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CHAPITRE XX

Le passé et Tavenir de la Littérature

SOMMAIRE

I. La liltéraiure synthétique des premiers âges. — Universalité du besoin esthétique. — Le premier langage. — La voix chantée. — Origine de la musique. — Le chant et la mimique. — Emploi synthétique du geste, du chant et de la parole. — Le chant individualiste du Fuégien. — Universalité des opérasballets primitifs. — La musique excite à l'action. — Genèse do la métrique. — La croissance du vers. — Le clan, laboratoire psychique. — Evolution de la musique instrumentale. — Les danses chorales dans le clan. — La différenciation sociale et le lyrisme. — Lyrisme féminin et lyrisme masculin. — La lyre.

— Les bardes professionnels et les grands. — La poésie en tutelle. — Le souci de la forme. — L'art dramatique et la société. — Signes de la décadence littéraire.

IL Les littératures moderne et contemporaine. — Relation étroite entre la littérature et l'état social. — Sincérité de la littérature médioévale. — Sa décadence et son pseudo-lyrisme. — Valeur de son art dramatique. — L'invasion de la littérature gréco-latine en Occident. — Littérature sans racines. — Le réalisme et le dilettantisme contemporains. — Littérature décadente.

ÏIL La littérature dans l'avenir. — Les corsi e ricorsi de Vico. — Signes avant-coureurs d'une rénovation. — ^Nécessité d'un régime de solidarité. — Les conditions de la vitalité littéraire. — Les méfaits de l'individualisme. —

— Vices et faiblesse de la littérature contemporaine. — La future esthétique.

x\près le voyage d'exploration que nous venons de terminer à travers toutes les littératures, des plus humbles aux plus développées, nous sommes en droit d'affirmer que le besoin d'expression esthétique est essentiel à la nature humaine ; puisque nous en avons constaté Texistence dans tous les pays, dans toutes les races et dans tous les temps. Or, c'est ce besoin qui est le vrai facteur primordial de la littérature ; mais cette littérature revêt des formes bien diverses, passant par

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des phases successives, qu'il nous reste à enchaîner en les résumant.

Ce que, dans notre langage courant, on appelle littérature, Testhétique littéraire des peuples civilisés, les poésies savamment composées et rédigées selon les lois d'une métrique compliquée, ces œuvres écrites, qui sont faites pour être lues et non chantées, qui s'adressent à un public cultivé, lettré, ne représentent que le dernier tenne de l'évolution. — Toute autre est la primitive littérature et elle est partout la même. Son origine est extrêmement lointaine et il est même probable qu'elle a précédé, chez nos plus vieux ancêtres, l'invention du langage articulé, de ce progrès énorme qui a scellé la transformation de l'anthropopithèque en homme. — Mais cette acquisition, si précieuse, n'a été ni miraculeuse, ni instantanée. Cette première parole a été sûrement très rudimen taire et, avant de la conquérir, les anthropoïdes, dont l'homme est lentement sorti, possédaient comme tant d'autres animaux, un langage vocal, uniquement constitué par des cris modulés, résultant de simples actions réflexes, automatiques et con'cspondant aux besoins, aux désirs, aux sentiments d'êtres très peu intelligents. Dans le cerveau de l'anthropopithèque, le passage du cri à la parole a marqué le début de toute une révolution psychique ; il a dû s'effectuer avec une grande lenteur et suppose une vie en société, d'une durée cyclique, puisque maintenant encore l'enfant isolé ne parle pas. Les premières paroles ont dû être criées ou chantées. Aujourd'hui encore, nos très jeunes enfants chantent avant de parler et même commencent par chanter leurs premiers sons articulés ; c'est seulement vers 1 âge de trois ou quatre ans, que, chez nos enfants, la voix parlée se sépare nettement de la voix chantée (1).

Dans l'espèce humaine, la voix chante»e est donc de beaucoup la plus ancienne, aussi a-t-elle laissé dans notre mentalité de très profondes empreintes. Certains cris, certains timbres ou

(1; B. Porcz. L'art et la poésie chez l'enfant ^ 149.

modulations vocales vont aujourd'hui encore réveiller chez rhomme le plus civilisé des impressions latentes et profondes, susciter des émotions, qui prennent Tauditeur par les entrailles. Chaque jour et en grand, Texpérience s'en fait sur nos théâtres. C'est même de ce fonds psychique légué par les ancêtres, de cette paléontologie mentale, que proviennent notre goût inné pour la musique et la puissance émotive de celle-ci. Tels cris, tels accents passionnés nous peuvent émouvoir plus qu'un discours en quatre points, parce que, dans la longue chaîne des générations ancestrales, ils ont été l'expression de sentiments intenses dont nous n'avons pas cessé d'être susceptibles. Au fond, et ramenée à ses origines, la musique n'est autre chose que l'imitation esthétique de ces émissions vocales, particulièrement expressives; conséquemment ses racines psychiques plongent très loin dans le passé jusqu'à l'époque où l'homme commença à se différencier de l'animal. Il est donc naturel que, dans toutes les races, le chant constitue Tun des principaux éléments de la primitive esthétique. C'est là un fait que nous avons pu constater partout et il arrive même que, chez les types humains les plus inférieurs, par exemple, chez les Pécherais de la Terre de Feu, le chant résume à lui seul toute Texpression esthétique (1). Pourtant c'est là un fait rare, exceptionnel; ordinairement, dans l'esthétique primitive, le chant s'associe étroitement aux gestes, à la mimique, qui, dès l'origine de notre espèce, ont dû seconder la voix non encore parlée, éclairer la signification du cri ; car les sons vocaux et les gestes sont, au même titre, des actes réflexes et la voix n'est que le résultat de contractions musculaires, de gestes laryngés.

Plus le langage articulé est rudimentaire, plus le secours de la mimique lui est nécessaire. Longtemps avant de savoir parler, nos enfants gesticulent et ils continuent longtemps après ; c'est même avec lo secours des gestes que no-is parvenons à

(1) Bull. Soc. d'anthrop, 1887 Hyades, Ethnographie des Fuégiens),

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communiquer avec eux. Ne voyons-nous pas que même rhomme adulte, fùt-il extrêmement civilisé, se borne rarement au seul langage articulé ? Presque toujours, le geste s'ajoute automatiquement à la parole, la soutient, la commente, en atténue ou en exagère l'expression. L'éloquence raffinée, celle des artistes de la parole, fait elle-même le plus grand cas de la mimique et les anciens rhéteurs de Rome prisaient très haut V action. — Il est donc bien naturel que l'esthétique littéraire de tous les primitifs emploie simultanément le chant, la parole et le geste. Aussi avons-nous vu les hommes de tous les pays et de toutes les races débuter dans l'esthétique littéraire en fondant en une trinité indissoluble : la mimique, la musique et la poésie, plus brièvement le chant et la danse scénique. A vrai dire, et nous l'avons souvent constaté, la parole arlicub'^e commence par être le personnage le moins important de cette trinité esthétique; simple accessoire du chant, c'est-àdire des modulations rythmées, cadencées, elle en précise le sens, mais ne saurait s'en séparer et parfois cède la place à de simples cris modulés, à des interjections, des onomatopées. En effet, chez divers peuples primitifs, nous avons trouvé des espèces de romances sans paroles, des traces d'une ancienne poésie interjectionnelle, qui a dû précéder la poésie parlée. Les refrains interjectionnels, si fréquents chez les primitifs et aussi dans nos chansons populaires, sont é\ddemment des survivances de la même esthétique. De son côté, l'abus des répétitions dans les poésies chantées des races inférieures atteste que, pendant bien longtemps, la parole n'a pas été comprise aisément et que longtemps le chant a dû s'en passer.

Aujourd'hui encore, le stupide Fuégien chante en répétant indéfiniment une seule parole, une seule syllabe même. Par une singulière exception, il n'associe pas à la voix le geste esthétique, la danse (1). Ces particularités étranges de l'esthétique fuégienne, savoir : le goût d'un chant que l'on peut

^1^ Hvades, loc. cit.

appeler muet, et Tignorance de la mimique et de la danse s'expliquent aisément et même elles prouvent combien, dès l'origine, Testhétique littéraire a été étroitement liée à Tétat social. Si le Fuégien ne connaît pas la danse, c'est qu'il vit à l'état d'anarchie (1). N'ayant encore [aucune organisation sociale, le Fuégien n'a point senti le besoin d'une esthétique collective ; il chante pour se faire plaisir à lui-même, individuellement, et les sons inarticulés, pourvu qu'ils soient cadencés, suffisent à le satisfaire ; comme, d'autre part, il n'a rien à dire à se^ compagnons, dont il ne se soucie guère, la mimique et la danse lui sont inutiles.

En effet nous avons vu que, par toute la terre, ce que recherchent les primitifs dans leurs danses et ballets, c'est moins le plaisir du mouvement rythmique, auquel ils sont pourtant fort sensibles, que la mimique significative, scénique, reproduisant des actes, des aventures propres à intéresser vivement la petite communauté sociale, dont ils font partie. Ce qu'il * leur faut avant tout, c'est un spectacle expressif donnant l'idée d'une chasse, d'un combat, d'un festin anthropophagique et de leurs péripéties ; mais un tel ballet dramatique suppose l'existence d'une étroite association, de ce clan communautaire, que Ton rencontre à l'origine de toutes les sociétés et qui partout a modelé à son image la primitive esthétique. Ces danses chorales, ces opéras-ballets des sauvages constituent, dans toutes les races, les réjouissances ou cérémonies collectives des clans ; nous les avons trouvés aussi bien chez les Tasmaniens, les Papous, les Cafres, les Polynésiens, les Peaux-Rouges que chez les Hébreux, les Grecs, etc. Toujours ces divertissements scéniques représentent des événements d'intérêt capital pour la petite unité sociale ; seulement la nature de ces événements diffère selon le degré de la civilisation^: chez les Peaux-Rouges, c'est la chasse ou la guerre ; chez les Chinois ce sont les divers incidents de la vie rurale, le labour, la moisson (2), etc.

i) Cook, Darwin, Hyades.

{2} Bazin^ Chine moderne, 392.

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Ces débuts de Testhétique littéraire nous expliquent pourquoi, chez les peuples civilisés, la musique excite beaucoup de personnes au mouvement, à l'action : c'est qu'elle y a été longtemps associée dans les antiques clans. Mais s'adresset-elle à des individus très intelligents, chez qui le besoin d'activité musculaire cède le pas à celui d'activité mentale, aux sentiments, à la pensée? Alors la musique, au lieu d'exciter le système musculaire, réveille le cœur ou stimule l'esprit ; elle inspire à un Stendhal, par exemple, le désir de concourir à Taffranchissement de la Grèce ; à un Alfieri, des plans de tragédie ; à un Stuart Mill, des spéculations philosophiques, etc. ; en résumé, dans tous ces cas, la musique joue le rôle d'un excitant qui détermine des réactions diverses suivant les modes variés de l'organisation mentale.

Nous avons vu que le goût pour les sons mesurés, rythmés, est chez l'homme, à la fois primitif et universel.

Or, c'est de ce goût qu'est sortie l'invention de la métrique, l'art de marier étroitement les paroles à la mélodie, par conséquent de compter les mots et même les syllabes des mots, quand ils en ont plusieurs, de tenir compte de leur accentuation dans la poésie chantée, la seule qui existât à Torigine. Dans les chœurs primitifs, ce qui importait avant tout c'était l'air ; les paroles durent donc se régler sur lui ; elles le firent d'abord très dilTicilement et très imparfaitement, en recourant à des exclamations, à des interjections privées de sens pour combler les lacunes et surtout créer des rimes. Souvent, chez les races très inférieures, la rime et le plaisir qu'elle procure s'obtiennent en répétant tout simplement soit un mot, soit une courte phrase, comme le font le Fuégien et l'Australien. Très ordinairement l'élément essentiel de la métrique est la rime plus ou moins imparfaite, la rime par assonance. Le vers sans rime de quelques peuples civilisés, des Grecs, des Latins, ce vers, qui s'appuie principalement sur l'accent tonique des mots, suppose une langue développée et très accentuée ; mais au fond, il ne repose aussi que sur des combinaisons d'assonan-

ces. Comme les chants primitifs ne sont jamais écrits, des rimes 1res imparfaites leur suffisent. C'est seulement chez les civilisés que la métrique devient savante et complexe, alors que la poésie est, presque tout entière, entre les mains des professionnels.

D'ordinaire, en même temps que la métrique devient plus rigoureuse, la longueur du vers augmente. A eux seuls, les grands vers indiquent une civilisation raffinée et une esthétique littéraire perfectionnée. Presque toujours, les vers des primitifs sont courts, en partie parce qu'ils expriment de courtes idées, en partie parce que le besoin de la répétition des sons agréables, le goût de la rime ou de ce qui en tient lieu sont d'autant plus vifs que l'homme est moins développé. En Chine, où l'évolution métrique peut être suivie pas à pas, nous avons vu le vers usuel passer très lentement de quatre à sept pieds. C'est d'une autre manière que s'est agrandi le vers arabe ; il a simplement soudé ensemble deux petits vers; et, de même dans nos alexandrins français, l'hémistiche est une survivanœ de Tépoque antérieure où le vers n'avait que de petites dimensions. Dans rinde aussi, le vers sanscrit, inégal mais le plus souvent court dans le Rig-Véda, s est allongé dans les épopées jusqu'à compter quinze syllabes, mais avec un hémistiche.

Partout le langage poétique, avec sa musique et sa métrique, jouit d'un prestige particulier ; il met en jeu l'impressionnabilité esthétique et a une dignité inconnue à la langue usuelle. D'autre part, le vers se grave aisément dans la mémoire et les idées qu'il exprime forment une sorte de fonds mental, auquel on attache une grande importance ; car la poésie chorale des primitifs ne chante que des sujets particulièrement intéressants pour la communauté. Aussi arrive-t-il en bien des pays que, même au sein des civilisations vieillies, fort détachées de leurs origines, la forme poétique suffise pour donner à une idée quelconque une grande autorité : « Parmi les Indiens, dit un vieux missionnaire, un vers, cité même hors de propos, donne

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un grand poids au raisonnement et, si le vers qu'on cite renferme une comparaison, qui explique en apparence quelques circonstances du sujet dont on parle, c'est alors que la meilleure raison ne s'égale jamais à la comparaison » (1). De même nous avons vu que les orateurs arabes se flattent de procurer une grande force à leur discours en les bardant de citations en vers et que, bien longtemps, les écrivains grecs crurent nécessaire de donner la foiine poétique à tout sujet élevé, quel qu'il fût, même à leurs systèmes philosophiques.

Durant la période primitive de l'évolution littéraire, il n'est pas encore^question de littérature relevée ; en outre, la poésie en paroles ne se s^^pare jamais du chant et rarement de la mimique, qui devient danse alors que les mouvements s'astreignent au rjthme musical. Bien souvent même, dans ces festivals archaïques, les paroles chantées ne sont qu'un accessoire. Ainsi chez les Peaux-Rouges, par exemple, ce qui importe avant tout, c'est la mimique ; car elle donne une forme saisissante, tout à fait vivante, aux sujets qui intéressent particulièrement le clan communautaire.

Les traits caractéristiques de ce clan, la première unité sociale, nous sont maintenant bien connus. Le clan primitif est un petit groupe, où l'individu n'existe qu'à titre de partie intégrante de Pensemble, où par suite tous les actes individuels sont subordonnés aux intérêts et aux besoins du corps social, où personne n'est abandonné mais où personne n'est libre, où la propriété est plus ou moins commune, où les unions sexuelles sont soumis<»s à des règles pour nous étranges et même immorales; car elles ont volontiere un caractère de promiscuité restreinte, réglementée. Ces associations si étroites ont été, pour le genre humain, de vrais laboratoires psychiques, où se sont créés non seulement les langues, car il était indispensable de s'entendre pour concerter ses efforts, mais aussi les mythes, mais aussi et surtout les sen-

1 Uties édifiantes, voL XUI. 113.

timenls communs et, en premier lieu, les sentiments altruistes, sans lesquels aucune société ne saurait durer.

Dans le clan communautaire, il n'y a guère de place pour la littérature personnelle et Testhétique littéraire prend nécessairement la forme d'un spectacle collectif, de ces danses chorales, de ces opéras-ballets, dans lesquels tous les membres du clan sont à tour de rôle acteurs et spectateurs et où, pour représenter des scènes d'intérêt commun, on associe la mimique à la parole chantée.

Dans ces drames très rudimentaires, la musique instrumentale ne figure d'abord qu'à titre d'accessoire, mais son rôle va grandissant au fur et à mesure qu'elle se perfectionne. Tout d'abord, on se contente du bâton, de ce bâton avec lequel les Australiens frappent la terre pour marquer la mesure; puis le bâton est remplacé par le tam-tam, qui remplit le même office avec plus de perfection. Au tam-tam, on ajoute successivement d'abord des instruments à vent, puis des instruments à cordes,. les uns et les autres de moins en moins primitifs, de mieux en mieux construits, capables à la fin d'accompagner le chant, puis, dernier progrès, de remplacer la voix en suffisant, seuls, à l'exécution d'un air donné quelconque. Nous avons pu suivre la dernière partie de cette évolution musicale en Grèce où nous avons vu la musique instrumentale se séparer finalement du chant vocal, dont, pendant bien longtemps, elle n'avait été que l'accessoire.

Comme il était fatal, la poésie proprement dite a strictement suivi les transformations de cette esthétique. Longtemps les sujets représentés dans les dans(îs chorales du clan eurent un caractère entièrement impersonnel. Ces sujets étaient des scènes mythiques, guerrières, funèbres, nuptiales, et les paroles rythmées devaient nécessairement exprimer des idé(îs, des sentiments en harmonie avec la scène jouée; il va sans dire que ces sentiments et ces idées étaient extrêmement simples ; mais, par le fond et la forme, ils devaient être de nature à intéresser tout le. petit groupe social. Enorme a dû être la durée de l'âge

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