‹ L'évolution littéraire dans les diverses races humainesChapitre 149 sur 209 · LES AÈDES ET LA MUSÎQCE · texte numérisé non relu

LES AÈDES ET LA MUSÎQCE

musique ancienne, traditionnelle, mariant la voix aux sons des instruments : Xaulédie et la citharédie (1).

Pour les philosophes grecs, la musique était un art à surveiller; aussi Platon né tolère dans sa république que l'antique et discrète cithare (2). Des lois allaient jusqu'à réglementer Tusage de la musique ; il était, par exemple, défendu d'exécuter en temps de paix l'hymne de guerre. — La poésie et la musique étaient nées ensemble et, pendant des siècles, ne se séparèrent pas. La musique paraît, la première, avoir essayé de se suffire à elle-même ; puis la poésie l'imita, au moins la poésie récitative ; car la poésie lyrique resta très longtemps inséparable de son accompagnement musical (3).

Mais toutes ces compositions poétiques, les chants dits lyriques, parce que la lyre les accompagnait, . les récits peignant des actions intéressantes (ewo;, kouïv) et qui à la rigueur pouvaient être seulement chantés ou même déclamés, tout cela avait même origine. Les traditions ou légendes versifiées ne se distinguèrent sûrement pas, dans le principe, des chansons proprement dites et toute cette poésie embryonnaire naquit spontanément au sein des clans de la Grèce préhistorique ou protohistorique, exactement comme les poésies populaires, dont certaines sont aussi des récits historiques, jaillissaient, chez les Klephtes de la Grèce moderne, quand une impression vive, une émotion forte surexcitaient l'imagination des clans semi-barbares.

Il est donc oiseux de chercher à déterminer l'ordre de succession des différents genres littéraires, comme le font ordinairement les exégètes de la poésie hellénique. Tout est né simultanément sous forme de compositions populaires : l'ode, le récit épique, le dialogue dramatique ont eu le même berceau. Plus tard, quand la civilisation eut grandi, quand la

(1) M. Croisct, loc. cit., II, 25-00.

(2) République, livre III.

(3) M. Croiset, loc, cii.^ II, 54.

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i02 LA UTTÉRATURE GRÉCO-ROMAINE.

métrique se fut compliquée, quand il exista des groupes de poètes en quelque sorte officiels, on se mit à classer les différents genres de composition littéraire, à les perfectionner; alors Tépopée, par exemple, constitua une branche particulière.

Quelques mythologues égarés se sont demandé jadis, si la guerre de Troie n'était pas une fable symbolique, mythique ; mais leur manière de voir a simplement fait sourire. Personne ne s'amuse plus à douter du siège d'Ilion, du premier grand événement historique de la Grèce. Plus d'à moitié enfouis dans la légende, les récits homériques nous intéressent encore et ils attestent par cela même combien a dû être profonde l'impression produite, il y a quelques milliers d'années, sur les acteurs mêmes de ce grand drame. Pendant et après la campagne, les aèdes helléniques, aveugles ou non, chantaient les faits mémorables, les exploits et les catastrophes, exactement comme Tout fait les Klephtes modernes durant la guerre contre les Turcs. Ces récits chantés se transmirent de royaume en royaume, de cité en cité, d'Ile en île. Sans doute l'imagination des aèdes les modifia, les arrangea pour en accroître l'intérêt ou la beauté; les épisodes s'ajoutèrent aux épisodes; mais le lien historique, persistant toujours sous la broderie poétique, faisait de tous ces récits partiels une sorte d'ensemble. Les aèdes antiques, sans doute nomades, comme leurs représentants modernes, colportaient ces chants dans toutes les cités et bourgades de la Grèce, et il en résulta tout un corps de traditions mi-partie poétiques et historiques, qui, pendant des siècU^s, charma les imaginations helléniques, donna même à la race une sorte d'unité intellectuelle en désaccord avec son morcellement politique.

Quand la poésie devint un art assez impoitant pour déterminer la constitution de clans littéraires, de grandes familles

d'ouvrici's en poésie, ces groupes d'artistes durent nécessairement s'occuper des légendes historiques, les recueillir, les apprendre, les chanter à nouveau, peut-être avec des variantes, sûi'ement avec une métriqur* plus régulière et plus savante. Ces récits étant plutôt déclamés que chantés, Taccompagnement musical leur était moins nécessaire, on pouvait aussi .les mettre en vers plutôt oratoires que lyriques, en vei-s nobles, en hexamètres, et cela fut fait. Toutes les probabilités, toutes les traditions s accordent pour attribuer le lent travail déclassement, de correction, d'additions, d'interpolations aussi, d'où est finalement sortie l'Iliade, à un clan, un Tsvo; particulier, celui des Homérides de Chios, dont le poème fit la gloire et devint en quelque sorte la propriété. En dernier ressort l'opinion publique aurait fini par attribuer le poème ou plutôt les poèmes, l'Iliade et TOdyssée, dont les rhapsodes de la Grèce entière chantaient ou récitaient sans cesse des fragments, à Oméros, ancêtre éponyme du clan (Tévo;) des Homérides (1). Toute cette genèse est vraisemblable et ne se conteste plus guère.

La Grèce aimait à se reconnaître dans ces poèmes ; aussi leur fortune fut telle que Selon imposa aux rhapsodes un texte écrit (2). Il fallut donc se mettre d'accord sur une rédaction oflicielle ; ce fut, à Athènes, l'œuvre d'une commission instituée par Pisistrate, et d'autres villes suivirent cet exemple. — C'est à ce soin pieux que nous devons de posséder les poèmes homériques ; mais un tel souci ne s'éveille que tardivement dans la conscience d'un peuple. Quand on met tant de soin à conserver intactes certaines œuvres, c'est qu'on se sont impuissant à en produire de semblables. Nous savons en effet qu'à l'époque des Pisistratides on était loin de la primitive organisation sociale ; l'antique esprit de solidarité était fort ébranlé et Solon avait dii, par sa réforme, essayer de

(1) M. Croiset, hc. cit., t. I, 404-406, etc.

(2) Diogcnc Lierce, I, 2-57.

mettre un frein à Tinsolentc domination de l'argent. La Grèce entrait déjà dans la civilisation mercantile et ce stade dernier de l'évolution sociale est peu propre à la création des épopées.

Le but de ce livre étant avant tout sociologique et anthropologique, je n'ai pas à m'occuper ici des résultats de Texégèse, à laquelle ont été soumis les poèmes homériques, à signaler quels sont les morceaux primitifs; quelles, les parties surajoutées. Dans leur ensemble, les poèmes homériques sont le plus bel exemple qui soit d'une genèse épique. Par un unique concours de circonstances, les légendes héroïques, spontanément formulées dans des chants à la fois variés, colorés et limpides par une race jeune, naïve encore, mais admirablement douée, ont pu se fondre en un tout harmonique.

Je n'ai pas évidemment à insister sur le côté purement littéraire de l'Iliade et de l'Odyssée ; mais il importe de les examiner, comme des documents de psychologie ethnique. — A ce point de vue les poèmes homériques se placent bien audessus de tous les autres. Ils sont évidemment l'œuvre d'une variété humaine, intellectuellement très jeune encore, mais éminemment sensée, ayant à un haut degré le sens de la mesure, de la grâce pondérée; d'une race dont la fantaisie est naturellement disciplinée et ne se noie jamais dans des chimères monstrueuses, comme le fait, par exemple, la poésie de Thide. Quelle différence entre la sobriété élégante des épithètes homériques et la débauche de qualificatifs dans laquelle s(» plongent les poèmes indiens ! Héré « aux bras blancs, aux yeux de bœuf », Brizéis « aux belles joues, à la belle ceinture », Eôs « aux doigts rosés », Zeus « qui amasse les nuées », Athéné « aux yeux clairs », Hélène « au long peplos », les Akhaiens « aux belles knémides », Aphrodite « qui aime les sourires », etc., etc. : ce ne sont là que de simples traits caractéristiques, des sortes de signalements abrégés. — Jamais non plus les comparaisons ne prennent l'allure désordonnée, qu'elles ont dans le Ramayana ou le Mahabharata. Quand, à

l'appel (l'Agamemnon, les Grecs se rassemblent pour combattre, ils sont « aussi nombreux que les tourbillons infinis de mouches, bourdonnant autour de Tétable dans la saison printanière, quand le lait abondant blanchit les vases, etc. » (1). Toujours les comparaisons sont prises ainsi dans la nature, souvent dans la \ie pastorale ou rurale : les chevaux sont « rapides comme les oiseaux » (2). Les clameurs et les rumeurs des Trovens marchant à la rencontre des Grecs ressemblent « au cri des grues montant dans Tair, quand fuyant l'hiver les pluies abondantes, elles volent sur les flots » (3). Quand Menélas aperçoit Paris, venant au devant de lui, il se réjouit « comme un lion affamé se rejouit de rencontrer un cerf cornu ou une chèvre sauvage » (4). Les vieux princes troyens, qui ne peuvent plus combattre et ne sont plus bons que pour le conseil, « sont pareils à des cigales, qui, dans les bois, assises sur un arbre, élèvent leur voix mélodieuse » (5). Ulysse marche « comme un bélier chargé de laine au milieu d'un grand troupeau de brebis blanches » (6). Les armées, qui se précipitent Tune sur Tautre, « c'est le flot roulant vers le rivage, se gonflant d'abord, puis se brisant avec violence contre terre, se hérissant autour des promontoires en vomissant Técume » (7). Le tumulte des hommes luttant corps à corps, c'est celui des fleuves, gonflés par l'hiver, alors qu'ils tombent des montagnes et mêlent leurs eaux furieuses en creusant les vallées (8).

Toutes ces comparaisons forment de petits tableaux, les uns gracieux, les autres pittoresques, tous brossés en quelques coups de pinceaux, qui en fixent les traits caractéristiques ;

(1) Iliade, II (Traduction Lcconte de Tlsle).

(2) Ibid.

(3) Ibid., II.

(4) Iliade, III.

(5) Ibid.

(6) Ibid.

(7) Ibid., IV.

(8) Ibid.

tous aussi ils sont bien appropriés ; jamais il n y a de choquant disparate entre les termes de la confrontation ; jamais non plus de ces débauches descriptives, qui noyent l'action dans les poèmes de l'Inde. Dans les poèmes homériques, les beautés de la nature, la grandeur de ses spectacles, tout en étant vivem.3nt senties, sont rejetées sur le second plan ; elles servent simplement de décor aux événements et aux sentiments humains.

De même le merveilleux des poèmes est modéré, raisonnable ; jamais il n'excède les bornes du possible, telles que se les peuvQpt figurer des gens ignorants mais sensés. Le grand procédé est l'^ntbropomorphisation : des doubles à forme humaine et agissant à la manière des hommes personnifient tous les phénomènes de la nature physique et morale. Les songes sont des êtres éthérés anthropomorphiques et doués de la parole; ils parlent dans l'oreille des dormeui-s{l). Les dieux helléniques ne sont pas de nature panthéistique, comme ceux de l'Inde ; ils personnifient nettement tel ou tel phénomène, telle ou telle force physique, aussi ne rovêtent-ils jamais que des formes humaines. Sans doute ils se déguisent parfois, mais, à l'ordinaire, chacun d'eux a sa physionomie spéciale. Ces divinités anthropomorphiques habitent tout près du séjour des humains, s'intéressent à leurs aventures, prennent parti pour les uns ou les autres. Leur pouvoir est assez limité ; ils combattent, comme les hommes et au milieu d'eux. Quand Vénus veut sauver Paris malmené par Ménélas, elle l'emporte tout simplement dans sa chambre nuptiale et lui envoie Hélène pour qu'elle se couche à ses côtés (2). De son côté, Athéné protège Ménélas, en détournant les flèches lancées contre lui ; « elle les détourne, comme une mère chasse une mouche loin de son enfant enveloppé par le doux sommeil » (3), etc., etc.

VIliadp. et le Rainayana reposent tous deux sur un évène-

(1) Iliade, II.

(2) Iliade, III.

'6: Ifjid., IV.

ment identique, sur le rapt d'une princesse ; Tenlèvement d'Hélène amène la prise de Troie ; celui de Sîta, la prise de Lanka ; mais quelle différence dans les développements ! Lanka est une cité magique, habitée par de mauvais génies ; Troie est au contraire une ville, comme les autres villes grecques. Sîta est ravie à travers les airs ; Hélène va tout simplement à Troie dans un navire. Rama attaque Lanka, à la tête d'une armée de singes ; Agamemnon conduit à Troie des contingents fournis par presque toutes les cités grecques. A Lanka, les assiégeants et les assiégés se battent surtout à coups de magie ; à Troie, on s'égorge avec des lances, des épées d'airain, des flèches. A Lanka, les combattants accomplissent des hauts-faits extravagants ; par exemple, de leurs pauvres bras humains ou simiens, ils arrachent des cimes de montagnes et se les jettent à la tête avec les forêts qui les couvrent et les éléphants, qui y paissent. A Troie, on combat en hommes et avec des moyens humains ; les dieux eux-mêmes n'en emploient point d'autres, quand il leur plaît d'intervenir, etc., etc. On sent, dans ces contrastes, deux races psychiquement très dissemblables ; l'une a l'imagination désordonnée d'un enfant malade ; ses créations littéraires semblent des reflets de cauchemar ; l'autre a une raison déjà bien équilibrée ; elle introduit de la sagesse humaine même dans sa mythologie ; son merveilleux ne saurait s'affranchir des conditions de la vie normale et, quand Ulysse descend aux enfers, les ombres ne réussissent à lui parler qu'après avoir lappé quelques gorgées de sang frais et vivant. On comprend que l'Inde et la Grèce, si différemment douées, aient fourni des carrières intellectuelles absolument dissemblables, que l'une se soit submergée dans les systèmes métaphysiques les plus abstrus, les mythologies les plus touffues, que l'autre, au contraire, ait créé les sciences et la philosophie d'observation et d'expérience.

Le Ramayana et le Mahabharata sont des épopées théologiques ; les poèmes homériques sont des épopées humaines.

En poursuivant le ravisseur de Slta, Rama ne venge qu'une offense privée ; en assiégeant Troie, la Grèce entière veut punir une offense sociale, une violation des devoirs de Thôte. Les sentiments tendres, les affections de famille tiennent dans le Rainayana une place assez modeste ; ils éclatent au contraire en maint passage des poèmes homériques, même à propos de faits épisodiques. Ainsi, quand Âgamemnon tue Ipbidamas, le poète sait tirer de cette mort obscure un effet moral puissant :

« Iphidamas, roulant sur le sol, s'endormit du loui*d sommeil d'airain ; infortuné, il avait quitté sa femme pour porter secours aux Tpoyens, sa jeune chère femme dont il ne devait plus voir la beauté» (1).

Quand Achille apprend la mort de son ami Patrode, sa sauvage nature en est tout ébranlée :

« La noire nuée de douleur enveloppa Akhilleus et il saisit de ses deux mains la poussière du foyer et la répandit sur sa tête et il en souilla sa

belle face et lui-même, étendu tout entier dans la poussière, gisait,

et des deux mains armcha sa chevelure ».

Puis Achille comprend, combien il a été coupable d'abandonner la cause commune pour une offense privée :

« Ah ! que la dissension périsse parmi les dieux ! et, parmi les hommes, périsse la colère, qui trouble le plus sage et qui, plus douce que le miel liquide, se gonfle, comme la fumée, dans la poitrine des hommes » (2).

Dans les immenses poèmes de Tlnde, il n'y a non plus rien de comparable au langage du vieux Priam suppliant Achille et lui demandant le cadavre de son fils :

« Respecte les dieux, Akhilleus, et te souviens de ton père ; aie pitié du moi qui suis plus malheureux que lui ; car j'ai pu, ce qu'aucun homme n'a encore fait sur la terre, approcher de ma bouche les mains de celui qui a tué mes enfants » (3).

(1) Iliade, XI (TiMduriion Croisct, loc. ciL, I, 228-229).

(2) lUade. XVllI.

(3) Iliade. XXIV (Traduction Leconte de l'Isle).

LA POÉSIE HÉSIODIQL'E. 409

De tels traits, spontanément trouvés, dans un état de civilisation barbare encore, indiquent une race d'élection, dotée de qualités rares, la race la mieux douée qui fut jamais, et ce caractère de supériorité mentale, la Grèce Ta conservé, aussi longtemps que les \îces de son organisation sociale et la conquête étrangère, qui en fut la conséquence indirecte, ne Tout point précipitée dans la décadence.

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