CHAPITRE XVI
La Littérature gréco-romaine
(suite)
SOMMAIRE
ï. La poésie lyrique en Grèce. — Sens primitif du mot « lyrisme ■». - Le lyrisme dans li Grèce moderne. — Deux odes amom-cuses. — Un houtcI L'ivsse. — Le lyrisme noble et officiel. — Les tournois lyriques. — Hésiode lauréat. — Un passage lyrique de la Théogonie. — Poésies lyriques de Théognis. — Le lyrisme politique de Selon. — Le lyrisme erotique de Sapho. — Le panthéisme lyrique des poèmes orphiques.
II. La poésie dramatique en Grèce. — L'opéra-ballet primitif. — Le dithyrambe et la tragédie. — L'épisode. — Genèse de la tragédie. — La comédie aristophanesque. — Le par.illcle d'Aristophane entre Eschyle et Sophocle.
III. La poésie philosophique. — Les philo ^opkes poètes. — Xénophanc. — Parménide. — Les logographes et les historiens.
IV. La littérature romaine. — Les premiers habitants de l'Italie. — Cousanguinité des populations du Latium et des Hellènes. — Tardive apparition de la littérature relevée. — La littérature des clans. — Danses chorales religieuses. — La procession des arvales. — Gantilènes en vers saturniens.— Le Gollège des flûtistes. — Ghants fescennins, mimes et atellanes. — Importation du théâtre grec. — Ennius, Plante, Térence. — Gomcdie palliata et comédie togata. — Los caractères comiques.
V. Les phases de la littérature gréco-romaine. — La décadence romaine et la Morale en action. — Etroite parenté des langues grecque et latine.— Analogie des origines littéraires. — Littérature d'emprunt à Rome. — L'éloquence politique à Rome. — L'éloquence du barreau. — Décadence et tutelle de la littérature. — La littérature satirique et ses causes. — Les causes de l'avortement littéraire à Rome. — Les causes de la floraison littéraire en Grèce. — Décadence de la littérature hellénique.
Après avoir étudié les origines et révolution de la poésie épique en Grèce, il nous faut soumettre à une enquête analogue une autre branche presque aussi importante de la littérature hellénique : la poésie dite lyrique. Mais il importe de
déterminer d'abord le sens exact du naot « lyrique ». Dans notre langage courant, nous appelons aujourd'hui lyriques des compositions en vers, dont le style est à la fois figuré et noble, de petits poèmes, qui, à la rigueur, pourraient être chantés, mais qui doivent au moins être déclamés. Telle fut aussi la forme dernière du lyrisme grec, celle qu'il revêtit, quand il devint un produit artificiel, une œuvre de lettré faite pour des lettrés. — Mais les premières poésies lyriques étaient simplement des poèmes chantés par un seul aède avec accompagnement de la lyre.
La race grecque avait des aptitudes musicales développées; puisque dès l'origine des temps historiques, nous trouvons divers instruments à cordes usités dans les pays helléniques. C'est de ce goût précoce pour la musique relativement savante qu'a du sortir le lyrisme. En effet, les instruments à cordes sont peu bruyants; ils n'ont pas assez de puissance pour accompagner le chant choral des primitifs ; en revanche ils conviennent tout à fait aux chanteurs solistes, et la richesse de leur registre leur permet de soutenir, de faire valoir des poésies plus fines, plus nuancées que celles des chœurs, lesquelles sont toujours et nécessairement fort simples.
On a beaucoup disserté et l'on pourra discuter longtemps encore au sujet du plus ou moins d'antiquité de la poésie lyrique. Cette origine est sûrement fort lointaine. Le chant isolé peut et doit être aussi ancien que le langage même ; peut-être même l'a-t-il précédé ; mais il ne devint lyrique dans le sens propre du mot que plus tardivement, quand on eut des lyres, A côté de la poésie collective, de la poésie chorale, il y eut toujours des chants isolés. De ces chants les uns n'étaient que des fragments distraits des compositions chorales, que tout le monde connaissait ; mais ils pouvaient servir de thèmes à des amplifications ou de modèles à des chants isolés, personnels. D'autres étaient simplement l'expression d'une émotion, d'une passion individuelles, des chants d'amour, de haine, etc. Le
416 LA LITTÉRATURE GREGO-ROMAlNE.
folklore de la Grèce contemporaine comprend un bon nombre de ces petites odes et nous savons qu'on les chante avec accompagnement de la lyre. En voici une que j'ai déjà citée :
« Jeunes garçons, venez chanter; — venez voir, venez apprendre comment se prend Tamour. — 11 se prend par les yeux ; il descend sur les lèvres ; — des lèvres il se glisse dans le cœur et, dans le cœur, il prend racine. » (1).
Ce petit chant pourrait être d' Anacréon et il en est de même de celui-ci :
« Quand nous nous sommes embrassas, ma belle, il était nuit ; qui nous a vus? — Qui nous a vus? la nuit et Taurore, les étoiles et la lune. — Une étoile est descendue et Ta dit à la mer. — La mer Ta dit à la rame ; la rame au matelot — et le matelot Fa chanté à la porte de sa belle. » (2).
Je veux citer encore une de ces petites odes modernes, parce qu'elle rappelle, avec beaucoup moins de simplicité, l'interrogatoire que Pénélope fit subir à Ulysse avant de se décider à le reconnaître. Or, ce gracieux épisode de l'Odyssée peut très bien avoir eu pour thème primitif un chant populaire de la Grèce protohistorique :
c< Ouvre-toi, porte, porte de la blonde aux yeux noirs. — « Qui es-tu? Gomment t'appellcs-tu ? » ...Je suis celui qui t'apportais des pommes dans mon mouchoir, — des pommes, des pêches, du raisin doux : — Je suis celui qui baisait tes lèvres vermeilles. » — « Pour que je t'ouvre, pour que tu entres, donne-moi quelque indice de ma cour. » — « A ta porte est un pommier ; dans ta cour une vigne. — Celte vigne donne un raisin blanc, un vin muscat — et quiconque en boit est restauré et en demande encore. » — « Tu me trompes, fils de matois; quelqu'un du voisinage t'aura dit cela; — pour que je t'ouvre, pour que tu entres, donne-moi quelque indice de ma maison.» — «.Vu milieu de ta chambre pend une lampe d'or; — elle t'éclaire, quand tu te déshabilles, quand tu ôtes tes boutons. » — << Tu me trompes, fils de matois; quelqu'un du voisinage t'aura dit cela. — Pour que je t'ouvre, pour que tu entres, dis-moi quelque marque de ma personne. » — « Tu
{\< Fauriclf Chants populaires de ta Grèce moderne j t. II, 243. (2) Fauricl, loc. cit., II, 417.
as un signe sur la joue, un autre sur l'épaule, — et, entre tes mamelles, les astres et la lune. » — « Gourez, servantes, courez ; ouvrez toutes les portes. » ^i).
Or, nombre d'indications attestent que la Grèce primitive a composé quantité de chants populaires de ce genre. On y avait des berceuses pour endormir les enfants, des chansons d'amour, des chansons de table, des chansons de métier, etc., etc. (2). Ces chants populaires ont du être colportés et vulgarisés par les chanteurs ambulants de Tantiquitc, comme cela se fait encore dans la Grèce contemporaine, et constituer ainsi un lyrisme inférieur sans doute, mais très vivant.
Le lyrisme noble, ayant des prétentions littéraires, naquit moins spontanément ; il lui fallut la protection et la faveur des prêtres et des rois, encoiu'ageant, les uns, les compositions mythiques ; les autres, les chants héroïques et guerriers, parfois la glorification de leurs hauts-faits ou de ceux de leurs ancêtres.
Cette poésie lyrique de commande différa de la poésie spontanée ; elle perdit sûrement du côté de la grâce et surtout de Ténergie ; mais elle gagna du côté de la forme : sa métrique devint plus savante et plus variée. En retour elle cessa d'être libre ; il lui fallut longtemps se renfermer dans un genre de sujets appropriés aux goûts et aux besoins de ses protecteur. Ceux-ci instituèrent même des concours lyriques avec prix pour les vainqueurs. Les candidats devaient chanter leurs poésies en s' accompagnant de la lyre : il leur fallait être à la fois poètes et musiciens. Les jeux solennellement célébrés à Delphes, les jeux pythiques, commencèrent par n'être que des joutes lyriques de ce genre sur des sujets religieux. Le côté musical semble avoir été considéré, comme particulièrement important dans ces tournois poétiques; puisque, suivant Pausanias, Hésiode ne put figurer dans un de ces concours, parce
i: Fauriel, loc. cit., II, 423.
2) M. Croiset, loc. cit., II, 20.
Évolution littéraire. 27
qu'il ne savait pas s'accompagner de la lyre, tandis que Tun des concurrents remporta le prix uniquement à cause de sa belle voix et quoiqu'il eût chanté la poésie d'un autre (1). — Mais Hésiode prit sa revanche dans un autre concours, celuilà laïque et royal, ouvert à Chalcis en Eubée par les fils du roi Amphidamas, afin de célébrer les funérailles de leur père. Il s'agissait d'un concoui-s de poésie et le prix destiné au vainqueur était une œuvre d'art, un trépied. L'auteur des Travaux et des jours ne fut pas peu fier de son succès, comme il nous l'apprend lui-même : « Je me vante d'avoir remporta le prix du chant, un trépied à deux anses, que je consacrai aux Muses héliconiades. là, où, pour la première fois, elles m'avaient inspiré le chant sonore » (2). Hésiode était donc au moins chanteur, s'il n'était pas musicien.
Le début de la Théogonie peut nous donner, pour le fond et la forme, une idée de ce qu'était cette vieille littérature lyrique :
« Commençons par chanter les Muses héliconiennes, les Muses qui habitent la haute et divine montagne de l'Hélicon et qui, autour de la îource sombre, — dansent d'un pied léger près de l'autel du puissant fils de Kronos. — Ce sont elles, qui ont enseign!> à Hésiode un noble chant, tandis qu'il faisait paître ses agneaux au pied de l'Hélicon divin. Quant ù moi, voici en quels termes elles me parlèrent d'abord, les Muses olympiennes, tilles de Zeus qui tient l'égide : « Bergers rustiques, hommes vils qui n'avez souci que de manger, nous savons dire beaucoup de choses fictives, qui ressemblent à la vérité, mais nous savons aussi, lorsque nous le voulons, proclamer des choses vraies. « Ainsi parlèrent les filles du grand Zeus, déesses au doux langage, et elles me donnèrent, comme sceptre, une branche de laurier toute en feuilles, pousse vigoureuse qu'elles venaient de cueillir. En même temps elles liront naître en moi par leur souffle le chant divin, afin que je me misse à célébrcu' les choses futures et les choses pressentes et elles m'ordonnèrent de mettre en hvmnes la filiation des dieux éternels, en leur consacrant à elles-mêmes le commencement et la fin de mes chants. » (3j.
,1 Paiisaiiias, IV, par. VU.
[tj Travaux et jours, livre H. I
(3) Traduction M. Croisct, loc. cit., 1, 539-WO.
*« Elles chantent ensemble et leur voix infatigable coule, suave, de
leur bouche. Et elles rient, les demeures du père Zeus tonnant, à la voix de lys si sonore des déesses. Et il résonne, le faîte du neigeux Olympe, demeure des Immortels. »> (I).
Ce n'est déjà plus la foi tout à fait primitive qui parle dans œtte poésie gracieuse, la vraie foi, la foi aveugle, celle qui non seulement ne raisonne pas mais même ne veut pas raisonner. Hésiode a été un personnage réel, un poète en chair et en os, même un propriétaire très attaché à ses biens, un homme pratique ; il est très sûr qu'il n'a jamais conversé avec les Muses; il s'en sert simplement, comme d'un artifice littéraire, pourtant il est encore respectueux avec les dieux.
Théognis est plus hardi, il a des instincts de libre-penseur et même de révolutionnaire. La conduite de Zeus vis à vis des hommes lui semble tout à fait critiquable et il le déclare nettement au maître de TOlympe :
« Bon Zeus, je t'admire Tu connais à fond les pensées et le cœur
de chaque homme et ton autorité, ô roi, est la plus haute qu'il y ait dans le monde. Comment donc, fils de Kronos, as-tu bien le courage de tenir le même compte de l'homme criminel et du juste ? Comment Ion esprit se tourne-t-il indifféremment ou vers la sagesse ou vers les attentats de ces mortels, qui ne craignent pas de commettre des actes pervers? Non, la divinité n'a marqué aucune règle à notre conduite, aucune route par laquelle on soit sûr de gagner la faveur des Immortels. Des scélérats jouissent d'une prospérité qu'aucun chagrin ne trouble; ceux qui préservent leur Ame des œuvres du mal, ceux qui aiment la justice, ont néanmoins en partage la pauvreté, mère du désespoir, la pauvreté qui pousse au crime le cœur des hommes. » (2).
Suivant Théognis, la société est mal faite, et c'est l'argent qui gâte tout. Dans les mariages, on a moins de souci de la race que s'il s'agissait d'accoupler des ânes ou des chevaux : « L'argent règne et corrompt tout. Pour l'argent, les ennemis
(t) Traduction Lcconte de Lislc.
^2) Théognis, Sentences Trad. A. Pierron in HisL littér. grecque^ 151).
r^-— ' r ~ ûTi.T » n.: T»-r:i:.*^ • 'I . D'autre
-= • i ~ - — -. ' i> r.- A i-^T^. F: iir 11 fuir, ne =' ~. '^^■*i ^ .- r- :: - uiiii? ^ :zi^r p-r-f-ni^ «m dan» '■*-" î --11- 11::- -i ■■ij' a::»l>t-v«:. De j«tul plus rira
■"•T î*. -». i^^^ r -nr "^ -^« LL :»*^ M'.r-x \~aut mourir,
•1 ^^ .» ~ ^^- " -r i' ju:^^^^ T ii-Tt* r ^a vir {!«* rhorribk
I " .■- j~-: -.-: '-^— -ïui— L LjiK T.- :^v:r^. mais elle laisse ^ -3"-^ .: i ,^' r ^ i î ; rr.t" ^ -rip?: c'est dans Tew^r -. ■ ■ —^^i" , . "1 -1 "'M liT^' -r*^ tir- b-urv'U :
: I . . jn : r^-z- i -«.f- i.ir- i— Li:Se :-:/j>;:re, il rapetisse;
i. . . — 5. -. -.r ; mi'-.-r iif u.. ^-ai» - 0"^ le vistc ciel
. --." . — - . - ^ ..r„ - n ^. ..-. nr ■. dlt^ <ur U lèle et m'écrasiV t > j-.î- T -. I — :- r ;: n l.t:-':' -^ «i .e î:*a;«[»ortc à mesen- > • : - L *— r -' .. ^ i.'f-i.Tî--. — »*^.'^S'-^r >-;:v leur sang noirrt -r --. - n. L»- -t-'iTif -1 tir :• «-r ar.vtmjilir ces choses
- . r -• T.- . î j «^î- L- "A - -rrt*î^, ù mon âme ! BientX
■ " ■- ^" ,1. r— I. ïlj: — ••■ H» I- ^'j^T" zj..r:, ;e a»* s* rai plus qu'un peu
> - — . - ^ — 4. T ^..^. ~ 1 -<< :.fc5 i 'TT^ c^'uohé après ma mort
-î.r :■• .: "^ ^ ' -^ >'î*; l:" h^i. *.,»r ■:-•- j^ vr-ux du bonheur.—
^- ^' . .: — ^ ::■ -. m** la.**! >•:'*> r .: -hrr rauî un lapis. — Qu'im-
> '11 ■ '.: :i»-îî -r** ^ '-.-rir q ;e Pauieur de ces vers au- »;,» •» «LT — L." fài-Tf il L-rr.'.-.iy- ci:::iê du sixième siècle a\'ani .».<;;;^ j.-'s . . «T S *-*! S .T 7^- i' 5» !:>'rtè d'esprit et en mèuir ^ «i: :ï^ " i: r •'.*>! ' "i n" i jjl la p»>-sîe lyrique des Grecs avait >v:i.»^ « ^^ «.ir i *i > ^! n : qjaat à celui des rois, il nexisa.: Ti -^ :-^>: •: ^k : rzi-^ r-.:.ublicaine était presque partout ii « »:. t- «7. .i>*>"- — 1":'- f •:> !e lyrisme hellénique affranchi, i l:* c:^ ::-> !• •> s J-^s, S^»lon. contemporain de Théogiiis,
. T-Tii.'r::»'.! M C-.c>*i«. H *L îitter. gfrc^ue, U, lôO. •i T'-iiinrat. M C-:c*..t- .*>f. nt.. Il, 151. > Tricu:'3:e M. C>:t>c^. i^. cit., U, 151.