VALEUR MORALE DE LA LITTÉRATURE AU MOYEN-AGE
pense d'humanité. Tuer n'importe qui pour n'importe quoi est chose non seulement licite mais même glorieuse ; pourvu que le suzerain Tait ordonné. Dans une ode célèbre le troubadour Bertrand de Bom s'écrie : .
« Je vois laace et glaive éclatés
« Sur Técu qui se fausse et tremble :
« Aigrettes, casques emportés,
« Les vassaux férir tous ensemble,
« Les chevaux des morts, des blessés,
» Dans la plaine au hasard lancés.
t< Allons ! Que de sang on s'enivre î
« Coupez-moi des tètes, des bras,
« Compagnons ! Point d'autre embarras :
« Vaincus, mieux vaut mourir que vivre.
« Je vous le dis, manger, dormir, w N'ont pas pour moi saveur si douce, « Que quand il m'est donné d'ouïr :
« Courons, amis, à la rescousse! »
« D'entendre parmi les halliers « Hennir chevaux sans cavaliers « Et gens crier : « A l'aide ! à l'aide » M De voir les petits et les grands « Dans les fossés rouler mourants.
« A ce plaisir tout plaisir cède.
Des historiens de la littérature ont osé comparer ce rugissement de fauve, qui rappelle le chant de Ragnar Lodbrok, aux odes de Tyrtée ; mais le lyrique grec ne vante pas la tuerie pour elle-même ; ce qu'il glorifie, c'est l'héroïsme raisonné du citoyen, qui, ayant pleinement conscience de remplir un devoir social, se sacrifie pour la cité.
Ces réserves faites et elles sont graves, on ne peut contester aux hommes du Moyen-âge, aux nobles bien entendu, tels que nous les peint la littérature épique, une grande fierté, de Téloignement pour tout acte réputé bas, selon leur notion de l'honneur, et enfin, une héroïque intrépidité, que glorifient les épopées et les romans de chevalerie. Sans doute toute cette
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force de volonté a été le plus souvent mal dépensée ; mais enfin c'est de la force et ce qui nous en a été légué nous soutient encore.
Au point de vue de l'évolution littéraire, sujet particulier de ce livre, le Moyen-âge nous fournit un enseignement qui a sa valeur. Nous y voyons, que, tout en imposant aux œu\Tes littéraires une forme donnée, la constitution politique n'efface cependant pas la profonde empreinte mentale, résultant de la race, du type physique. Chaque variété humaine bien caractérisée a sa manière à elle de sentir, de penser, même d'exprimer ses sentiments et ses pensées et cette manière persiste sous l'apparente uniformité des formes littéraires. Suivant mon habitude, j'arrêterai au Moyen-âge européen, mon investigation analytique. Il me reste à résumer en raccourci la marche générale de l'évolution littéraire à travers les âges de l'humanité, depuis les clans primitifs jusqu'à nos jours, et à hasarder quelques indications sur la marche probable de cette évolution dans l'avenir.