LE PASSÉ ET L*AV£MR DE LA LITTÉRATL'RE
primitif du clan communautaire, aussi a-t-il marqué de son empreinte les sociétés plus grandes et de plus en plus individualistes qui en sortirent, mais ne se dégagèrent pas en un jour des goûts, des tendances héréditairement transmîssibles, legs d'une longue éducation ancestrale.
Néanmoins, avec les progrès de l'évolution sociale, Testhétique littéraire dut se modifier ; car elle eut à exprimer des sentiments et des idées de plus en plus complexes et variés. En effet avec les progrès de la différenciation, c'est-à-dire de Tinégalité sociale, surgirent nombre de conflits entre le fort et les faibles, le patricien et le plébéien, le riche et le pauvre.
Or, ces vexations, ces violences, subies par les uns, exercées par les autres, suscitèrent nombre de sentiments nouveaux et souvent trop personnels pour que les chœurs anciens pussent les exprimer et surtout en renvoyer l'écho à leure auditeurs. Ainsi la propriété devenant de plus en plus indi>iduelle, il en résulta une restriction graduellement croissante des relations sexuelles, que le clan communautaire avait assez lâchement réglementées; la promiscuité restreinte des premiers âges fut presque partout remplacée par un mariage tantôt polygamique, tantôt monogamique, mais légal et faisant des femmes des choses possédées. L'ancienne liberté amoureuse fut abolie; mais l'instinct génésique est, de sa nature, exigeant, rebelle. A le vouloir enchaîner, on suscite des désirs passionnés, des sentiments intenses qui s'asservissent toute la vie mentale. Les entraves génésiques, résultant de la nouvelle organisation sociale, éveillèrent donc dans le cerveau humain des impressions, des idées nouvelles et de nuance diverse selon les individus. Mais tous ces éléments psychiques, à la fois nouveaux et intenses, eurent besoin de s'exprimer, de se refléter dans une littérature faite à leur image. Il en résulta la graduelle éclosion d'un lyrisme nouveau, qui, peu à peu, tendit à se substituer au lyrisme choral des premiers âges.
De cette phase date la poésie amoureuse, destinée à prendre un si large développement, il est grandement à supposer
que les femmes ont dû particulièrement participer à la création de ce lyrisme de genre erotique. 11 en est encore ainsi dans certains pays slaves (1), en Kabylie (2), en Polynésie, etc. et il est possible qu'en Grèce Sapho n'ait fait que personnifier avec éclat une littérature plus particulièrement féminine, dont peu de spécimens sont venus jusqu'à nous.
Le lyrisme des hommes s'enferma beaucoup moins dans le domaine des sentiments amoureux ; il aborda des sujets plus variés et d'intérêt plus général, notamment les légendes mythiques et historiques, capables d'intéresser toute la population virile, mais pouvant être versifiées et chantées par des altistes isolés.
Pour accompagner ces chants individuels de tout genre, il fallait des instruments appropriés, pas assez bruyants pour couvrir la voix du chanteur, mais à registre suffisamment étendu pour en suivre toutes les nuances et modulations. Les instruments à cordes atteignirent très heureusement ce but; aussi toutes les races supérieures les ont inventés ou adoptés et, en Grèce, l'un d'eux, la lyre, servit même à dénommer la poésie passionnée et personnelle.
Mais à force de se perfectionner, les arts littéraires, le chant, la poésie, la musique instrumentale, devinrent d'une pratique difficile; pour les exercer, il fut besoin d'une éducation spéciale, tandis que, dans le principe, tout le monde pouvait participer à l'exécution des chœurs primitifs. Alors apparurent ces artistes populaires, dont les rhapsodes helléniques, les scaldes Scandinaves, les bardes celtiques sont les types les plus connus, mais que nous avons retrouvés un peu partout, même dans l'Afrique tropicale, même en Polynésie et aussi chez les populations tartares, kabyles, finnoises, slaves, en résumé, dans toutes les sociétés sorties de la sauvagerie tout à fait primitive.
1 Chodzko, Chants historiques de l'Ukraine, 19.
t Uaiiotoau, Poésies populaires de la Kabylie^ p. 11.
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