‹ L'évolution littéraire dans les diverses races humainesChapitre 180 sur 209 · LE PASSÉ KT L^AVENIK DE LA LITTÉRATL'HE · texte numérisé non relu

LE PASSÉ KT L^AVENIK DE LA LITTÉRATL'HE

D'abord ces chantres barbares se bornèrent à suivre leur inspiration propre ; mais de puissantes influences ne tardèrent pas à les asservir. Les prêtres, d'un côté, les rois, de l'autre, se les attachèrent et leur demandèrent de chanter soit les légendes mythiques, soit les hauts faits des héros et des princes. En dehors de ces sujets officiels, les bardes professionnels prirent pour thèmes de leurs compositions tout ce qui offrait de rintérét à leurs concitoyens et devinrent ainsi les annalistes poétiques de tous les événements notables. Ce furent ces poètes, le plus souvent nomades, qui, les premiers, donnèrent une forme précise aux traditions populaires ayant cours autour d'eux et leurs chants, oralement transmis de génération en génération, constituèrent les matériaux originaires des épopées, mis en œuvre beaucoup plus tard par des artistes moins inspirés mais plus habiles, à une époque où les mœurs épiques n'étaient plus guère qu'un souvenir.

Au cours de notre enquête analytique, nous avons eu mainte occasion de constater combien la littérature dépend étroitemetit de Tétat social et politique. A l'origine des sociétés, durant l'âge du clan communautaire, la littérature, toujours très pauvre, est l'exacte expression de ce qu'on peut appeler « l'âme collective ». Dès que sont instituées les castes sacerdotales, les aristocraties, les monarchies despotiques; dès que la puissance et la richesse se concentrent entre les mains d'une minorité de privilégiés, cette grande révolution a sur la littérature un contre-coup à la fois utile et nuisible. Encouragée, gâtée et exploitée par les classes dirigeantes, par les heureux du monde, la poésie gagna beaucoup au point.de vue de la forme, de la technique; la métrique cessa d'être simple; les grossières assonances d'an tan ne suffirent plus à charmer des auditoires plus délicats ; il fallut des rimes exactes ou une savante disposition de syllabes à quantité rigoureusement déterminée. En même temps les compositions poétiques cessèrent d'être uniquement orales ; on les écrivit, et la prosodie dut satisfaire à la fois l'œil et l'oreille.

Le fond se modifia comme la forme et il s'aristocratisa comme elle; on l'expurgea de certaines grossièretés, qui jadis ne choquaient personne ; mais, en même temps on lui fit perdre sa grandeur naïve, sa sincérité de bon aloi, son allure épique. Quand ils se mettent à protéger et à récompenser les poètes, les puissants les régentent toujours, même sans le vouloir; sciemment ou non, ils les éloignent de certains sujets et leur en imposent d'autres. Au total, le résultat final de ce haut patronage est ordinairement lamentable; aussi voit-on, parle seul fait de cette tutelle, la littérature sincère, élevée, indépendante, la seule qui vaille, languir et mourir sous le régime de la grande monarchie. Ce qui subsiste alors n'est plus qu'une ombre, une poésie exténuée, qui ciselle la forme sans se soucier du fond; qui, n'ayant plus d'idées à exprimer, jongle avec les mots et en arrive à voir dans le vers uniquement le côté mélodique; en résumé, une poésie inférieure, qui tend à se confondre de nouveau avec sa sœur jumelle, la musique, qu'antérieurement elle avait dû quitter pour mieux penser.

L'évolution de l'ai-t dramatique s'est effectuée à peu près parallèlement à celle de la poésie lyrique. Plus rigoureusement encore que cette dernière, la littérature dramatique est l'esclave de l'état social, puisqu'elle a nécessairement un caractère» collectif. Notre enquête a clairement établi la fausseté de l'opinion si répandue, suivant laquelle le théâtre est l'expression littéraire d'une civilisation avancée. Au contraire, le genre dramatique remonte à l'origine même de l'esthétique littéraire ; puisque les danses chorales et mimiques constituent à peu près toute la Uttérature des primitifs et que nous avons trouvé, mênre en Tasmanie, chez une race extrêmement inférieure, mi rudiment d'art scénique (1). En réalité, la poésie scénique a précédé tous les autres genres et leur a le plus souvent servi de matrice. Par l'emploi simultané de la mimique, du chant, de la parole, de la musique instrumentale, l'opéra-ballet des

l; Bonwick, The daily life of the Tasmanians, 36.

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