‹ L'évolution littéraire dans les diverses races humainesChapitre 29 sur 209 · LA MUSIQUE ET LA DANSE EN POLYNÉSIE · texte numérisé non relu

LA MUSIQUE ET LA DANSE EN POLYNÉSIE

connaissait guère que la danse masculine avec accompagnement de chants guerriei*s. Les exécutants brandissaient leurs javelots, leurs lances, entrechoquaient \e\w% patoii-patoiis, en chantant un hymne sauvage, le Pihe, espèce d'ode adressée aux dieux, aux ealotias^ quand on leur faisait des offrandes alimentaires sur le champ de bataille (1). Chaque strophe du Pihe se terminait par un soupir bruyant, profond et poussé en chœur (2). L'ensemble formait un spectacle saisissant, qui ne manquait pas d'^impressionner vivement les spectateurs européens. Le festival du Pihe est un parfait spécimen des danses de clan, de ces mimiques, exprimant un sentiment violent et commun à toute la petite communauté.

Aux Sandwich, les divertissements chorégraphiques rappelaient ceux de la Nouvelle-Zélande, mais sous une forme adoucie. C'étaient aussi des danses chorales et viriles, débutant par un chant lent et grave, mais accompagné de gestes, de mouvements, d'attitudes gracieuses (3). Par ce dernier trait, les danses havaïennes se rapprochaient de celles en usage dans les archipels les moins sauvages, ceux où les mœurs avaient beaucoup perdu de leur rudesse. Cet adoucissement du caractère s'accusait bien plus encore dans les danses de femmes, habituellement lascives et accompagnées de chants obscènes (4).

Ces danses féminines et amoureuses étaient aussi usitées à Tonga, concurremment avec des danses masculines, qui frappèrent le capitaine Cook par la justesse et la précision du chant et des mouvements. La mise en scène était simple et charmante. Les ballets s'exécutaient, le soir, à la lueur de flambeaux disposés de distance en distance, sous les cocotiers du rivage, en présence de plusieurs milliers de spectateurs (5).

(i) Dumoiit d'Crville, Voy. Astrolabe^ II, 103 et Pièces jusiificalivesy 253. 2; Cook (3« voyage), Eisl. univ. voy., vol. VI, 188. ,3) Cook ;3« voyage), vol. XI, 275.

{4} Freycinet, Hist. univ, voy., vol. XVIII, 99. (5, Cook (3« voyage), vol. IX, 414, 362, 368.

Dans ces archipels relativement civilisés, surtout aux Iles de la Société, le chant et la danse jouaient un rôle important dans l'existence sociale. Dès que, au sein d'un groupe d'indigènes, la conversation venait à languir, les assistants, de tout âge, se mettaient à danser ou à chanter des heures durant. Au moindre son du vtro, leur flûte nasale, on voyait les insulaires tressaillir; si l'on entonnait un air, une impression de vif plaisir se peignait sur tous les visages et tout le monde marquait la mesure par des mouvements du corps tout entier. Ces joyeuses occupations remplissaient la vie des Polynésiens, qui, toujours en mouvement, toujours occupés de leurs plaisirs, ne connaissaient ni le silence ni la mélancolie (1).

Toutes les occasions de se réunir, fêtes de famille, a.ssemblées publiques, mariages, naissances, inauguration d'un travail, lancement d'une pirogue, étaient des prétextes pour festiner, chanter, danser (2). Aux Marquises, à Tonga, à Taïti, on exécutait souvent, lors de ces réunions, des pantomimes accompagnées de chants. Ces pantomimes venaient de loin, étaient traditionnelles. Chaque île avait les siennes, constituant une sorte de théâtre classique. A Noukahiva, c'était surtout le Chant du porc (3). A Taïti, Cook vit représenter une pantomime intitulée « L'enfant vient », où l'on simulait un accouchement (4) et une autre, dont il ne réussit pas à comprendre le sens, mais dans laquelle une princesse, la sœur du roi, jouait avec cinq acteurs masculins (5).

Ces faits ont leur importance pour l'histoire de l'évolution littéraire ; car ils vont à l'encontre de l'opinion généralement reçue, suivant laquelle la littérature dramatique serait un genre tard- venu.

Cette (existence de fêtes perpétuelles était plus ou moins par-

(1) Mœrenhout, loc. cit.^ II, 77, 127.

l'I) M. Radiguet, loc. cit. y 218.

(3) Ibid., 85, 220.

(4) Cook (2e voyage), Hist. univ. voy., vol. VIII, 282. '5) Cook, loc. cit., vol, VII, 423.

tagée par toute la population, mais elle était surtout réalisée, selon ridéal polynésien, par la fameuse société des Aréoïs, sorte de franc-maçonnerie religieuse et aristocratique, pratiquant, en vertu même de ses statuts, la promiscuité, l'infanticide et voyageant de district en district, d'île en île. Toujours chantant, dansant, parfumés, les Aréoïs étaient partout reçus à bras ouverts. Leur arrivée était toujours le signal d'une explosion de joie, d'une série de divertissements et de spectacles (1). Ces spectacles étaient de deux sortes, tantôt erotiques, tantôt religieux. Les premiers figuraient des aventures d'amour, représentées au vif et jusqu'à l'union sexuelle inclusivement. Dans les spectacles religieux, on figurait avec accompagnement de chants, de danses, de mimique, les grands événements de la mythologie polynésienne, les exploits des dieux et des héros, la formation du petit univers polynésien (2). Cette confrérie de bardes et de comédiens ambulants comprenait la fleur de l'aristocratie taïtienne. Elle était essentiellement religieuse, puisque, pour l'obtention de certains grades, des accès extatiques étaient obligatoires. Un Taïtien, emmené sur le vaisseau de Cook, se regardait, disait-il, comme l'égal du roi d'Angleterre; car il était aréoï. — Encore une fois, j'observerai en passant que l'existence de la société des aréoïs suflirait à prouver la contingence de la morale ; puis j'aborderai l'étude de la littérature polynésienne proprement dite.

IIL — Les divers genres littéraires en Polynésie.

Un écrivain allemand du dernier siècle, Humann, à peu près inconnu en France, a exprimé la pensée suivante :« La poésie est la langue maternelle, commune à tout le genre humain ». En conséquence, disait-il, pour retrouver ses plus nobles inspirations, il faut redescendre aux premiers âges de l'humanité,

(1) Cook (2« voyage), loc. cit., vol. VIII, 276-286.

(2) Mœrenbout, loc. cil,, II, 130.

en retrouver la simplicité, la foi enfantine. De son côté, Guillaume (le Humboldt, s'efforçant de remonter à l'origine du langage articulé, alTirmait que Thomme est, comme beaucoup d'oiseaux, un animal chanteur, que, pour ses organes vocaux, chanter est aussi naturel qu'il l'est à son cerveau de penser, à ses yeux de voir. Dans le premier chapitre de ce livre, j'ai cité un fait, qui vient à l'appui de l'opinion formulée par G. de Humboldt et ce fait a précisément été observé en Polynésie. Rappelons-nous encore que le premier langage de l'enfant est plus chanté et crié que parlé (1), que l'adulte revient lui-même aux exclamations inarticulées, aux lamentations modulées, quand il est dominé par une très forte émotion; enfin que l'accentuation tonique de nos langues est vraisemblablement le dernier écho du langage chanté, dont se servaient les plus lointains ancêtres.

L'étude de la littérature polynésienne est propre à fortifier cette hypothèse d'un très ancien langage modulé, chanté. Comme nous venons de le voir, la passion du chant était encore des plus vives en Polynésie. Dans tous les archipels, on chantait à propos de tout et l'on chantait tout. Le bagage intellectuel de la race, toutes les traditions historiques, toutes les légendes mythologiques se conservaient et se transmettaient dans des compositions, des récits rythmés et presque toujoure chantés; A la Nouvelle-Zélande, où la civilisation polynésienne avait conservé son caractère le plus archaïque, la plus grande partie de la journée se passait à chanter soit les traditions ancestrales, les batailles, les victoires, soit des sujets d'actualité (2).

En Polynésie, tout le monde chantait, bien plus tout le monde improvisait ; pourtant la fonction, l'aptitude littéraire, s'était déjà spécialisée. Il existait en effet une classe de bardes, de ménestrels errants, faisant métier de musiciens, de chanteurs,

(1) B. Perez, L'art et la poésie chez Venfant, 148.

(2) Dumont d'Urville, Voy. de VAstrolabCy III (Pièces justificatives, 25;.

de danseurs dans les fêtes et les festins. — Comme on était partout en régime monarchique et aristocratique, ces troubadours étaient les flagorneurs en titre des chefs ou des personnages éminents; ils en célébraient les hauts faits, les qualités morales et même physiques. Le capitaine Cook rapporte qu'il fut lui-même glorifié dans des chants improvisés; car ces artistes composaient de petits poèmes avec une extrême facilité.

Mais, en dehors de ces chants de circonstance, les trouvères polynésiens avaient un vaste répertoire traditionnel de légendes ou de chansons d'amour (1).

Comme il arrive dans tous les pays où l'écriture est inconnue, la mémoire des Polynésiens était souvent très développée. Celle des bardes de profession (harepo) était particulièrement puissante et richement meublée, à ce point que, durant des nuits entières, ils pouvaient, sans interruption, réciter ou plutôt chanter les antiques traditions de leur race. Plus tard, nous retrouverons de ces bardes à mémoire opulente dans l'Irlande celtique.

Dans les petites monarchies polynésiennes, on en était à l'âge des castes; les diverses conditions sociales étaient héréditaires et les trouvères n'échappaient pas à la loi commune. Ils formaient une classe ou caste spéciale, composée de familles artistiques ; leurs enfants étaient, dès le premier âge, exercés au métier poétique de leurs parents. Sans doute, tous n'y étaient pas propres, puisqu'il fallait avant tout être doué d'une mémoire plus qu'ordinaire, mais, ceux qui en étaient capables succédaient à leurs auteurs et le cas devait être fréquent, puisque les qualités cultivées et exercées de père en fils finissent souvent par devenir héréditaires. — Pour les Polynésiens, trè^s mal renseignés au sujet de la transmission héréditaire des qualités et des défauts, la mémoire était simplement un don des divinités; mais pourtant ce don pouvait se transmettre à la seule condition que l'enfant réussît à happer au passage Tesprit de son

;!} Mœrenhout, Voy, aux iles, etc., I, 411.

père mourant. Par ce procédé, pensaient-ils, un enfant avait chance d'acquérir non seulement la mémoire du défunt, mais tout le trésor littéraire, dont elle avait pu s'enrichir pendant sa vie. Aussi, quand un barde renommé, célèbre par sa profonde connaissance des antiques traditions, était à Tagonie, on avait bien soin d'appliquer sur sa bouche celle de l'enfant destiné à lui succéder. Au moment précis de la mort, le double, le spiritus^ du père devait, en s'exhalant, être aspiré par l'enfant, se réincarner en lui et le douer, sans plus d'effort, de toute la science paternelle. On recourait à cette naïve pratique, même quand le fils du barde n'était plus un enfant et cela d'ailleurs n'empêchait nullement les artistes d'exercer, jour et nuit, leur mémoire (1); car, en Polynésie, comme ailleurs, la pratique de la vie s'écartait souvent de la théorie religieuse, quand celle-ci contredisait trop effrontément l'expérience de tous les jours.

Nous avons vu, que la langue polynésienne était, à cause de sa douceur, de sa richesse en voyelles, particulièrement propre à la poésie. Mais le côté mélodique n'est qu'une des conditions de la poésie ; ce qui en est l'essence même, ce sont les images, les métaphores, etc. Un peuple ou un homme, parlant la plus musicale des langues, ne produirait pas la plus insignifiante composition poétique, s'il pensait algébriquement. Tel n'était point le cas des Polynésiens, qui, comme la plupart des primitifs, étaient rebelles à l'abstraction, avaient en quelque sorte besoin de voir leurs pensées s'incarner ; aussi leur donnaient-ils du contour, de la couleur, en les revêtant d'images mentales, qui se traduisaient par des métaphores expressives et toujours justes. Voici quelques exemples de ces figures et ils sont pris dans le langage ordinaire. Ce sont des comparaisons elliptiques, inspirées par des animaux ou des plantes du pays. — « Que le guerrier saisisse son arme et la tienne ferme, comme le toutouau ». Le toutouati est un gros crabe, dont

(1) Mœrenhout, loc, cit.^ I, 506.

les pinces ne lâchent prise que si on les brise ou si Ton tue l'animal. — « Que, devant Tennemi, le guerrier soit ferme, comme le bouraau ». Le bouraau est un arbre au bois très dur, au tronc flexible, qui, comme le roseau de la fable, plie et ne rompt pas sous TefTort de la tempête. — « Que, pour éviter les pièges de Tennemi, le guerrier ait Tœil du toréa ». Le toréa est un petit oiseau du rivage, très docile aux leçons de Texpérience et que Ton ne prend jamais deux fois au même piège. — « Que le guerrier défende son poste avec la fureur et la fermeté de Xono ». Vono est un poisson vorace et redoutable, comme le requin. 11 s'embusque dans les passes des récifs et on ne l'en déloge qu'en le tuant (1). Avec de telles locutions si colorées et une langue très musicale, les Polynésiens auraient dû produire des compositions poétiques de premier ordre; mais la mélodie des sons, la couleur des mots, ne suifisent pas encore pour créer des chefs-d'œuvre. En procédant par comparaison métaphorique, comme les Polynésiens, on peut dire que l'harmonie est le vêtement de la poésie, et si, continuant la figure, nous faisons de la poésie une femme, nous pourrons ajouter que l'image est la chair de la poésie;» mais, ce n'est pas tout encore, pour que cette chair vive et palpite, elle a besoin d'être pénétrée, baignée par un blastême nourricier, qui, dans notre comparaison, sera l'idée, la pensée. Non pas que cette pensée doive être nécessairement profonde ou sublime. Au contraire la beauté de la forme, de cette forme qui impressionne si fortement nos sens, nos sens intellectuels, nous rend médiocrement exigeants pour le fonds poétique. Encore est-il nécessaire que ce fonds existe et qu'il s'adapte à la tournure de notre esprit. Sous ce rapport, il nous est difficile d'apprécier la poésie polynésienne, œuvre d'une civilisation, pour nous aussi étrangère que pourrait l'être celle des habitants d'une autre planète. En outre, nous ne pouvons étudier que le cadavre de cette poésie, de pauvres et impar-

{1} Mœrenhout, loc. cit., I, 409.

faites traductions en prose plate, sans musique, sans mimique. Ce qui est sûr, c'est qu'au point de vue ethnographique et même philosophique, la poésie polynésienne mérite d'être étudiée.

Los compositions littéraires de la Polynésie, celles du moins qui ont pu être recueillies, peuvent se grouper sous trois chefs : Les unes sont des poésies mythologiques ; les autres des poésies légendaires ou récits d'antiques exploits, enfin il existe aussi des poésies de circonstance parmi lesquelles les compositions amoureuses tiennent une grande place.

A. On a dit (1) d'une manière générale, que les grands mythes nationaux avaient dû naître tout-à-fait à l'origine des sociétés, durant l'âge du clan communautaire, et l'hypothèse est vraisemblable, d'une part, parce qu'il est généralement impossible de remonter à l'origine des mythes ; d'autre part, parce que le régime d'étroite solidarité, auquel est soumis le clan primitif, est tout-à-fait propre à faire adopter avec ferveur telle ou telle imagination mythique, à l'implanter profondément dans les esprits, par suite à en faire une création vivace, qui se transmet docilement de génération en génération. Quoi qu'il en soit, il est certain qu'en Polynésie la littérature mythique foimait le fond des œuvres poétiques et qu'elle était surtout vivante dans la plus archaïque des sociétés polynésiennes, à la Nouvelle-Zélande.

Ces antiques compositions sont cosmogoniques ; elles disent avec une grande naïveté, mais parfois avec une pittoresque noblesse d'expression, comment se formèrent les divei-ses parties de l'univers, comment naquirent les dieux, quelles ont été leurs aventures, etc. Pour les Néo-Zélandais, ces sujets étaient encore d'un intérêt palpitant ; c'était même l'ha-

(1) Poanett, Comparative littérature.

bituel sujet de leurs causeries (1). Voici un échantillon de poésie cosmogonique, qui, par la concision, renchaînement des idées rappelle certaines vieilles poésies celtiques :

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