‹ L'évolution littéraire dans les diverses races humainesChapitre 139 sur 209 · Barbier de Meynard · texte numérisé non relu

Barbier de Meynard

3 Darmsteter, loc. cit., 15.

4 Darmstetcr, loc. cit. y 16.

5 Ibid., 18.

376 LA LITTéRATURB EN PERSE.

est doux d'être réuni à sa bien aimée après la séparation ! » — Elle me dit avec caresse : « Loin de moi, comment était ton cœur ? » Elle me dit en rougissant : « Loin de moi, comment était ton âme ?» — Je lui répondis en disant : « 0 ma fille du paradis, toi qui es le malheur de mon Ame et le tourment de toutes les belles du monde ! — Tes tresses d'ambre ont, pour moi, fait du monde un collier ; car pour moi, le monde est une balle, dont ta tresse est la raquette, etc. » (1).

Ce poète frelaté ne retrouva un peu de naturel qu'en vieillissant, en devenant triste et malheureux.

(( 0 belle au visage de lune, aux cheveux de musc, sais-tu ce qu'était jadis ton esclave ? — Que de belles jeunes filles Taimèrent et venaient secrètement le voir, la nuit ! — Que de cœurs mes chants ont amollis, comme la soie, qui jadis étaient comme la pierre et Tendu me ! — Tu vois le Roudagui d'à présent ; tu ne Tas pas vu au temps où il

vivait avec les libertins Passé est le temps où ses vers couvraient

le monde ; passé le temps où il était le poète de Khorasan. — Le temps est changé et je suis changé de même. Apporte-moi mon bâton ; car voici le temps du bâton et de la besace » (2).

Voici une pièce qui est plus sincère encore; ce n'est plus la lamentation d'un vieux beau qui se teint la barbe. (Roudagui se teignait la barbe) (3). C'est du vrai désenchantement.

« Quand tu me verras mort et ces deux lèvres fermées et vide de mon âme ce corps, pour qui est fini tout désir, — Assieds-toi à mon chevet et dis doucement : « 0 toi, que j'ai tué et que tant je regrette à présent » (4).

Et encore ces strophes-ci :

« 0 toi, qui es dans la douleur et même le deuil, toi qui verses des pleurs en secret ! — Tu voudrais rendre le monde plus égal : le monde est le monde; comment le rendre moins changeant? — Ne gémis point; car il n'entend pas les plaintes, etc. » (5).

Au milieu de toutes leurs fadeurs, les poètes persans ont

(1) Darmstetcr, loc. cit,^ 20.

(2) Ibid., 24.

(3; Ibid., 25.

V Ibid., 22.

5, Ibid.^ 27.

ainsi des cris sincères, originaux, indiquant malgré tout une race supérieure; mais bien restreint est le nombre des sujets, que le maître et la religion leur permettaient de traiter ; aussi composaient-ils volontiers des poésies personnelles, dont leurs amours et leur désespérance font le plus souvent les frais. Ecoutons l'un d'eux, le poète Kisaï :

« C'était Tan 341 de THégire (953) : j'entrai dans ce monde pour voir ce que je pourrais bien y dire et y faire : — Y dire des vers, y faire la vie. — Or, j'ai passé toute mon existence dans ce bas monde sous le faix, comme un chameau, esclave de mes enfants, enchaîné dans les liens de la famille. — Tout compte fait, que me laissent dans la main mes cinquante ans ? Un livre de comptes avec cent mille fautes. — Comment à la fin solderai-je ce compte, qui s'ouvre avec le mensonge et se ferme avec le néant ? — Hélas ! où est la gloire de ma jeunesse ? Où est le charme de la vie ? Hélas ! Où est la beauté ? Où est la grâce ? — Ma tète est blanche, comme le lait ; mon cœur est noir, comme la poix. Mes joues sont, comme le nénuphar ; mon corps, comme le maigre rameau. — Jour et nuit, la crainte de la mort me fait trembler, comme un enfant indocile devant le fouet. — Tout est passé et je suis passé. Ce qui devait être a été. J'ai été et mon chant n'est plus qu'un conte d'enfant. — 0 Kisaï, la cinquantaine a étendu sur toi ses cinq doigts ; elle abat tes ailes à coups de poing et de griffe » (1).

Voici maintenant Chahid de Bactriane, contemporain de Roudagui, poète de cour, comme lui, et, comme lui, profondément découragé :

« Sur la sphère céleste, il y a deux ouvriers à l'œuvre : l'un est tailleur, l'autre tisserand. — L'un ne coud que des coiffures de rois ; l'autre ne tisse que des sarcums noirs de mendiants. — Si la douleur jetait de la fumée, comme le feu, le monde serait éternellement dans la nuit » (2).

Cette poésie si bornée, si découiagée et craintive est manifestement une poésie de décadence. Quelques poètes* cependant eurent le courage de protester au nom de la raison non pas contre le despotisme politique, mais contre le jougreli-

1; DariDstcter, loc, cit., 48.

[1] Dannsteter, loc. cit., 30.

gieux. Au premier rang, il faut citer le médecin Avicenne. Celui-là s'est abreuvé aux sources de la science de son temps et, quoique les eaux n'en fussent pas bien limpides, il y a puisé le courage de penser librement. Pour la casuistique musulmane, boire, ne fût-ce qu'une goutte de vin, est un pécbé irrémissible. Avicenne n'est pas de cet avis.

« Le vin, dit-il, est Tennemi de Tivrogne et Tami de Thomme sobre. — A petite dose, c'est de l'antidote ; à forte dose, c'est du poison. — Un vin généreux nourrit l'esprit ; la chose est sûre, car, en vérité, sa couleur éclipse celle de la rose. — De goût amer, comme le conseil d'un père, mais aussi utile : permis aux gens d'esprit, interdit aux sots. — Est-ce la faute du vin, si c'est un sot qui le boit et s'il s'en va, à laveugle, dans la nuit ? Nous, c'est vers Dieu qu'il nous guide. — U décret de la religion le permet au sage, si celui de la raison le défend aux ilnes. — Bois sagement d'un vin pur, comme Bou-Ali ; aussi vrai que Dieu existe, ton être en deviendra Dieu même (i) ».

Etant donnés le temps, la race et le pays, ces vers étaient blasphématoires. On ne manqua point de taxer leur auteur d'impiété, à quoi il répondit :

i( Avec ces deux ou trois sots, si sots qu'ils s'imaginent être tout l'esprit du monde, fais l'âne : — Car de ces gens-là telle est l'ànerie que quiconque n'est pas un âne, ils l'appellent mécréant » (2).

Avicenne va même jusqu'à se glorifier de son impiété :

« Une impiété, comme la mienne, n'est pas chose futile ni facile : de foi plus solide que la mienne, il n'y en a pas. — Dans mon siècle, il n'y en a qu'un, comme moi, et c'est un mécréant ! Ainsi donc il n'y a pas dans tout ce siècle un Musulman » (3).

Un autre poète contemporain d' Avicenne, est libre penseur comme lui ; c'est Abou-Saïd, qui pourtant était derviche. D'abord il a Thypocrisie en horreur.

« Quand le cœur est tortu, à quoi sert un front dans la poussière?— Quand le poison est descendu jusqu'au cœur, à quoi sert l'antidote?—

(1) Darmsteter, loc. cit., 64.

2; Ibid., 65.

(:i; Ihf'd.

Tu pares de vêtements ton corps : à quoi servent des vêtements blancs sur un cœur impur ? » (i).

En examinant ce que la religion défend et ce que la nature exige, Abou-Saïd trouve que le péché est essentiel à Thomme pl il se rassure :

i< Mes fautes sont plus nombreuses que les gouttes de la pluie et ma tête se penche sous la honte de mes fautes. — Mais une voix descend, qui me dit : Rassure-toi, derviche ; tu as agi selon ta nature et j'agirai selon la mienne » (2).

Abou-Saïd en prenait à son aise avec le terrible Allah : Un jour, pendant qu'il conversait et buvait avec ses amis, un coup de vent éteignit les lampes et renversa la cruche de vin. Aussitôt le poète apostropha le Seigneur en termes tout à fait irrévérencieux :

« Tu as brisé ma cruche de vin, Seigneur. — Tu as fermé sur moi la porte du plaisir, Seigneur. — Tu as versé à terre mon vin pur (Dieu m'étrangle), — Mais serais-tu ivre, par hasard. Seigneur ? »

Quand on parle ainsi au Seigneur tout-puissant, c'est qu'on n'y croit guère. Abou-Saïd aggrave encore son blasphème en s'en excusant, comme suit :

« Quel est Thomme ici-bas, qui n'a point péché, dis ? — Si, parce que je fais le mal, tu me punis par le mal, — Quelle difTérence y a-t-il entre toi et moi, dis ? » (3).

De telles révoltes de la pensée sont rares chez les poètes musulmans et même chez les poètes persans, qui, pourtant, grâce à la noblesse native de leur race, ont été, moins complètement que les Arabes, asservis à la foi de l'Isîam. La place me manque pour parler des poètes relativement modernes de la Perse musulmane, des apologues à morale assez banale, des odes pleines de maniérisme de Saadi (xiii* siècle), de Hafiz, (xn'** siècle) d'ailleure assez connus en Europe, de Djàmi

(1: Darmsteter, loc. cit., 80.

'2} Ibid., fô.

3, Ibid., 86.

(xvi" siècle), enfin de Ahmed Hatif, qui est presque notre contemporain et montra encore quelque talent dans une époque de décrépitude littéraire, où il n'y avait plus que des rimailleurs (1). Mais je ne puis achever cette rapide étude sans dire quelques mots du théâtre persan.

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