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CHAPITRE XIX

La Littérature xnédioévale

SOMMAIRE

I. La poésie lyrique au Moyen-dge. — Les races et les littératures de l'Europe. — Origines de la littérature médioévale. — Lyrisme populaire. — Les jongleurs. — Ménestrels et trouvères. — Lais, tensons, ballades et tournois. ~~ Les chansons de Geste. — Les romans ou romances. — Grossière prosodie.

IL Le Romancero espagnol. — La férocité des sentiments. — La Ghimène de la Légende du Cid. — Fierté et courage. — L'animisme du Romancero.

III. La poésie épique des Allemands. — Le poème de Beowulf. — Héroïsme des sentiments. — Le poème de Hildebrand et Hadubrand. — L'épopée des Nibelungen et ses origines. — La poésie de TEdda et celle des Nibclungen. — Décadence morale dans les Nibelungen.

IV. Les romans de la table ronde. — La poésie médioévale des Geltes. — Les harpeurs et leurs lais. — Le cycle d'Arthur. — Le roman de Merlin. — La mule sans frein. — Fantaisies absurdes et héroïsme. — Les origines du Stonehenge.

V. La Chanson de Roland.-^ La littérature française synthétique. — Origines de la chanson de Roland. — Caractère composite de l'œuvre. — Absence de descriptions. — Glorification de la fidélité au suzerain. — Héroïsme guerrier. — Impressionnabilité des héros et des dames. — Absence de sujet amoureux. — La Divina Commedia.

VI. Le Roman du renard et le théâtre. — L'étiologie de la satire. — Le roman de la rose. — Le roman du renard et ses origines. — Sa valeur scénique. — Origines du théâtre mcdioéval. — Les mystères. — Mystères sans paroles ; mystères parlés ; mystères écrits. — La mise en scène. — Les sotties ou farces et les monologues. — Grossièreté de la littérature scénique au Moycn-îlgc.

VII. Valeur morale de la littérature au Moyen-âge. — L'état social et la morale. — Ethique seigneuriale. — Bertrand de Born. — Amour de la tuerie pour e'ie-môme. — Les qualités des caractères au Moyen-âge. — Le régime politique et les races.

Pour terminer notre enquête au sujet des origines et de l'évolution littéraires chez les diverses races humaines et nous arrêter seulement au seuil des temps modernes, il nous reste

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à étudier le Moyen-àge, c'est-à-dire non plus un type ethnique pouvant avoir sa mentalité spéciale et la refléter dans une littérature originale, mais un amas disparate de peuples divers, n'ayant d'autre trait commun que celui de la constitution politique. Ici il ne saurait plus être question de remonter aux origines, puisque la période médioévale n'est que la continuation d'états antérieurs ; mais cette continuation ne s'opère qu'en transformant et déformant. L'ancien joug romain, qui imposait une apparente uniformité est brisé et chacune des grandes races, qui formaient la population de l'Empire, donne à ses compositions littéraires propres un caractère spécial. Or les trois grandes races constituant le gros de la population, en Europe, dans les derniers siècles de Tempire sont celles que J. César trouva dans la Gaule : les Berbères au- midi, les Germains au nord et à l'est, les Celtes dans la région moyenne. Nous verrons, au cours de ce chapitre, que chacun de ces trois types principaux a marqué d'une empreinte spéciale ses grandes œuvres littéraires; mais auparavant il nous faut étudier la poésie lyrique, matière première des épopées méridionales.

Pour bien des choses, mais spécialement pour ce qui a trait h l'esthétique littéraire, le Moyen-àge n'est qu'une continuation de coutumes antérieures masquées par la civilisation romaine. Après l'invasion barbare et la destruction de la centralisation impériale, toute une littérature populaire, que gênait et cachait le fonctionnarisme romain, put librement se faire jour; elle était d'ailleurs assez analogue aux mœurs plus ou moins primitives des nouveaux conquérants euxmêmes. — Jusqu'au Xir siècle, il exista tout un lyrisme populaire, très riche, comprenant des chansons de danse, des complaintes où Ton racontait les aventures de filles délaissées, de femmes coquettes, de mariages forcés, etc. (1), au total

,1; E. Lintilhac, Précis historique et critique de la littérature française.

des menus incidents n'ayant rien à voir avec les faits d*iraportance générale.

A ces compositions inférieures se mêlèrent des légendes plus ou moins historiques et souvent héroïques, préparant la matière des épopées futures. — Ces pièces étaient colportées, vulgarisées et souvent composées par des artistes populaires, mais professionnels : les troubadours dans le midi ; les trouvères dans le nord et les bardes des pays bretons. Les troubadours et trouvères formaient une sorte d'aristocratie artistique ; mais ils étaient souvent accompagnés d'artistes plus grossiers, que Ton appelait des jongleurs. Ces jongleurs étaient nomades, comme les troubadours et trouvères. Souvent c'était des musiciens, joueurs de harpes, lyres, trompettes, tambourins, même de sistres et de castagnettes, dont la fonction consistait à soutenir le chant du troubadour (1). Parfois les jongleurs étaient de simples saltimbanques ou des montreurs d'animaux savants, chargés seulement des intermèdes (2). Fréquemment en effet le chanteur, le ménestrel, s'accompagnait lui-même avec un rebec ou une vielle (3).

Puis nombre de jongleurs opérèrent pour leur propre compte et errèn^nt à travers le monde féodal, de bourgade en bourgade, de château en château, en chantant les cantilènes ou poèmes composés par les trouvères. Comme cela se fait encore en Kabylie, les jongleurs avaient, à beaux deniers comptants, acheté les poésies qu'ils chantaient et ils en portaient, sur eux, le manuscrit dans leur aumônière (4). Si le poème était de trop longue haleine, les jongleurs le morce- Isûent et en chantaient isolément tel ou tel fragment (5). Les trouvères, troubadours, ménestrels jouissaient souvent d'une considération plus ou moins grande ; mais il n'en était pas

1) E. Lintilbac, loc. ciL^ 31.

•2 Ibid., 32.

:3 Ch. I^nicnt, Poésie patriotique en France au Moyen-âge, 25. 4, E. Linlilhac, loc. cit», 41.

^5: Qi. LcnicDt. loc, cit.

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de même des jongleurs. En Espagne, ces derniers étaient même notés d'infamie, à moins qu'ils ne contribuassent au plaisir esthétique des rois (1). Bien plus tard, il est vrai, co Angleterre, sous le régime d'Elisabeth, on les confondit avec les vagabonds (2). C'était habituellement sur les places, plus rarement dans les châteaux, que les jongleurs exerçaient leur métier artistique. D'abord ils recouraient, pour fixer l'attention, à des cris, à des gambades, à des accords de leurs instruments ; puis ils chantaient (3).

Les troubadours et trouvères représentaient l'aristocratie artistique ; ils étaient plus que des exécutants et composaient eux-mêmes leurs chants, souvent même la musique de ces chants. Ces poésies furent d'abord de petites pièces, puis elles devinrent de petits poèmes, des couplets rimes, des lais ou laisses, des tensoiis^ des complaintes ( planfi), A celle poésie déjà savante avait du préexister la ballade ou chanson à danser. Les tensons étaient ordinairement des dialogues sur quelque sujet poétique ou erotique. Quand il exigeait plus de deux personnages, le tenson devenait un tournoi (4). L<?s lais, appelés aussi riinés, relataient les hauts faits de héros plus ou moins historiques, ceux des Gestes. Puis les poètes, très peu soucieux d'exactitude historique, marièrent leui-s personnages à leur gré, créèrent des généalogies de fantaisie, des familles épiques. Certains personnages, comme Charlemagne, Renaut, Arthur ou Artus, etc., devinrent des centres autour desquels se groupèrent les Chansons de Geste, c'est-à-dire des groupes de petits poèmes relatifs à une famille supposée et portant le nom de son chef authentique ou imaginaire. La Geste de Roland, la Chanson de Roland, le chef-d'œuvre du genre, devint ainsi un poème épique, sur lequel nous reviendrons bientôt (5).

(1) Damas-Hinard, Romancero^ t. I, introd. LU. [2] Posnctt, Comparative littérature, 261. ^3) L. Gautier, Chanson de Roland, XXVHl. (4; K. Liutilhac, loc. cit., 35.

(5) Ibid,, 43.

Les romans ou romances n^ différèrent guère des Chansons de Geste que par le nom. Au fond le romancero espagnol, même les romans bretons sont aussi des Chansons de Geste.

Longtemps, aussi longtemps que la lecture fut un art peu répandu, la versification de ces poèmes fut des plus ir régulières ; car ils étaient destinés, non pas à être lus, mais à être chantés et écoutés, par conséquent la rime exacte, la rime d'écriture, était sans utilité réelle. Aussi se contentait-on de Tassonance, c'est-à-dire de la conformité des voyelles dans la dernière syllabe des mots terminant les vers, sans se préoccuper aucunement des consonnes (1). On ne prenait même pas la peine de distinguer les diphthongues des voyelles simples, quand elles avaient à peu près le même son, -— A la longue, on finit par se soucier de la rime, de la rime écrite, plus ou moins parfaite; mais, pour attacher quelque pii< à cette recherche dans la forme du vers, il fallut qu'on sût lire. En Espagne, la rime parfaite n'a commencé a être usitée, qu'au xiii" siècle. Les vers du Romancero ne s'astreignent encore à aucune règle et le nombre de leurs syllabes varie de douze à vingt (2) : c'est tout à fait l'anarchie métrique de nos chansons populaires.

Les poètes les plus soigneux de la forme, ceux qui s'éprirent le plus vite des rimes riches, furent ceux du midi, les troubadours (3), qui avaient d'ailleurs à manier des idiomes romans riches en voyelles.

De toute cette production poétique du moyen-àge, en général incohérente et grossière, sont résultées pourtant quelques œuvres fortes, qui ont condensé en de grands poèmes, toute une matière lyrique et épique sortie de l'imagination populaire et de celle des trouvères et troubadours. Il nous reste maintenant à apprécier les plus importantes de ces œuvres.

(Ij L. Gautier, Chanson de Roland^ XXIX.

(2) Damas-Hinai-d, Romancero^ VI, XIII.

(3) E. LinUUiac, loc, cit., 37.

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