‹ L'évolution littéraire dans les diverses races humainesChapitre 174 sur 209 · LE ROMAN DU RENARD ET LE THEATRE · texte numérisé non relu

LE ROMAN DU RENARD ET LE THEATRE

ne trouve de littérature satirique ni chez les Peaux-Rouges, ni chez les Indous.

Au Moyen-âge, au contraire, Tesprit satirique s'éveilla de bonne heure ; les fabliaux, les chansons s'en inspirent souvent, même le Roman de la Rose^ si plein de quintessences allégoriques, cingle de temps en temps Thypocrisie personnifiée dans Faux-Semblant et Papelard. Mais c'est dans le Roman du Renard^ que la verve satirique du Moyen-âge s'est surtout donné pleine carrière. — Le sujet de ce poème est si connu que je n'ai guère besoin de m'y attarder. Maître Renard incarne tous les vices, toutes les cruautés, toutes les trahisons ; mais il lui suffit de recourir au mensonge et de pratiquer Thypocrisie pour berner tout le monde, se faire absoudre par le monarque Lion et jouir tranquillement du produit de ses méfaits :

« Renard, mon oncle, est honnAte homme ! <« Depuis qu'on est entré dans la Trêve de Dieu, « Il vit dans son château, comme dans un saint lieu*, « Portant haire, pleurant aux pieuses piscines, u Pratiquant l'abstinence et vivant de racines (i).

Au point de vue littéraire, ce qu'il importe de signaler, c'est que cette hardie satire, à laquelle, dès le xii" siècle, les trouvères et les politiques faisaient des emprunts ou demandaient des citations, est, comme les épopées, une œuvre collective, où l'on a condensé des compositions antérieures, une œuvre que se disputent plusieurs contrées, mais qui peut bien avoir pris sa forme définitive en Flandre (2), parce que, comme à la Chanson de Roland, plusieurs pays et races y ont collaboré. Le style en est ferme, concis et aisé tout à la fois ; sous sa couleur archaïque, il est parent de celui de La Fontaine. L'ouvrage est remarquable aussi par son dédain du merveilleux et sa parfaite impiété. A notre point de vue, le Roman

i; Ch. Potvin, Le Roman du Renard^ 173 (2. Ibid., 5, 114 et passim.

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du Renard est surtout intéressant par sa genèse collective ; c'est une épopée satirique et c'est peut-être la seule. — Mais cette épopée est toute en action et dialogues. A vrai dire, sa composition est essentiellement dramatique et rien ne serait plus facile que de la découper en scènes.

Le Roman du Renard date en effet de Tépoque où s épanouit Tart dramatique au Moyen-âge, c'est-à-dire du xn« siècle. — Rien de plus dissemblable que la Grèce antique et notre Moyen-âge occidental, et pourtant dans l'Europe féodale comme en Grèce, le théâtre sérieux est issu des cérémonies relipeuses. C'est que, dans le monde féodal, comme dans la Grèce anté-dramatique, une extrême importance était attachée au culte et que, par suite, la hturgie sacrée tint, pendant longtemps, le premier rang, comme spectacle attrayant.

Au xii« siècle, le drame liturgique du Moyen-âge commença par être seulement la mise en action de sujets pJeux, comme la Nativité, la Crèche, les Mages, les Prophètes, les Vierges sages et folles, la Résurrection du Christ, celle de Lazare, etc. Aussi le spectacle se donnait dans l'église même; les prêtres ne dédaignaient pas d'y jouer des rôles soùs de convenables travestissements et après avoir célébré les offices du jour. Les paroles ne furent d'abord que de simples textes canoniques, latins par conséquent, découpés en dialogues et ces textes se mélangèrent peu à peu, dès le xii" siècle même, de passages en langue vulgaire. En même temps, le spectacle sortit de l'église ; il se donna tantôt dans le cimetière, tantôt sur le parvis, tantôt sur la voie publique, devant l'église. Graduellement le latin battit en retraite et finit par céder totalement la place à du français rimé (1). Les sujets de ces drames francisés sont toujours pieux, mais plus variés, plus nombreux ; il y en avait même de profanes, comme YEstoire de Grisélidis (2).

(1) E. Lintilhac, loc, cit., 101. 102.

(2) Ibid., 103.

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