IV. — La poésie ht'dodique
Par sa naissance, par son développement, par la manière dont elle a définitivement pris corps, la poésie homérique est une œuvre collective. Mais les Homérides n'ont pas été les seuls à vouloir exploiter le riche trésor des légendes et traditions helléniques. D'autres clans d'aèdes les ont sûrement imités, puisque même des individus isolés ont marché sur leurs traces. — De ces derniers, le plus voisin des Homérides a été Hésiode. Mais c'est de la légende mythologique, non de la tradition historique, que s'est inspiré l'auteur de la Théo-gonie et des Travaux et des jours,
Hésiode n'est point un aède de profession, c'est un propriétaire rural, qui cultive la poésie avec succès, puisqu'il a, un jour, remporté le prix du chant, un trépied à deux anses, exploit dont il n'est pas peu fier (1). — Les gracieuses légendes de sa race lui plaisent et il nous raconte en vers, qui sont encore de facture homérique, la légende de Prométhée, la révolte des Titans, la généalogie des dieux, le mythe de Pandore, etc. Hésiode vit à une époque où l'antique solidarité du clan républicain n'est .pas^ncore tout à fait éteinte ; avec joie, il assiste aux repas publics à frais communs : « Le plaisir en est très grand, dit-il, et la dépense petite » (2). C'est de cette période sociologique du clan, de cet àgo primitif où personne
(1) Hésiode, Les travaux et les jours,
(2) Ibid.
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n'était abandonné, qu'a du naître, en Grèce, la légende de Tàge d'or. Ce bel âge, Hésiode ne manque pas de le célébrer.
Ce qui distingue surtout la poésie hésiodique de la poésie homérique, c'est qu'elle ne plane pas absolument dans le monde plus ou moins imaginaire de la légende. Elle est à la fois mythique et utilitaire ; elle mêle le soin de la vie pratique aux aventures des dieux. Hésiode n'essaie point de s'abstraire du milieu social où il vit. Il dit, comment on doit cultiver ses champs, comment on doit se garantir du froid humide, quelle espèce de femme il faut épouser, comment il faut se garer de « la femme femelle », de celle « qui brûle son mari sans torche, quelque vigoureux qu'il soit, et l'entraîne à une vieillesse rapide » (1).
Mais ce qui caractérise surtout la poésie hésiodique, ce qui même, dans la hiérarchie littéraire, lui confère une dignité toute spéciale, une élévation plus grande que celle de la poésie homérique, c'est la préoccupation des choses sociales, c'est l'amour de la justice. En traitant ces sujets élevés, Hésiode se passionne ; il trouve même des accents nouveaux, qui manquent à Homère :
« Les hommes de Tàge d'or, dit-il, vivaient comme des dieux, rame exempte de soucis, sans travail et sans douleurs. La vieillesse accablante n'était pas suspendue sur leur lôte ; leurs membres restaient vigoureux jusqu'à la fin et ils passaient le temps dans de joyeux festins, étrangers à tous les maux. En mourant, ils semblaient s'endormir, etc. « (2).
Mais à l'âge d'or a succédé celui du bronze, puis le dernier, celui dans lequel vit le poète, l'âge du fer. Dans cet âge, « la terre est pleine de maux, la mer en est pleine »,... « Oh ! si je ne vivais pas dans cette cinquième génération des hommes ! Si plutôt, j'étais mort auparavant ou né après ! En effet,
(1) Les travaux et les jours.
(2) Ibid. (Traduction Croiset, loc. cit.y I. 508).
LA POÉSIE HÉSIODIQUE. 411
maintenant c'est Tàge de fer » (1). Et ce n'est que le commencement, le mal moral ira grandissant toujours :
« Le père ne sera plus un père pour ses enfants ; les fils ne seront plus des fils; Thôte reniera Thospitalité ; les amis trahiront Tamitié ; le frère cessera d'aimer son frère comme cela était autrefois. A peine vieillis, les parents seront insultés par leurs enfants et ils entendront de leur bouche des paroles dures et des reproches. Plus de souci des Dieux, plus de subsistance assurée aux vieux parents ; partout le droit de la force ; les villes pillées et détruites. Désormais nul respect du serment, ni de la justice, ni du bien. Ce sera l'homme malfaisant et la-, violence hautaine, qui seront en honneur ; pour justice, ils auront leurs bras et rien ne sera respecté. Le méchant fera tort à Thomme meilleur que lui par des discours perfides et il y ajoutera le parjure. Parmi les humains malheureux, régnera la jalousie malfaisante, aux discours envenimés, la jalousie heureuse du mal. Alors, quittant la vaste terre ot montant vers l'Olympe, cachant leur aimable visage sous leurs voiles blancs, Aldus et Némésis abandonneront le séjour des hommes pour se réfugier parmi les immortels. Et, sur la terre, il ne restera plus que des douleurs afTreuses : le mal partout et le remède nulle part. » (2).
Hésiode vit évidemment dans une société, où l'inégalité sociale est déjà très grande et artificielle, où la justice est rendue non plus par la collectivité, mais par des rois, par des rois avides, « mangeurs de présents » (3), au grand désespoir de Diké, la justice personnifiée sous une forme féminine. Chaque jugement inique est une violence, que subit la déesse Diké ; elle s'en courrouce et se venge, en parcourant les villes et les campagnes enveloppée d'un nuage épais. Dans cette mission vengeresse, elle peut compter sur l'aide tout puissant do son père, du roi de l'Olympe :
« Diké est une vierge ; elle est fille de Zeus et, autour d'elle, règne une douce et respectueuse vénération parmi les Dieux, qui habitent roiympc. Kt, lorsqu'un homme TofTense par l'outrage du mensonge, aussitôt elle vient s'asseoir près de son père, Zeus, fils de Kronos, et elle
(i) Lt>it travaux et les jours (Traduction Lcconte de Lislc). (•2) Travaux et jours (Traduction Croiset, loc. cit.). (3) Travaux et jours.
crie devant lui les pensées des hommes injustes pour qu*il les rhàtie. » (I).
Cette iocamation sous forme humaine d*une idée pure, comme la justice, appartient à la phase seconde de Tanthropomorphisme ; c'est chez les Grecs suitout que cette phase s* est développée, en associant des déités abstraites au peuple des dieux primitifs, qui personnifiaient simplement les grands phénomènes naturels. Dans l'opinion d*Hésiode, les actions bonnes ou mauvaises sont rétribuées, conformément à leur valeur morale, mais sur la terre et non pas dans les Champs-Elysées ou le Tartare. Les rois justes prospèrent ; jamais le fléau de la guerre n'est déchaîné contre eux ; leur pays se couvre d'opulentes moissons; les chênes de leurs forêts abritent des abeilles sous leur feuillage ; leurs brebis ont des toisons particulièrement épaisses et, ce qui est plus particulier encore, les femmes mettent au monde des enfants qui ressemblent à leur père et qui vont prospérant toujours. Au contraire la postérité des injustes, des misérables, qui violent leurs serments, décline et dégénère (2).
Dans les poèmes homériques, œuvres éminemment collectives, il n'y a pas trace de sentiments personnels ; la voix du peuple hellénique parle seule. Au contraire, dans les poèmes hésiodiques, on sent un homme, un honnête homme, que révoltent les iniquités dont il est témoin et peut-être victime. C'est de la poésie individuelle, analogue à celle qui se manifeste dans les odes, du nioins dans nombre d'entre elles ; et en effet, divers morceaux, détachés de l'ensemble hésiodique, ne sauraient se distinguer des poésies lyriques ordinaires et ont du être chantés, comme telles.
En résumé, les poèmes d'Hésiode marquent un âge de transition entre la poésie des premiers âges communautaires et la poésie individualiste des âges suivants. Elle clôt la première
(1) Travaux et jours ^Traduction Croisct, I, 515).
(2) Ibid., 505-506.
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phase de la littérature hellénique, celle où la poésie est encore chantée, car elle s'adresse surtout à un auditoire illettré ; celle aussi où les poètes s'attachent surtout à revêtir d'une forme esthétique des idées et des sentiments, tout vivants encore dans la société à laquelle ils appartiennent. Les compositions littéraires, écloses dans cette phase où domine l'esprit communautaire sont toujours simples, puisque tout le monde les doit comprendre ; mais souvent elles ont de l'élévation, de la grandeur morale ; car leurs auteurs planent au-dessus des petits sentiments personnels.