons sont trop souvent exagérées, dépourvues de propriété, ou simplement rituelles. 11 en est pourtant, qui ne manquent ni de grâce ni de fraîcheur. Ainsi, en apprenant la mort de son fils, un roi du Chah-Nemeh voit « le monde devenir noir devant lui » (2). Les expressions, comparaisons et métaphores de ce genre abondent. — Le sort brisa le trône de Djemchid, « comme une herbe fanée » (3). — « Je suis un Iranien humble, comme une fleur de nénuphar » (4). — « Le soleil se leva, semblable à la joie d'une femme qui ravit les cœurs » (5). — « Roses belles, comme les joues des femmes, qui dissipent les soucis » (6). — « Il fera de vous des haches pour frapper vos compagnons » (7). — <( Il en eut soin, comme d'une pomme fraîche » (8), etc. etc.

(1) Livre des Rois, t. VII, 409.

(2) Ibid., I, 21.

(3) Ibid., 47.

(4) Ibid., 90.

(5) Ibid.y 288.

(6) Ibid,, II, 31.

(7) Ibid., VII, 206.

(8) Ibid., VII, 207.

LA POÉSIE héroïque EN PERSE. 367

Mais trop souvent les images sont fausses, forcées ou maniérées, comme celles-ci : « Soudain la lumière se leva sur les montagnes et tu aurais dit, que le soleil eût versé des rubis sur Tazur du firmament » (1). — Un personnage est heureux, « comme le faisan qui s'approche de la rose » (2). — « Je frappai le dragon avec une massue à tête de bœuf ; tu aurais dit, que le ciel faisait pleuvoir sur lui des montagnes » (3). — Dans un combat, on a tué tant de guerriers, que la terre en est devenue « d'une extrémité à l'autre, couleur de rubis » (4).

L'antique divmité des anciens Perses, le soleil, inspire aussi à Firdousi des images et des figures d'un goût médiocre : « Le Soleil élève sa main dans la voûte céleste et déchire avec ses ongles les joues sombres de la nuit » (5) . — Le soleil a une épée, et il la tire du fourreau ; il a de plus une robe jaune (6). Cette robe est en brocart et le soleil paraît « semblable à du brocart jaune, mouchetant la montagne, comme une peau de léopard » (7).

D'autres comparaisons sont tellement subtiles, qu'on ne les comprend pas sans peine; ainsi pour dire qu'un homme a vu clair dans des ruses ourdies contre lui, le poète écrit : « Il comprit que cette graine, qu'il avait cru fraîche, était vieille et ne pousserait pas » (8). Mais c'est surtout en parlant des femmes, que Firdousi atteint les limites de l'hyperbole et abuse des images folles, des métaphores convenues une fois pour toutes. « Les filles du roi Djemchid, dit-il, arrosaient leurs joues de rose avec leurs yeux de narcisse » (9). Les femmes sont

(1) Livre des rois, I, 53.

(2) Ibid., I. 90.

(3; Ibid., I, 249.

(4) Ibid., II, 52.

•;5) Ibid., IV, 117.

(6) Ibid,, VU, 56.

Çl) Ibid., VII, 339.

(8) Ibid,, VII, 178.

(9) Ibid., I, 73.

toujours des lunes ou des cyprès ; leurs cheveux sont invariablement du musc et, en parlant de deux jeunes femmes, on dit tout couramment dans le poème : « elles sont, comme du musc, les deux boucles de cheveux des deux lunes » (1). Quand le lecteur n'est pas averti, il ne comprend pas facilement des métaphores, comme celles-ci : « Il vit devant lui un cyprès surmonté d'une lune » ou encore « cyprès au sein ai'genté, au visage de lune )> (2). Les femmes et suivantes des reines sont toujours des « idoles » et comme les reines sont « des lunes »>, il en résulte des phrases fort étranges, par exemple : « Les idoles s'assirent à côté de la lune » (3).

Ces couleurs, si parfaitement fausses et dont Firdousi abuse, rendent très fatigantes la plupart de ses descriptions. Ainsi il nous dit, que

« Féridoun était de stature, comme un cyprès ; de face comme un soleil ; ses cheveux étaient blancs comme le camphre ; sa face rouge comme la rose ; ses deux lèvres pleines de sourire ; ses deux joues pleines de couleur et sa bouche royale remplie de douceur » (i).

Voici la description d'une jeune fille. Toutes les couleurs de la palette y ont passé :

« Elle est, de la tête aux pieds, comme de Tivoire ; ses joues sont, comme le paradis ; sa taille est comme un platane. Sur son cou d'argent tombent deux boucles musquées, dont les bouts sont courbés, comme des anneaux de pied. Sa bouche est, comme la fleur du grenadier ; ses lèvres sont, comme des cerises et de son buste d'argent s'élèvent deux pommes de grenade. Ses deux yeux sont, comme deux narcisses dans un jardin ; ses cils ont emprunté leur couleur de Taile du corbeau. Ses deux sourcils sont, comme un arc de Tharaz, couvert d'une écorce colorée délicatement par le musc. Si tu vois la lune, c'est son visage ; si tu sens le musc, c'est le parfum de ses cheveux, etc. » (5).

(1) Livre des rois^ 1, 78,

(2) im.^ I, 192, 193.

(3) Ibid,, I, 204.

(4) Ibid., I, 110.

LA P0É8IB HSaOlQUË KN PEHSE. 369

11 est évident que, dans ce procédé de description ampoulée, on ne ae pique pas du tout de rapprocher des choses ayant quelque analogie, mais simplement de donner une idée des impressions produites par la vue de la belle femme, que Ton décrit. Entre Taspect réel de la lune et celui d'un visage féminin, il n'y a sûrement pas grand rapport ; mais il peut en exister entre le plaisir que fait une jolie figure et celui, que Ton éprouve en contemplant la pleine lune pendant une radieuse nuit méridionale.

Dans tout le Livre des rois^ ce procédé descriptif est employé. Je n'en multiplierai pas les exemples ; mais je veux citer encore une description de bataille :

<( La montagne résonnait des voix des braves; la terre tremblait sous le pied de leurs chevaux; les griffes et les cœurs des lions se fendaient; les aigles sauvages étendaient leurs ailes ; les nuages même se dissolvaient dans Tair; car rien ne pouvait tenir en face de cette armée

On vil bailler les épées et les javelots et Ton aurait dit que Tair avait semé des tulipes sur la terre De tous côtés roulaient des têtes couvertes de leurs casques et les plaines et les ravins étaient jonchés de cottes de mailles, etc. » (1).

C'est un vrai parti pris d'hyperbole, supposant ou voulant faire supposer d'indescriptibles émotions.

Dans le Livre des rois^ la magie tient aussi une très grande place, un peu moindre pourtant que dans les épopées indiennes. Un ange descend du paradis pour enseigner au roi Féridoun cet art jtrécieux (2). L* élève profite des leçons, car il apprend à se transformer à volonté en un dragon rugîsâant et vomissant des flammes (3). Le roi Thamouras, bien plus habile magicien, parvient à enchaîner Ahriman, le sombre rival d'Ormuzd, à le seller, à le monter et à faire sur son dos le tour du monde. Après un tel exploit, il n'a pas grand mérite à assommer à coups de massue la vulgaire populace des Divs,

(l; Livre des rois y H, 22-24.

^2; làid., I, 69.

Évolution uttérairb. 24

des démons, à les blesser et à les enchaîner (1). Au lieu de terrasser les Divs^ le roi Djemchid les domestique et les emploie à fabriquer des briques et à faire des travaux de maçonnerie (2) ; puis il se fait fabriquer un trône resplendissant de pierreries, qu'il ordonne aux Divs de transporter sur la voûte céleste où il trône « comme le soleil au milieu des deux » (3).

On ne triomphe pas toujours par la magie et le roi Zohak en fut victime ; il est vrai, que ses habitudes cannibales rendaient ce monarque peu intéressant. Ayant eu le malheur d'être ensorcelé, deux serpents noirs lui poussèrent sur les épaules, comme des excroissances pathologiques, et toujours ils repouss<aient, quand on essayait de les extirper (4). La reine Roudabeh ne pouvait accoucher de son glorieux fils, le héros Rustem ; il fallut qu'un mohed, un mage, recourût aux enchantements pour anesthésier la reine et pratiquât Topération césarienne ; puis il cicatrisa instantanément la plaie par le moyen d'une herbe magique (5). Le nouveau-né, si miraculeusement introduit dans le monde, ne ressemblait pas aux autres : aussitôt sevré, il mangeait autant que cinq hommes ; encore enfant, il tua d'un coup de poing .l'éléphant blanc du roi, qui était en proie à un accès de fureur (6).

Ce qui est particulier aux superstitions des anciens Perses, c'est l'extrême importance qu'ils accordent à l'astrologie. Toutes les fois qu'ils se trouvent en face d'une difficulté, d'un danger imprévu, les rois font consulter les Astres et jamais ils ne manquent de faire dresser les thèmes de nativité des enfants distingués (7).

J'ai dit qu(^ le Livre des rois n'était qu'un recueil de vieilles légendes et par suite ne pouvait se résumer. De ces légendes,

(1) fjivre des roif^ I, 31.

(2) Jbid., 35.

(3} Ibid., 36.

C, Ibid., 281, 2S7.

il en est, qui paraissent spéciales à la Perse, par exemple, celle du héros Rustpyny né par opération césarienne et dont la vie n'est qu'un tissu de prodigieux exploits. Parmi les autres légendes, certaines sont communes à la Peree et à d'autres con- , trées, par exemple, celle du roi Kei Kaous, se faisant enlever dans les airs par des aigles (1), exactement comme le fit Xemrod. Nous avons déjà trouvé, en Egypte et dans l'Inde la légende de la reine illicitement amoureuse : tantôt Phèdre, tantôt Putiphar. En Perse, nous rencontrons le premier type, le type incestueux de cette légende; il est vrai, q'iela Perse ancienne était très large sur le chapitre de Tinceste. La reine Soudabeh, frénétiquement éprise de son beau-fils Siawuch, reproduit exactement Taventure de Phèdre, avec cette addition que, pour se disculper, l'innocent Siawuch subit l'épreuve du feu, comme le fait aussi, dans le Ramayaiia, la reine Sîta arrachée des mains de Ravana (2). Des monarques, comme ceux de la Peree et de l'Inde, des êtres semi-divins, dont « le trône se heurte contre le ciel » (3) ont besoin que leurs proches, soupçonnés, subissent, quoiqu'innoccnts, des épreuves, qui attestent leur pureté aux yeux du vulgaire.

Pourtant sous les absurdités des croyances et de la forme, il existe, dans le Livre des rois^ un côté d'observation vraie, des peintures de sentiments réels et sincères et en outre on n'y trouve point l'abus des descriptions de la nature, qui tiennent tant de place dans les poèmes indiens. Çà et là aussi le récit est semé de réflexions frappantes et touchantes : on gémit, par exemple, sur « un enfant, qui ayant eu envie d'un trône, n'a trouvé qu'une bière étroite » (4). La folie de l'amour passionné y est décrite en termes énergiques : L'incestueuse Roudabeh nous dit « qu'elle est folle d'amour, comme la mer en fureur, qui jette ses vagues vers le ciel » « Mon cœur, dit-elle,

(1) Livre des rois, II, 33.

:2: Ibid., I, 167, 175, 178, 182.

:3 , Ibid,, VII, 252.

4 Ibid,, II, 143.

mon àme, mon esprit sont remplis d'amour pour lui ; jour et nuit, je ne pense qu'à son visage » (!)• — Quand le héros Rustem a tué sans le savoir son fils Sohrab dans un combat singulier, la mère se lamente : « 0 vie de ma mère, où es-tu m^n*

tenant? mêlé avec la poussière Je t'ai élevé tendrement,

te pressant sur mon sein pendant les jours et les longues nuits Hélas ! ton corps, ta vie, tes yeux ! etc. » (2). L auteur du Livre des rois^ lui-même, Firdousi, trouve des accents pleins d'émotion et purgés de toute rhétorique pour pleurer la mort de son fils :

« J*ai dépassé la soixante-ciaquième année et il ne me servirait i rien d^ètendre les mains vers des richesses. Si je m'appliquais les con* seils que je donne aux autres, je ne ferais que penser à la mort de mon fils. C'était mon tour de partir et c'est ce jeune homme qui est

parti, et la peine, que j'en éprouve, fait de moi un corps sans âme

Quand le jeune homme a eu trente-sept ans, il n'a pas trouvé le monde à son goût et s'en est allé.... Il est parti, me laissant ses chagrins et ses peines, et a noyé mes yeux dans le sang.... Il s'est hâté et mol je me suis attardé à voir ce que produiraient mes œuvres » (3).

Le dernier trait est l'abdication de l'homme de lettres devant le père ; il proclame combien le plsdsir de ciseler des vers, combien la gloire littéraire consolent mal des coups, qui nous frappent en plein cœur et font évanouir l'artificiel devant le réel.

Nous avons étudié le Livre des rois au point de vue de la forme et des sentiments exprimés ; il nous reste à en peser la valeur au point de vue des idées. Cette valeur est fort mince : on n'y trouve que des moralités plates, telles qu'en peut dicter le sot fatalisme de l'Islam. Quoique Firdousi se soit docilement incliné devant le goût littéraûre des Arabes mahométans, qu'il leur ait emprunté la plupart des images banales et rituelles, qui déparent son poème, qu'il ait, plus qu'eux-mêmes,

(1^ Livre des rois y I, 194.

(3; Ibid., VII, 153, 154.

abusé de la lune, du musc, etc., etc., pourtant il ne fait pas reposer son fatalisme sur la volonté d'Allah, mais bien sur un pouvoir astral, confondu avec le firmament, la voûte céleste :

M C'est ainsi qu'agit le Ciel sublime. Il tient d'une main, une couronne ; de Tautre un lacet ; et, quand quelqu'un s'assied joyeusement,

la couronne sur la tête, il l'arrache du trône avec son lacet Que le

Ciel sache ce qu'il fait ou qu'il agisse sans le savoir, sois sûr que personne ne peut pénétrer le secret de ses mouvements, etc. » (1).

En maint endroit de son poème, Firdousi revient sur cette capricieuse action du ciel ou du monde.

« Telle est la manière d'agir de ce vieux monde ; il prive les enfants du sein de leurs mères rempli de lait.... Mais ne lutte pas avec lui ; car il tient encore de plus grands maux en réserve. Ne lui demande que du plaisir ; ne flaire pas, dans le jardin de la vie, les feuilles du

souci, etc. (2) [l ne faut pas que ce monde, qui contient plus de

poison que de contre-poison, te rende insolent ; c'est un lieu de passage. Suis ta route. Tu as vieilli et des jeunes arrivent. L'un vient et Tautre s'en va. Chacun se pavane ou broute un instant à cette station ; mais, quand le tambour du départ bat, la tête de la fourmi et celle de

Télépliant se couchent également dans la poussière » (3) « 0

monde ! je ne sais à qui tu es favorable en secret, mais il faut

pleurer de ce qui apparaît de ton action » (4).

Pourtant en dépit de son fatalisme plus que musulman, Firdousi est aryen ou à peu près et de temps à autre une certaine tendresse humanitaire perce dans ses vers : « Ne fais pas de mal à une fourmi, qui traîne un grain de blé ; car elle a une vie et la douce vie est un bien » (5).

Pour l'objet que nous nous proposons dans ce cours, pour la comparaison des diverses esthétiques littéraires, ce bref examen du Livre des rois suffit. Cet ouvrage est le folklore

(i) Livre des rois, II, 144.

2; Ibid., II, 344.

(3) !bid., VII, 267.

.4} Ibid,, I, 12i.

,5; Ibid., h 120.

historique et mythologique de la Perse. Bien avant Firdousi, plusieurs siècles auparavant, on avait essayé de rédiger les mêmes légendes (1). Il est bien malheureux que ces tentatives aient abouti seulement quand le joug non seulement de la conquête mais surtout de la religion et de la littérature arabes pesait lourdement sur la Perse, en opprimant et dénaturant ses qualités natives. En effet, pour la forme, le Livre des roh est plus d'à moitié arabe et c'est l'ordinaire défaut des imitations d'outrer encore les imperfections des modèles.

Mais malgré ses images hyperboliques et empruntées, ses répétitions, etc., le Livre des rois a eu, en Perse, un sucx'ès énorme; il a relégué dans un profond oubli tous les poètes qui avaient vécu à la cour des Sassanides et dont on ne connaît guère que les noms (2). Les débuts du lyrisme musulman en Perse nous sont donc à peu près aussi inconnus que la poésie profane et lyrique des anciens Iraniens ; mais, tel qu'il s'offre-à nous, ce lyrisme vaut encore la peine d'être étudié.

Aucun autre poète persan n'a produit une œuvre de longue haleine, ayant la valeur relative du Livre des rois ; mais la Perse compte un certain nombre de poètes lyriques, qui ne sont pas sans mérite. Malheureusement tous ces écrivains ont vécu, comme Firdousi, sous le plus despotique des régimes monarchiques. Les monarques persans, en leur qualité de représentants d'Allah sur la terre, ne pouvaient guère laisser de liberté aux poètes et trop souvent ils les ont protégés, c'est-àdire asservis. Mahmoud le Ghaznévide, le Louis XIV musulman de la Perse, raffolait do poJ'sie et il s était créé toute une ménagerie de /|0() poètes agréables, valetaille lettrée qu'il awl

l; BarbicM" de Mi*\nard, La poésie en Perse ^ 16.

2 //y/t/.. 23. — Dann«lotop. Origines de la poésie persane, 4.

organisée monarchiquement en lui donnant un chef, portant le titre de Roi des poètes (1).

-Pour devenir roi des poètes, il fallait être à la fois un rhéteur raffiné, un flatteur éhonté et aussi un littérateur bien pensant, confit en dévotion (2). Ce régime de volière n'a jamais été favorable à Tessor poétique ; mais les Perses sont de race à peu près aryenne, c'est-à-dire appartenant à un type humain, qui, plus que les autres, résiste à Tabètissement. Enfin tous les poètes persans n'ont pas été domestiqués par la cour et très peu ont ceint la couronne de papier doré des poètes, aussi trouve-t-on parmi leurs compositions, non pas sans doute des œuvres maltresses, mais, çà et là, des petites pièces qui leur font encore honneur.

L'un des plus célèbres de ces poètes de cour est Roudagui, né à Boukara au milieu du ix^ siècle (1). Sa parole, disait-on, étîût « forte de couleur » (3).

D'une fécondité lamentable, Roudagui écrivit environ un million trois cent mille vers, dont un très petit nombre ont survécu et dont la plupart ne méritaient sans doute pas de survivre. Avant tout, Roudagui remplissait consciencieusement son métier de flatteur et, en traitant un sujet quelconque, il savait toujours, par une habile comparaison, en faire sortir l'éloge de son Emir (4). On a conservé de lui, entre autres, quelques petites élégies amoureuses, celle-ci, par exemple, qui en donne bien le ton général :

« Une seule fois dans Tannée, vient le grand jour de fête : ton regard est, pour moi, une fête éternelle. — Une seule fois dans Tannée vient la rose : ton visage est, pour moi, une rose éternelle, etc., etc. (S).

Roudagui ne recule pas devant l'affectation la plus outrée. « Maintenant, écrit-il, nous sonimcs réunis et tout est oublié : qu'il

(1) Darmstcter, Origines de la poésie persane.

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