‹ L'évolution littéraire dans les diverses races humainesChapitre 158 sur 209 · II. — La littérature Finnoisp · texte numérisé non relu

II. — La littérature Finnoisp

La race finnoise est une race paradoxale ; sa langue, ses traditions, les témoignages historiques, l'apparentent aux Tartares, même aux Samoïèdes ; mais, aujourd'hui, ses caractères physiques la séparent nettement de la race jaune. Elle semble bien avoir eu pour berceau les monts Altaï ; mais, même au temps de ses ori^^lnrr, rxcessibles, la race finnoise n'avait anatomiquement rien de mongolique. Au dire de Castrèn, les

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Tartares parleraient encore d*un ancien peuple auxyeax Meus, qui aurait jadis occupé leur pays et élevé tous les tertres funéraires semés dans les steppes. Pourtant la linguistique rapproche les idiomes finnois des idiomes altaïques. Mais la parenté des langues n*implique pas nécessairement celle des races et il est fort possible qu'à une époque très ancienne, des tribus primitives, les unes jaunes, les autres blanches, aient coexisté dans une même région montagneuse du nord de TAsie et y aient adopté une langue commune, non aryenne, tout en s étant formées antérieurement et séparément dans des régions très distantes. Aujourd'hui, les Tchérémisses sont presque les seuls Finnois, chez lesquels on trouve encore des caractères anatomiques mongols, qui même ne se rencontrent pas chez tous les individus du groupe.

Quoi qu'il en soit, de l'Altaï à la Finlande, à travers toute la Russie, il existe des traces et des restes de la race finnoise. Dans cette vaste région, il est même probable qu'elle a devancé les immigrations slaves et elle peut nous y représenter l'un des anciens types préhistoriques. A ce seul titre, la littérature finnoise vaudrait d*ètre étudiée ; mais elle est intéressante en elle-même.

Cette littérature consiste surtout dans un grand poème, le KaUvala^ dont les Finnois primitifs ont fourni les éléments, mais qui a été arrangé et mis en ordre seulement de nos jours par un rhapsode tout moderne, le Docteur Lônnrot, Finlandais de naissance. Le Docteur Lônnrot a fait pour le KaUvala ce que Valmiki fit, dans l'Inde, pour le Ramayana ; il a construit un ensemble épique avec les traditions populaires de la race, mais en n'y mettant rien du sien; aussi le Kalévalae^i-\\ très homogène. L'exemple est encourageant pour les lettrés, qui veulent absolument, avec quelque apparence de raison, donner à Homère une existence individuelle, en chair et en os.

Les fragments du Kalévala^ les chants finnois, les runnot, se retrouvent partout où a vécu la race finnoise depuis l'Altaï jusqu'à la Norwège septentrionale. Ces runnot se sont tradi-

tîonnellement et oralement conservées comme un patrimoine sacré. Les Finnois ne les chantent même qu'entre eux (1), et ceux qui le font, artistes à leur manière, en tirent leur nom ; ce sont des riinoiat. Les plus renommés d'entre eux, n'ajoutent rien aux textes traditionnels ; les autres allongent parfois ces textes quand leur mémoire est à court. D'ordinaire, pour chanter, chaque runoia se choisit un compagnon ; puis tous deux se placent en face l'un de l'autre, les mains dans les mains, et chantent doucement en duo, des heures durant (2). Il est certain qu'autrefois les bardes finnois s'accompagnaient d'un instrument à cordes, le Kantele,

Si le KaUvala s'est constitué, à peu près comme les épopées homériques, c'est le seul trait de ressemblance qu'il ait avec elles. L'Iliade et l'Odyssée sont des poèmes absolument humains ; au contraire, l'épopée finnoise est un type d'épopée mythique; non pas que les dieux proprement dits y jouent un très grand rôle ; les personnages principaux du poème sont plutôt de tout puissants magiciens, des héros intermédiaires à l'homme et à la divinité, et qui domptent les forces naturelles au moyen de runes, de paroles magiques. Sans doute, l'incantation est un peu de tous les pays, mais jamais, dans aucune mythologie, on ne lui accorde un rôle aussi prédominant que dans la mythologie finnoise.

Ces incantations ont une puissance à laquelle rien ne résiste ;

i< Waïnâmôinen chante et les marais mugissent et la terre tremble et les montagnes de cuivre chancellent et les dalles épaisses volent en éclats et les rochers se fendent et les pierres se brisent sur les rivages. — Il accable le jeune Joukahainen de ses ensorcellements. Il évoque des branches feuillues sur le collier de son cheval, des rameaux d'osier sur ses harnais, des rameaux de saule sur ses rônes ; puis il change son traîneau au flanc d'or, son beau traîneau de fête en un arbrisseau desséché dans un marais ; son fouet orné de perles en roseau des bords

.1, Léouzon le Duc, Le Kalèrala, IX.

2 Ibid.. XII.

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de la mer; son cheval au front étoile en pierre des cataractes; son glaive à la garde d*or en éclair, son arc orné de mille couleurs en arcen- ciel ; ses flèches ailées en rameaux de pin flottants ; son chien au museau crochu en borne dos champs ; son bonnet en nuage aigu ; ses gants en nénuphar d'un lac fermé ; son bleu manteau de laine ea brouillard ; sa fine ceinture en traînée d*étoiles » (i).

Et le vieux Waînâmôinen se mit à chanter, à exercer sa scieoce.

Il chanta et soudain un sapin surgit de terre, un sapin à la couronne fleurie, aux rameaux d'or. Sa tète monte jusqu'au travers des nuages; ses branches s'élèvent dans les airs et franchissent les hauteurs du ciel. — Le vieux Waînâmôinen chanta encore, le vieux Waînâmôinen exerça encore sa science et la lune vint se poser dans la couronne du sapin et Ottawa sema ses étoiles sur ses branches » (2).

Un jeune téméraire, Joukahainen, eut Taudace de porter au terrible manieur de runes Waïnamoïnen, un défi, un défi intellectuel. Il s'agissait de voir qui des deux connaîtrait le mieux les mystères de la cosmogonie mythique. Joukahainen fut naturellement battu et par ses terribles incantations le vieux runoia^ irrité, Tenfonça lentement dans un marais, jusqu'au moment où épouvanté, Taudacieux offrit sa sœur, comme rançon ; alors le vieillard consentit à retirer ses paroles magiques :

« Il s'assit sur la pierre de la joie, sur la pierre du chant, et il chanta un instant, puis un autre instant, puis un troisième, rappelant à lui ses paroles sacrées, ses ensorcellements magiques. — Ainsi le jeune Joukahainen sortit de Tabîme où il était plongé ; il sortit avec son menton de la vase humide ; avec sa barbe du lieu horrible et son cheval cessa d'être une pierre des cataractes ; son traîneau un arbrisseau desséché dans un marais ; son fouet un roseau des bords de la mer » (3).

Toutes les aventures racontées dans le Kalévala so passent ainsi dans le monde des rêves. Néanmoins les grands dieux du Panthéon finnois ne jouent dans le poème qu'un rôle effacé. Yumala, Ukko, sont parfois invoqués aussi bien par les bons

(1) Kalèvala^ loc. cit., 25.

(2; Ihid.,19.

(3; Ibid., 29.

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que par les méchants ; mais ils ne se mêlent guère aux entreprises des héros. Ceux-ci ne sont pas encore des dieux, mais ils ne sont déjà phis des hommes et il est difficile de s'y intéresser. Pourtant, comme les hommes, ils ont des maisons, des bateaux, qu'ils fabriquent par des procédés magiques, des chariots; ils assistent à des banquets; ils séduisent ou enlèvent les femmes, etc. ; mais ils sont armés de talismans irrésistibles, de paroles magiques, qui leur donnent une toute puissance divine. — Ainsi le vieux Waïnamoïnen devient amoureux de la déesse de Tarc-en-ciel, qui tisse un tissu d'or et d'argent avec une navette d'or et un métier d'argent, tout en étant assise sur la voûte de l'air et appuyée sur l'arc-en-ciel. La déesse, avant de consentir à épouser le vieux runoia, lui impose diverses épreuves, entre autres, celle de construire une barque avec les débris de son fuseau et les fragments de sa navette. Le vieux héros accepte, mais en travaillant, il se blesse avec sa hache, au pied et au genou. Aussitôt son sang coule, mais autrement que celui d'un homme; il coule en torrent, avec le mugissement d'une cataracte et les runes du blessé sont impuissantes à arrêter Thémorrhagie, car, tout savant qu'il soit, il ne connaît pas « les iroi^ paroles originelles » (1).

Perdant son sang à flots, mais sans en être affaibli^ le vieux rtmoia cherche plus habile que lui et finit par rencontrer un vieillard qui dompte ce déluge sanglant, en prenant à parti le sang lui-même .«t lui tenant le discours suivant, qui est un beau modèle d'éloquence animique.

« Cesse de coulep, ô sang ! Cesse, A sang chaud, de jaillir sur moi et

d'inonder ma poitrine Mais, si ton instinct le pousse à couler, à te

préciiriter avec violence, coule du moins dans la chair, bondis à travers les os. Il est mieux, il est plus beau pour toi de rougir la chair, de bouillonner dans les veines, d'arroser les os que de couler par terre et de te prostituer parmi les ordures. — Oui, il est indigne de toi, ô beauté de rbomme, ô trésor des héros, de te perdre dans l'herbe des prairies ou sur le versant des collines. Ta place est dans le cœur ; ton siège est

;1; Kalèvala, loc. cit., 64.

SOUS le poumon. Hâte-toi d'y retourner. Est-ce que tu es un fleuve pour rouler ainsi tes ondes? Un lac, pour déborder avec tant d'impétuosité? Une source de marais pour jaillir avec tant de fracas? Une barque trouée, pour faire eau de toute part? — Suspends peu à peu ta course,

ô sang chéri, ô sang rouge, ou plutôt arrête-toi brusquement »

c< 0 Ukko, créateur très-haut, ô céleste Jumala, viens ici ; car on t'appelle ! Bouche avec ta main épaisse, avec ton large pouce ce trou terrible, cette plaie béante ; étends une feuille de nénuphar, un lys d'or à trîivers la voie du sang, etc. » (1).

C'est là une bien extraordinaire hémorrhagie ; mais le héros qui la subit n'est pas non plus un homme ordinaire. Sa mère était Luonnatar, fille d'ilma, la déesse de l'air. Ennuyée d'habiter dans les vastes régions de l'air, fatiguée aussi de sa virginité, la fille d'Ilma s'élança dans la mer, sur la croupe des vagues où elle fut fécondée par le vent et la mer et devint enceinte d'un fils, de Waïnamoïnen. Pendant sept si^les elle continua néanmoins à nager, souffrant les douleurs de la parturition, mais sans pouvoir accoucher. En attendant elle s'acquittait d'une utile besogne.

« Partout où elle étend la main, elle fait surgir des promontoires; partout où touchent ses pieds, elle creuse des trous aux poissons ; partout où elle plonge, elle rend les gouffres plus profonds. Quand elle effleure du flanc la terre, elle y aplanit les rivages ; quand elle la heurte du pied, elle y fait naître des filets fatals aux saumons; quand elle la frappe du front, elle y perce des golfes, etc., etc. » (2).

Pendant ce temps, son enfant, qui était déjà « le vieux » Waïnamoïnen, s'ennuyait considérablement dans le sein de sa mère.

« Il se demandait.... comment il lui serait possible d'exister, do passer sa vie dans celte sombre retraite, dans cette étroite demeure où jamais ni la lune, ni le soleil ne laissaient pénétrer leur lumière.... Alors Waïnàniuinen s'ennuya dans ses jours, il se fatigua de sa vie et il frappa vivement avec le doigt sans nom (l'annulaire) à la porte de la

,1) Kalcvala, loc. cii.y 74.

(2) Kalovala, loc. cit.^ 8.

forteresse ; il força la cloison d'os avec l'orteil gauche et il se traîna sur les ongles, hore du seuil, etc., etc. » (1).

Ce vieux Waïnamoïnen, si étrangement né, fut affligé de la manie du mariage. 11 demande la main d'une jeune fille, la belle Aino, qu'on lui accorde, mais qui n*en veut pas entendre parler et se noie : « Alors la mère d'Aino commence à pleui'er, à se lamenter et elle dit :

" Gardez- vous, ô pauvres mères ; gardez- vous durant cette vie terrestre, de bercer vos filles, de nourrir vos enfants pour les unir à rhomme qu'elles n'auront point choisi, comme je l'ai fait, moi, avec mes filles, avec mes chères colombes !» — Et la mère continua de pleurer. Les larmes coulent de ses yeux sur ses tristes joues » (2).

Et de ces larmes trois fleuves surgirent et de chaque fleuve trois

cataractes impétueuses, comme la flamme, et au milieu de ces cataractes, trois îles et sur les bords de chaque île, une montagne d'or et, sur la cîme de chaque montagne, trois bouleaux et, dans la couronne de chaque bouleau, trois beaux coucous. — Les coucous se mirent à chanter. — Le premier dit : « Amour, amour ! » — Le second dit : « Fiancé, fiancé !» — Le troisième dit : « Joie, joie ! » — Celui qui dit : « Amour, amour ! » chanta trois mois, pour la jeune fille privée d'amour, pour celle qui repose au fond de la mer. — Celui qui dit : « Fiancé, fiancé ! » chanta pendant six mois, pour le fiancé privé de sa fiancée, pour celui qui est laissé en proie aux amers regrets. — Celui qui dit : « Joie, joie ! » chanta, toute sa vie, pour la mère privée de* joie, pour celle qui pleure sans repos. — Et la mère d'Aino dit : « Il ne faut pas qu'une mère accablée par la douleur écoute longtemps le coucou chanter. Lorsque le coucou chante, le cœur bat, les pleurs viennent aux yeux, les larmes roulent sur les joues, plus grosses que des pois mûrs, plus enflées que la semence des fèves. Oui, la vie s'use d'une aune, le corps vieillit d'un empan, tout le corps se brise, lorsqu'on prête l'oreille au coucou du printemps »> (3).

J'ai tenu à citer en entier ce long couplet. C'est un des passages assez rares du Kalévala, où des sentiments humains se mêlent à l'animisme délirant du poème. De pareils chants ne

(1; Kalcvala, loc. cit. y 8.

(2, Kalévala, loc. cit.^ 42.

(3} Kalèvala, /oc. ci7., 42, 43.

peuvent avoir été composés que par une race extrêmement jeune encore, une race, qui, comme nos enfants, n'avait aucune idée de la réalité des choses et pour qui le possible n'avait pas encore été limité par Texpérience.

Les fantaisies cosmogoniques du Kalévala rappellent souvent celles des Polynésiens, paifois celles des Indiens; mais Tensemble du poème atteste une imagination débordante et cette preuve suffirait, seule, à établir que la race finnoise n a d'Altaïque que la langue, aussi ne sommes-nous pas surpris, quand les linguistes nous disent que les idiomes finnois, tout en étant encore agglutinatifs, sont en voie d'évolution et tendent à se rapprocher des langues à flexion.

Par sa littérature aussi bien que par sa langue, la race finnoise semble bien, comme la race basque, se rattacher aux primitifs habitants de TEurope, à ceux qui y ont précédé les races aryennes, qu'il nous faut maintenant interroger.

Les Slaves sont les derniei'S Aryens immigrés en Europe et en outre, ils ont été à peu près soustraits au lourd rouleau niveleur de la domination romaine. Grâce à ces circonstances, ils ont pu conserver jusqu'à nos jours non seulement des institutions primitives, comme le ?nir, mais aussi une grande jeunesse de caractère et d'organisation mentale, qui nous permettent d'étudier chez eux, mieux que dans aucune autre race aryenne, les origines et l'évolution première de la littérature.

Tout d'abord nous retrouvons, vivantes encore en Russie, les danses chorales et mimiques des clans communautaires. Le village russe, le mir, forme sociale atténuée du clan primitif, a encore son Khorovod (Cercle), sa ronde commune avec danse, chant et spectacle scénique. Le dimanche, surtout au printemps, les jeunes gens du village forment, tantôt une, tan-

La littérature dés slaves. 449

tôt deux rondes. Au milieu de ces rondes, les coryphées exécutent des danses de caractères ou représentent des scènes de la vie ordinaire. Ordinairement deux personnages entonnent un chant dialogué, tandis que la ronde, qui les encercle, joue le rôle de chœur (1). Les refrains de ce chœur ont souvent un caractère archaïque, comme celui-ci : « A Tsargorod j'irai, j'irai ; avec ma lance le mur de pierre je percerai, je percerai » (2).

De telles coutumes coexistent toujours avec un grand nombre de légendes chantées, conservant la mémoire d'événements ou d'idées, qui jadis ont intéressé la communauté et qui se sont fidèlement transmises par la tradition orale. Ces chants, toujoui's anonymes, sont habituellement des œuvres collectives. Peu de pays en possèdent autant que les pays slaves, notamment que la Russie, surtout que la Russie septentrionale. Ces chansons populaires sur des thèmes d'intérêt général sont ou religieuses ou historiques, mais souvent de genre épique. Les chansons religieuses sont, les unes chrétiennes, les autres païennes. Les premières se chantent aux funérailles, aux mariages ou aux grandes fêtes, à Noël, à Pâques ; certaines ont seulement trait à des saints orientaux (3) : ce sont les Kaliodki et les Kalièki.

Les chansons païennes sont naturellement les moins nombreuses. On en trouve cependant dans tous les pays slaves, et il en est même qui servent à célébrer les fêtes chrétiennes. Voici un chant cosmogonique, qui est devenu une chanson de Noël :

«< Quand il n'y avait pas de commencement du monde. — Ni le ciel ni la terre n'existaient : — Seulement il y avait une mer bleue, — Et, au centre de la mer, un frêne verdoyant. — Sur ce frêne perchent trois

colombes. — Elles délibèrent en conseil comment ourdir le

monde : « Descendons au fond de la mer. — Extrayons-en du sable

1) A. Rambaud, Russie épique, 56.

'2"; Ralston, Songs of ihe Russian People. ;3 A. Rambaud, loc. cit., prétiicc, I, XI.

Évolution littéraiius. 29

menu ; nous le sèmerons. — Ainsi une terre noire se fera pour nous.- Le ciel clair et un soleil brillant, — Un soleil brillant et une lune claire, — La lune claire est une aurore rayonnante, — L'aurore rayonnante et les étoiles mignonnes » (i).

Cette chanson cosmogonique a été recueillie dans les fcarpathes de Galicie.

Mais la plupart des chansons païennes sont relatives à la grande divinité de la mythologie slave, à Perkuns, le dieu de la foudre et aussi le dieu de la pluie. Les Latyches de Lithuanie chantent encore de ces compositions païennes; ils doivent même en imaginer de nouvelles avec cette particularité que, chez eux, la poésie, paroles et musique, est ordinairement l'œuvre des femmes (2). Voici un quatrain à Perkuns :

« Perkuns est un bon père ; — Il a neuf fils à lui : — Trois pour frapper, trois pour tonner, — Trois pour lancer des éclairs » (3).

Voici maintenant une petite chanson où Ton célèbre la douceur du bruyant Perkuns :

« Doucement, à peine murmurant, — Perkuns roule au-dessus de la mer, — N'ayant fait aucun dégât, — Ni aux fleurs de merisier, ni aux travaux du laboureur. — Tonne, rugis, ô Perkuns ! — Brise le pont sur la Dvina, — Afin qu'il ne soit traversé — Ni par les Polonais, ni par les Lithuaniens » (i).

Je veux encore citer un chant tchèque de même valeur poétique, parce qu'il montre combien étaient grossières les idées, que se faisaient les Slaves primitifs à propos des âmes et des dieux :

« Ah ! Frère, voici la montagne grise. C'est là que les dieux nous ont donné la victoire : c'est là que beaucoup d'âmes planent encore de côté et d'autre au-dessus des arbres. Les oiseaux et les bêtes sauvages en ont peur : seul, le hibou ne les craint pas ». — « C'est là sur cette

(i) A. Chodzko, Chants historiques de l'Ukraine, 4. (2; A. Chodzko, loc, cil. y 19.

;3 Ibid.y 32.

^} Jbid., 33.

montagne, qu'il nous faut enterrer les morts, offrir des aliments aux dieux, faire de larges sacrifices aux dieux sauveurs, leur adresser des chants de reconnaissance et leur consacrer les armes des ennemis vaincus » (J).

Dans tous les pays slaves, quand les chanteurs s'accompagnent d'un instrument, c'est ordinairement d'un instrument à cordes ; car la population de chaque mir étant d'habitude peu considérable, on n'a pas eu besoin de recourir à des instruments plus bruyants (2). Chez les Slaves, les chansons païennes ne sont plus que des survivances, les chansons chrétiennes offrent peu d'intérêt ; mais les plus précieuses sont les chansons historiques ou épiques : les hylines. C'est autour du lac Onega qu'ont été recueillies le plus grand nombre des bylines. Certaines d'entre elles sont chantées surtout par les femmes ; ce sont celles où les femmes jouent un rôle important et les chanteuses les appellent « de vieilles histoires de femmes » (3). Les bylines d'hommes sont chantées par des professionnels, des bardes villageois, qui souvent se succèdent de père en fils et forment aussi des élèves. Les bijlincs se transmettent oralement des anciens aux jeunes et avec un très petit nombre d'aûrs. Chaque chanteur ne dispose ordinairement que de deux ou trois airs ; il en varie seulement le mouvement et par suite l'expression (A). Ces airs sont simples, monotones : ce sont des récitatifs plutôt que des mélodies. Les chanteurs de bylines sont considérés ; on les choie ; on leur évite les corvées (5).

Ces hylines ne sont pas du tout des chansons ordinaires ; ce sont des récits d'une certaine longueur, des ébauches d'épopée. 11 y a des bylines^ qui ne comptent pas moins d'un millier de vers ; d'autres n'en ont que deux ou trois cents ; en

(i Louis Léger, Chants héroïques et chansons populaires des Slaves de Bohême, 74.

(2) A. Chodzko, loc. cit., 50. — L. Léger, loc. cit., 64. (•i A. IXdJOiXiaMà, Russie épique, 10.

(4; Ibid., 12.

(5; Ibid., 9.

outre, la longueur des vers varie d'ordinaire corrélativement à celle de la byline. Les longues bylines sont en vers de huit à neuf syllabes ; les autres en vers de cinq à six syllabes (1). La dimension du vers croît avec l'importance du sujet.

Ces compositions relatent les hauts faits des héros ou les grands événements de l'histoire ; elles le font à leur manière, en laissant une large place à l'animisme et au merveilleux de toute sorte, aux exploits fantastiques. Les bylines constituent de véritables annales, qui vont des premiers siècles de l'histoire russe jusqu'au règne du tzar Nicolas. On a groupé les bylines en deux cycles, l'un légendaire où sont chantés les héros primitifs de Kief et de Novgorod-la-Grande ; l'autre historique, formant le cycle de Moscou (2), où il est question surtout de Vladimir, prince de Kief.

Les premiers héros ont un caractère très mythique encore. C'est, par exemple, Volga Vseslavitch, qui avait eu pour père un serpent. Cet animal s'était enroulé « autour des brodequins de peau verte de sa mère, autour des bas de soie ; il avait touché sa hanche blanche ». Quand Volga naquit, « la terre humide trembla, la mer bleue s'agita, le poisson s'enfonça dans les abîmes marins, l'oiseau s'envola tout en haut dans les nuées, les aurochs et les élans s'enfuirent au-delà des montagnes, les bêtes sauvages se dispersèrent dans les bois ». Aussitôt sa naissance, Volga parle et non seulement les langues des hommes, mais celles des animaux. De plus, en sa qualité de fils de serpent, il peut déjouer toutes les ruses, tous les artifices de la magie. A douze ans, il rassemble une bande héroïque, une drotijina, pour courir les aventures. Non seulement Volga connaît les langues des animaux, mais il peut à son gré revêtir telle forme animale qu'il lui plaît et cette faculté lui est singulièrement utile dans ses luttes avec un sultan, le sultan des Turis (3). Volga vit d'ailleurs fraternellement avec ses

(r A. Rarabaud, loc, cit., 20, 21.

(2; Ibid., 25, 26.

(3; Ibid., 31, 34.

compagnons de droujina; il ne se considère pas comme leur chef, mais comme un frère aîné parmi des frères cadets. Il protège le pays, lève des impôts et se conduit, comme un prince actif et guerrier, aussi a-t-on essayé de Tidentifier avec l'un des princes varègues, le prince Oleg (ix® siècle) (1).

La légende met le héros guerrier Volga en relation avec un héros rural, Micoula, qui, au lieu de guerroyer, défriche la steppe avec une charrue colossale, dont le bruit s'entend à une journée de marche.

Sviatogor, lui, est un héros tout à fait mythique. D'une force titanique, il exprima, un jour, le regret, qu'il n'y eût pas deux puissants anneaux, scellés l'un dans le ciel, évidemment conçu comme une voûte solide, Tautre sur la terre ; il se serait fait fort, dans ce cas, et en saisissant les deux anneaux, de rapprocher le sol du firmament. Dieu, qui trouva le souhait irrévérencieux, donna une leçon au héros en enchantant un sac, que Sviatogor ne réussit pas à soulever ; ses efforts n'eurent d'autre effet que de l'enfoncer, lui Sviatogor, jusqu'à la ceinture dans le sol. A peine d'ailleurs Sviatogor peut-il marcher sans plonger en quelque sorte dans la terre (3), comme le faisait aussi Rustem, le héros persan.

Un autre héros, llia de Mourom, est aussi affligé de cette vigueur excessive. llia est un fils de paysan. Pendant une trentaine d'années, il avait été paralytique. Deux vieillards, messagers divins, le guérirent au moyen d'un breuvage, qui lui infusa une force titanique, si grande, si excessive, que les messagers furent obligés de la modérer pour ne pas surcharger la terre. llia est un grand défricheur de steppes et un héros tout à fait désintéressé. 11 refuse des coupes pleines d'or, d'argent, de perles, qui lui sont offertes, comme rançon d'un monstre, etc., etc. (4). Ces héros épiques, qui sont avant tout labou-

(1; A. Rambaud, loc. cit.^ 35, 36. (2) làid., 39.

:4) làid,, 47, 53.

rcurs, défricheurs, comme Micoula et Ilia, bonorcDt la vieille poésie slave; mais ils doivent venir de bien loin, de la Perse ancienne où, comme nous rapprend YAvesta, Tagriculture était presque une religion.

Dans Thistoire d*Ilia, est intercalé un épisode qui est ou bien emprunté à Thistoire persane de Rustem ou bien commun aux deux légendes. Dans la légende persane, Rustem tue son fils, en combat singulier, sans le connaître. Ilia se bat aussi, mais avec une femme, une géante, une polénitza et il apprend qu*elle est sa fille, juste au moment où il allait la tuer (1). — (îes traits communs entre les légendes slaves et les légendes persanes fortifient Topinion des anthropologistes russes, qui admettent aujourd'hui une étroite parenté originelle entre les races slave et persane. — Mais les légendes russes sont bien autrement merveilleuses que le Chah-Nemeh des Persans.

Une byline raconte, comment un héros, qui est peut-être Drobryna, frère d'Ilia, périt, victime de la vengeance d'une rivière, de la rivière Smorodina, à laquelle il avait comment» par faire des compliments :

« Pour toi, brave jeune homme, dit la rivière vivifiée dans le poème, — Pour toi, je te laisserai passer, — A cause de tes paroles flatteuses et de tes saluts courtois. » — 11 passa, le jeune homme, — la rivière Smorodina. — Alors il commença à s*enorgueillir, — à se moquer de la rivière : -— « On disait d'elle, de cette rivière, — On disait d'elle, de la rapide, — qu'elle était large dans sa largeur, — profonde en sa profondeur ; — mais elle est plus lente qu'un marécage, — plus dormante qu'une fondrière. « — Alors la rivière parla — avec ses sentiments de belle jeune fille ; — « 0 toi, brave jeune homme, écoute — reviens vers moi, vers la rivière ; tu as oublié sur mon bord, l'autre bord, — deux compagnons, deux amis fidèles, — deux couteaux d'acier. » — 11 revint, le jeune homme, — vers la rivière Smorodina. - Au premier pas qu'il fit dans l'eau, — Son bon cheval y disparut; — Au second pas qu'il fit, — sa selle de cosaque fut submergée ; — Au troisième pas qu'il fit, — le bon jeune homme fut noyé — « Ecoule.

^ij A. Rambaud, loc. cit., 56.

brave, hardi compagnon, — ce n'est pas moi qui te perds, qui te noie, ce qui te perd et te noie, c'est ton orgueil de jeune homme » (1).

Ce dialogue animique avec une rivière rappelle tout à fait certain chant védique, que j'ai signalé en son lieu.

On peut relever dans ces légendes slaves quantité d'autres traits indiquant une mentalité primitive. Un héros gallicien, Diouk, a un habit, dont les boutons font entendre des rugissements d'animaux féroces, des roulements de tonnerre (2) ; il parle à son cheval, qui lui répond et fait pour lui être agréable des bonds de plusieurs verstes (3). Un jour, après avoir taillé en pièces une armée tartare, Ilia, Drobryna, d'autres héros, ivres d'orgueil, souhaitèrent imprudemment d'avoir à combattre une armée « qui ne fut pas d'ici », une armée surnaturelle. Par la vertu de ce souhait téméraire, deux ennemis parurent ; les couper par le milieu du corps fut un jeu pour nos héros; mais les fragments se complétèrent, comme le font les segments de certains animaux inférieurs et il y eut dès lors quatre adversaires, lesquels, sectionnés à leur tour, devinrent huit, puis seize, etc. Finalement cette génération scissipare créA une armée ; alors les héros prirent peur, se sauvèrent dans une caverne et y furent transformés en rochers (4).

Sadko, autre personnage mythique, est un aventurier marin, moitié marchand, moitié pirate; il voyage avec une flotte montée par sa droujina. Un jour, pendant Tune de ces traversées, le Roi de la mer excita une furieuse tempête. On essaya bien de l'apaiser en lui jetant d'abord un tonneau d'or, puis un tonneau d'argent ; mais, c'était une victime humaine, c'était Sadko qu'il voulait. Celui-ci, après beaucoup de tergiversations, s'exécuta, se jeta à la mer et descendit tout droit dans le palais du tsar de la mer; il y trouva le souverain des

(i; A. Rambaud, loc. cit. y G9.

(2) Ibid.,19.

(}i\ I6id.,19.

(4) Ibid., 82.

ondes assis à côté de sa femme. Alors Sàdko se mit à jouer de sa harpe de platane et le roi de la mer à danser, ce qui provoqua une terrible tempête ; car le roi ne dansait pas en réalité dans son palais mais sur les rivages marins et maints vaiî^ seaux furent engloutis par les vagues soulevées, etc., etc. (1).

Tous ces événements se passent encore dans le pays des fées. Avec un poème plus récent, la chanson, « le slovo d'Igor », on prend à peu près pied dans Thistoire; mais c'est de Thistoire analogue à celle de « la Chanson de Roland ». La Chanson dlgor a peut-être été composée au xii® siècle; puisqu'elle raconte une expédition faite par Igor, prince de Novgorod, en 1183, contre les Polovtsi, nomades habitant alors sur les bords du Don. Quoique rédigée par un rhapsode, par un individu, la Chanson d'Igor rapproche et fond ensemble à la manière des épopées nombre de légendes et traditions, sans s'écarter d'ailleurs sensiblement, dans le récit des événements, de la chronique historique : ce n'est plus de l'épopée mythique; mais le style est encore émaillé d'expressions épiques, comme celles-ci : « boire le Don dans 3on casque », — « être nourris de la pointe de la lance », — « cerner une plaine de ses clameurs », — « le vent qui souffle les flèches, etc., etc. » (2).

Pour décider Igor à entreprendre l'expédition contre les Polovsti, son frère Vsélovod lui dit :

« Mon frère unique, ma brillante lumiùro, mon Igor ! Ne sommesnouB pas tous deux fils de Sviatoslaf? Selle, mon frère, tes coursiers rapides.... Mes hommes de Kourek sont des brades éprouvés, nés au son de la trompette, grandis sous le casque, nourris à la poinlo de la lance. Tous les chemins leur sont connus, tous les ravins leur sont familiers ; leurs arcs sont tendus, leurs carquois ouverts, leurs sabivs aiguisés. Ils bondissent, comme dos loups gris ^- dans la campagne, cherchent l'honneur pour eux-mêmes, la gloire pour leurs princes » (3).

(1) A. Rambaud, loc. cit., 149, 151.

(2; Ibtd., 211.

3, Ibid., 198.

Néanmoins la campagne tourne mal ; les Russes sont cernés et battus :

« 0 tcrre.de Russie, tu as disparu derrière les hauteurs. Les vents, ces petits-fils de Stribog, des rivages de la mer soufflent les flèches sur les braves compagnons d'Igor : la terre mugit, les rivières se troublent ; une vapeur de rosée couvre la plaine; les étendards parlent; les Polovtsi accourent et du Don et de la mer, de tous côtés ; les bataillons russes reculent ; les fils du Diable cernent la plaine de leurs clameurs, tandis que les braves Russes se font une enceinte de leurs boucliers vermeils. Et toi, Vsévolof, impétueux aurochs, debout à Tarrière-garde, tu harcèles les guerriers ennemis de tes flèches, tu fais retentir sur leurs casques ton glaive d'acier brun » « Que lui importent tes blessures, frères ? Il a oublié la splendeur princière et la vie et sa ville de Tcheraigof et le trône d'or de son père et les caresses de sa femme, la gracieuse fille de Gleb, et toute une existence de bonheur >» « Sur le midi, les étendards dlgor tombèrent Le vin

sanglant est épuisé ; les braves Russes ont achevé le festin ; ils ont désaltéré leurs bons amis, les Polovtsi, et maintenant ils sont morts pour la terre russe. L'herbe de la plaine se couche plaintive, Tarbrc s'incline douloureusement vers la terre » (I).

Igor est blessé et prisonnier; sa femme, la fille de laroslaf, se lamente à son sujet :

« La voix de la laroslavna se fait entendre ; on dirait la plainte du coucou ; elle gémit au lever de l'aurore : — Je volerai, comme un coucou, tout le long du Dounaï (Danube) ; je tremperai mes manches de castor dans la rivière de Kaïala ; je laverai les blessures de mon prince, blessures sanglantes sur son corps formidable, etc. » (2).

Igor parvient à s'évader. Le fleuve Donetz, à qui Ton prête des sentiments humains, l'en félicite et le fugitif lui répond :

» 0 Donetz, ce n'est pas peu de gloire pour toi, qui as bercé le prince sur tes flots, qui, pour lui, as étendu une herbe verte sur tes rives argentées, qui l'as recouvert des tièdes brouillards à l'ombre des arbres verts, qui l'as fait garder par le canard dans l'eau, par la mouette dans les to-i phi lions, par la sarcelle dans h^s airs, etc. >» (3).

(1) A. Rambaud, Russie épique, 201.

(2, Ibid., 204.

■3) Ihid,, 205.

Ces conceptions tout-à-fait aniniiques indiquent un état d'esprit encore très primitif et il est curieux de les retrouver, à une date relativement récente, chez des Arvens fixés en Earope et même convertis au christianisme.

Dans ces poésies, il importe de relever encore, en passant, certaines figures, qui rappellent la Perse, par exemple, de trop fréquentes métaphores identifiant les princes russes avec la lune ou le soleil. Une conception mythique, celle de la dive, est plus iranienne encore. On sait que, dans l'ancienne religion des Perses, les Dives étaient des esprits du mal, les Dévas védiques déchus. Or, dans le poème d*Igor, la dive est un monstre ailé, une sorte de Chimère ou de Harpie, qui annonce toujours les malheurs (l). Sans doute ces similitudes ne suffisent pas à établir l'identité ou l'étroite parenté des races slave et persane; mais encore moins les contredisent-elles. Ce sont des indices à enregistrer.

La chanson d'Igor est un poème unique dans la vieille littérature russe, mais les bylines épiques ou héroïques ont continué à travers les siècles jusqu'à nos jours. L'une de ces bylines raconte comment Tataman Irmak essaya de se réconcilier à Tobolsk avec Ivan le terrible.

« Irmak, fils de Timofée, — monta alors son meilleur cheval... et il partit pour demander au tsar sa grâce ». — « Irmak s'avance, — il conduit sa troupe; — il marche lentement et respectueusement; — il chemine dans la vaste cour, — la vaste cour du tsar, — vers FEscalicr rouge. — Il descend de son bon cheval — lentement et respectueusement; — il entre dans le palais du tsar. — « Salut, notre petit père, tsar orthodoxe, -— Ivan, fils de Vassili ! — Je suis venu à toi, moi Irmak, demander grâce.

J'ai fait des folies, des escapades, moi Irmak, — dans la plaine et sur la mer bleue. — J'ai pillé, moi Irmak, les navires de perles, —les navires perses et musulmans, — et même les vaisseaux de Tempire; — les vaisseaux de l'empire, qui n'avaient pas de marques, — qui ne portaient pas les armes tsariennes ».

(1) A. Rambaud, lor. cit., 219.

Après avoir entendu cette confession naïve, Ivan consulte SCS boïars, dont Tun opine pour la pendaison ou la décapitation d'Irmak ; mais alors celui-ci se fâche.

« Irmak tira du fourreau son glaive tranchant, — il coupa la tête au boTar à la force du glaive ; — elle roula dans les appartements du tsar.

— Irmak sent qu*il a fait un malheur; il en est troublé de ce malheur!

— Mais les boïars du conseil s'épouvantèrent, — s*enfuirent des appartements tsariens, etc. » (1).

Irmak, le héros de cette byline, est impressionnable jusqu'à l'impulsivité ; il appartient à une race que la civilisation occidentale n'a pas encore disciplinée. Mais le tsar Ivan, auquel Irmak demande pardon, était plus impulsif encore que le cosaque. On sait que, dans une discussion avec son fils, que pourtant il aimait beaucoup, il le tua ; mais la tradition populaire n'a pas admis ce meurtre ; en Russie comme partout, elle façonne et rectifie à son gré l'histoire sans trop se soucier de la réalité. Une byline raconte comment le fils d'Ivan, condamné à mort par son père, fut sauvé par son oncle, à la grande joie du tsar :

w Le tsar terrible se réjouit : — « Merci ! Illustre prince ! Comment te récompenser? — Quel présent te faire ? le tiers des terres? — ou de mon trésor d*or, ou des villes? — ou de mes paysans, ou de Moscou ? .) (2).

Dans lUie autre byline^ Ivan commence par clouer au plancher, avec sa lance, le pied de son beau-frère sauveur ; mais celui-ci le calme en lui disant : « Ordonne-moi de dire un mot,

— ton chagrin est couché sur ma poitrine blanche » (3). — Le populaire russe n'a pas gardé un mauvais souvenir d'Ivan le terrible, l'exterminateur de la noblesse russe. Les bylines le représentent comme un souverain juste et sage. Dans une byline, Ivan fait grâce à un « bon compagnon » qui a volé un

(1) A Rambaud, Russie épique, 249, 250. (2j A. Rambaud, Russie épique y 259, 261. !;3) Ihid., 264.

trésor, mais à des brigands et pour le distribuer aux pau>Tes; au fond, il est très bon enfant (1).

Après Ivan-le-terrible, Pierre-le-Grand, a frappé, comme lui, rimagination populaire, et défrayé nombre de bylines. Elles racontent que les charpentiers de Russie ont travaillé au berceau de Pierre ; que les filles, nourrices et suivantes, ont brodé d'or un drap de velours blanc (2). Quand son père, Alexis, lui lègue le pouvoir, Moscou lui fait une réception triomphale. Puis vient l'expédition d'Azof. Les Cosaques du Don en sont tout joyeux, car ce sont des batailleurs et des buveurs ; mais les paysans enrôlés auraient mieux aimé rester chez eux :

M OÙ passerons-nous le jour? Oîi dormirons-nous la nuit? — Nous • passerons le jour dans la campagne rase, — dans la campagne rase, sous le ciel ouvert; — nous passerons la nuit dans le bois ténébreux, — dans le bois ténébreux, sur le sol bourbeux. — Nous aurons pour lit la terre, l'humide terre ; — pour oreiller, une méchante racine ; — pour nous laver, la pluie fine et fréquente ; — pour nous essuyer, rherbe soyeuse » (3). — « Il y avait là un jeune soldat, — un jeune soldat, sergent du régiment. — Il tient dans ses bras le drapeau, — le drapeau du tsar, le drapeau des Russies. — Il n'est pas ivre, mais il chancelle et s'incline de tous les cAtés. — Il fait ses adieux à son père, à sa mère, — à ses parents, à ses amis; — son visage est baigné de larmes. — Hélas ! il ne fait pas ses adieux à sa femme; — il la quitte pour la servitude, — la servitude, le service du tsar, — les fatigues à perpétuité » (4).

Le massacre des Strélitz a été aussi enregistré par la littérature populaire ; mais avec une certaine sympathie pour les massacrés. Une ôy /me célèbre la fierté de Tataman des Strélitz:

« Il va le jeune homme; il ne recule pas; — il regarde fièrement tout le monde ; — il ne s'humilie pas devant le tsar. — En avant marche le bourreau terrible ; — dans ses mains la hache tranchante ; — derrière Tataman, son père et sa mère ; — son père et sa mère et sa jeune épouse. — - A travers leurs sanglots, ils s'écrient : — « 0 toi, notre cher

(1) A. Rambaud, loc. cit., 265, 266.

(4) Ibid., 302.

LA LITTÉRATURE DES SLAVES. 46l

enfant! — Humilie-toi devant le tsar; — accuse-toi de ta faute; — le Isar peut-être te pardonnera, — laissera ta tête sur tes fortes épaules ».

— Le cœur du jeune homme s'endurcit; — il se raidit; il résiste au tsar; — il n'écoute ni son père, ni sa mère; — il n'a pas pitié de sa jeune épouse; — il n'a pas de chagrin de ses petits enfants » (1).

Quand, à son retour d'Europe, Pierre-le-Grand répudia sa femnne Eudoxie, et renferma dans un couvent, une byliîie prolesta :

« Que veut donc dire cette cellule, — et que signifie celte religieuse,

— cette religieuse si jeune, — cette religieuse dans la cellule ? — Pour quel péché fait-elle pénitence? — C'en est un bien grand, sans doute, qu'elle expie ». — « Hélas ! Hélas ! Chanteurs errants ! — ... Pouvezvous le demander ? — C'est le tsar lui-même, qui m'a coupé les cheveux; — c'est Pierre I®', qui m'a donné le froc, — avec sa méchanceté de serpent » (2).

Plus Ton approche de notre temps, moins le style des hylinés a de couleur, plus aussi les poètes se débarrassent des idées mythiques; de plus en plus rarement, ils recourent au merveilleux, surtout dans la Russie méridionale. Dans le nord, le vieil esprit poétique et animique persiste plus longtemps et un chant raconte, comment Pierre-le-Grand submergea la flotte suédoise rien qu'en sonnant de son cornet d'or :

« Soudain l'obscurité de Dieu se fit; les vents se rassemblèrent en une nuée épaisse; les ondes furieuses se bouleversèrent, sillonnées par l'ouragan, comme par les dents d'un peigne. L'orage fondit sur les vaisseaux... le lac s'ouvrit en deux et, comme une pierre qui va au fond de l'eau, tombèrent les âmes pécheresses, les âmes non baptisées » (3).

Mais cette manière archaïque de sentir et de peindre n'est déjà plus qu'une survivance ; peu à peu les bylinea russes ont perdu leur tour épique et celles qu'inspirèrent la campagne do 1812, n'ont plus ni verve ni originalité : l'esprit de l'épopée

(1) A. Rambaud, iit^^{> épiqiie^ 310.

(2) Ibid., 316.

(3; Ibid., 327.

élait mort (1) ; dans aucune race ii ne survit à une certaine période de jeunesse.

La Russie n'a nullement dans le monde slave, le privilège des chants à allure épique. On en trouve chez tous les peuples slaves. Voici, par exemple, des fragments d'un chant tchèque contre les Allemands envahisseurs.

« Ah ! soleil, soleil chéri, tu es triste î Mais pourquoi brilles-tu sur nous, peuple infortuné?... — Les Allemands sont venus en longues colonnes, les Allemands de Saxe; ils sont descendus des montagnes de Gœrlitz dans notre pays. — Donnez, misérables; donnez votre argent, votre or, vos richesses ; sinon ils vous brûleront vos maisons et vos chaumières. — Et ils nous ont tout brûlé; ils ont emporté notre argent et notre or; ils ont chassé nos troupeaux devant eux et sont partis au loin vers Tresky. — Ne pleurez point, paysans, ne pleurez point. Votre gazon va repousser, votre gazon si longtemps foulé par le pied de l'ennemi. — Tressez une couronne de fleurs des champs pour votre sauveur : votre gazon va reverdir; tout va changer. — Oui, tout va bien ti'ît changer. Voici Renech, fils d'Herman ; il appelle ses hommes au combat

contre les Saxons — Les deux armées se précipitent, comme deux

forêts qui lutteraient Tune contre Tautre; telle brille la foudre dans les

cieux, telle la lueur de leurs épées — Puis la lutte redescend dans

la plaine et les Allemands hurlent d'elTroi et les Allemands s'enfuient et les Allemands succombent » (2).

De même un chant serbe raconte avec beaucoup de mouvement et de couleur, un combat singulier entre le Serbe Miloch et un Turc. Les deux champions s'invectivent entre leurs armées respectives à la manière homérique ; puis ils en viennent aux mains :

« Et voilà le Turc, qui chancelle sur son cheval, comme s'il était ivre-mort. Et Miloch commence à parler : « En as-tu assez ? Aimes-tu cette ivresse-là? J'en ai déjà abreuvé plus d'un de la sorte; une fois qu'on dort, on ne se réveille plus. — Et d'un coup de sabre il abat la tête de Mého. — Héjouis-tol, terre de Pozerye; tu seras toujours un nid de faucons — Réjouis-toi aussi, mère de Miloch; réjouis-toi d'avoir

(1) A. Rambaud, loc. ciL^ 358.

(2j Louis Léger, Chants héroïques et chansons populaires de ta Bohême, 99-101.

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